L’économie comme sociologie ?

Il fut un temps, celui d’Auguste Comte, où le terme de sociologie servait en fait à désigner l’ensemble des sciences du social. D’après Bryan Caplan, l’évolution récente de la science économique tendrait de plus en plus à faire de cette dernière la « vraie » sociologie, au sens ancien du terme. On pourrait voir cela comme un nouvel affichage de l’impérialisme économique, de ces « méchants » économistes réductionnistes voulant réduire la complexité du monde en une série de maximisations sous contraintes. Au contraire, Caplan considère, et je le rejoins sur ce point, que l’aspect positif de ce nouvel impérialisme est qu’il est de plus en plus tourné vers l’étude de problématiques concrètes, et non de puzzles théoriques que les économistes se créent eux-mêmes par leurs hypothèses :

« Economics has grown hard to define because we now focus primarily on real-world problems, not « literatures. »  If we want to understand income determination, we don’t waste time with topological proofs.  We still think about supply and demand, but we also think about policy, psychology, behavioral genetics, and much more.  As a result, we come to understand the world, instead of solving unusually difficult homework problems« .

L’économie deviendrait ainsi la science étudiant l’ensemble des phénomènes sociaux. Deux points me font toutefois tiquer. Les lecteurs réguliers de ce blog auront certainement compris que j’ai un faible pour toutes les perspectives interdisciplinaires, ambitionnant de s’attaquer à des questions parfois très ambitieuses, et se situant à un niveau d’abstraction plus ou moins élevé. Ce que semble dire Caplan, c’est que l’économie non seulement s’attaque à des questions de plus en plus diverses (ce n’est pas nouveau) mais le fait en mobilisant des outils de plus en plus divers provenant d’autres sciences. Pourquoi pas. Mais pourquoi continuer à appeler cela de l’économie ? Et, surtout, est ce que vraiment il n’y a que les économistes qui font cela ? Des anthropologues et des sociologues n’ont pas attendu les économistes pour faire dans l’interdisciplinarité. Je ne suis pas vraiment sûr que l’économie soit précurseur dans le domaine. Pour être un peu provocateur, mon point de vue est que si certains économistes sont si « émerveillés » par l’évolution récente de leur (notre) science, c’est parce que cette dernière s’est dans un lointain passé artificiellement et abusivement refermée sur elle-même. Peut être fallait-il en passer par là (le cloisement disciplinaire a eu quelques vertus), mais toujours est-il qu’il n’est guère étonnant qu’après coup on ait l’impression d’un renouveau.

Ma seconde réaction provient d’une participation de ma part à une journée d’étude fin février sur le thème des rapports entre science économique et sciences de la nature. Un économiste et un généticien présentaient un papier qu’ils avaient co-écrit développant une critique de la théorie libertarienne concernant les manipulations génétiques (notamment développée par Bertrand Lemennicier dans cet ouvrage). Les auteurs n’ont aucun mal à montrer que le raisonnement libertarien de Lemennicier s’affranchissait totalement des réalités de la génétique, en ignorant par exemple le fait qu’il est impossible de déterminer ex ante ce qu’est une « bonne » mutation génétique. A ce moment là, un intervenant dans l’assistance (un professeur d’université tout ce qu’il y a de plus respectable) prend la parole : « ouai, mais ce n’est pas de sa faute (à Lemennicier), tous les économistes qui écrivent sur ce sujet font les mêmes hypothèses ». Et de citer l’exemple d’un économiste dont je ne me souviens plus du nom qui aurait publié plusieurs papiers dans le Journal of Economic Perspective (pas la plus mauvaise des revues donc) faisant les mêmes « erreurs ». J’avoue que cette intervention m’a quelque peu surpris. En lisant le billet de Caplan, cela me fait dire que l’évolution récente de la discipline est certainement une très bonne chose, que l’interdisciplinarité c’est génial, mais qu’il s’agit en même temps d’une pratique assez exigeante. L’anecdote précédente suggère qu’il faut rester prudent.

3 Commentaires

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3 réponses à “L’économie comme sociologie ?

  1. elvin

    Les définitions de l’économie se rangent en gros en deux classes :

    – celles qui partent de l’objet de l’étude (« comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés » (Say), « “The science which traces the laws of such of the phenomena of society as arise from the combined operations of mankind for the production of wealth, in so far as those phenomena are not modified by the pursuit of any other object.” (JS Mill), etc.)
    – celles qui partent d’une méthode d’analyse (le raisonnement en termes de modèles, l’étude mathématique des phénomènes sociaux), qui sont apparues et sont devenues dominantes au XXe siècle

    Les définitions à partir de l’objet de l’étude circonscrivent le champ de la discipline, mais laissent libre le choix des méthodes. Elles laissent notamment place aux économistes « littéraires » et à ceux qui pensent que les maths ne sont pas un outil adapté au sujet de l’économie.

    Les définitions à partir de la méthode rejettent dans les ténèbres extérieures tous ceux qui n’utilisent pas les modèles mathématiques, mais invitent à étendre le champ de l’économie à tous les phénomènes sociaux.

    Le mouvement dont parle Caplan est peut-être le signe d’un retour bienvenu à la définition classique par le champ d’analyse et non plus par une méthode privilégiée.

    Ce champ peut-il s’étendre à tous les phénomènes sociaux ? L’économie peut-elle supplanter la sociologie ? Amha la réponse se trouve dans la définition de Mill, et plus tard chez Menger ou Mises : tous les phénomènes sociaux ont une dimension économique, mais ont aussi d’autres dimensions. La discipline économique étudie une dimension importante des phénomènes, mais pour comprendre un phénomène historique particulier, il faut toujours faire appel à d’autres disciplines.

    Autrement dit, l’économie seule n’est pas suffisante pour comprendre les phénomènes sociaux, mais on ne peut pas les comprendre sans faire appel à l’économie.

  2. A mon sens, il suffit de se tourner vers la sociologie économique pour voir pourquoi l’économie ne peut pas prétendre devenir « la » science des faits sociaux : elle offre toujours un regard sur des faits sociaux sans jamais les épuiser (aucune discipline ne le fait d’ailleurs). En outre, elle découle d’une épistmologie particulière, qui lui donne peu de prise sur l’historicité des phénomènes. Sans doute est-elle une science des faits sociaux. Mais il n’y a pas de raison de penser qu’elle est la seule. A priori, l’histoire était déjà là avant…

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