Institutions formelles et institutions informelles

Je voudrais revenir rapidement sur le billet de William Easterly que j’ai mis en lien ce matin. Easterly écrit à propos de l’importance des normes dans le développement économique :

« First, formal rules that are incompatible with community norms often have no effect (this extends to things like trying to have registered land titles when the local community already has customary allocation of land rights, research on paper land titles in Africa confirms they have little effect on anything).

Second, if the rulers are especially oppressive they could enforce the incompatible formal rules by force, which would make communities worse off. But in a free society, the community can resist the rulers, which is part of the benefit of a free society.

Third, most rules we live by in a free society are more the product of community norms than they are of formal laws. (Fancy version: Rules emerge out of complex social interactions in a spontaneous order.) This is a good thing, as it makes the rules more responsive to local circumstances and needs. Down with arbitrary rules, up with community norms« .

Cette idée que les institutions formelles ne peuvent fonctionner qu’à la condition que des institutions informelles compatibles soient présentes est effectivement essentielle. Elle permet notamment de comprendre pourquoi les ambitieuses tentatives de « design institutionnel » du genre programmes d’ajustement structurels n’ont jamais fonctionné. Le problème n’est pas tant l’impossibilité du « constructivisme », comme le prétenderait un hayékien, mais plutôt la considérable difficulté à faire coïncider règles formelles et normes informelles. Dans ses travaux les plus récents, Douglass North (voir cet ouvrage et aussi celui-là) met bien en avant cette dichotomie entre, d’un côté, des institutions formelles qui semblent pouvoir se prêter à des réformes relativement rapide et à une « sélection artificielle », et de l’autre côté, des institutions informelles (North parle notamment « d’idéologie ») ne pouvant évoluer que de manière incrémentale suivant un processus le plus souvent hors du contrôle des individus.

Cette conceptualisation a un indéniable intérêt heuristique et une réelle pertinence empirique. Il faut toutefois se méfier car, prise trop au sérieux, elle laisserait penser que la cause du sous-développement sont les normes sociales. Easterly dit exactement l’inverse mais une trop stricte dichotomie entre règles formelles et normes informelles peut induire en erreur. En fait, si les institutions formelles et informelles diffèrent au niveau de leur substance, elles ont la même nature, celle d’une institution : un ensemble de croyances partagées et auto-entretenues sur la manière dont chacun va agir. Cette définition transcende la question du degré de formalité d’une institution. Le respect d’une norme informelle peut toujours s’interpréter comme un équilibre stratégique où chacun à intérêt à adopter un certain comportement compte tenu de ses anticipations sur le comportement des autres. Les institutions formelles relèvent rigoureusement de la même logique, à une exception près : ici, il existe une troisième partie qui a la responsabilité de faire appliquer la règle. Mais cela ne fait que reculer le problème d’un cran : pour quelle raison l’agent ou l’organisation chargés de la mise en application de la règle la font-elle effectivement respecter ? Il s’agit encore ici d’une histoire de croyances partagées et auto-entretenues. Les agents ne respecteront la règle qu’ à la condition qu’ils anticipent le fait que les agents chargés de la faire respecter le feront effectivement. Ces derniers doivent donc être d’une manière ou d’une autre incités à le faire.

L’un des freins au développement se trouve à ce niveau. Une règle formelle n’a aucune valeur si personne n’est incité à la respecter ou à la faire respecter. En ce sens, il n’est pas plus facile de modifier de manière efficace des règles formelles que des normes informelles. Par ailleurs, si des règles formelles rentrent en contradiction avec des normes informelles, il est fort probable que les premières seront ineffectives pour la bonne et simple raison qu’elles ne pourront se constituer en institution, c’est à dire engendrer des comportements récurrents sur la base d’anticipations partagées. A noter que le troisième point d’Easterly est tout de même marqué d’un certain optimisme que certains pourraient qualifier de naïf : rien ne dit que l’évolution « spontanée » des normes informelles soit bonne dans l’absolue (adaptée à l’environnement local, probablement, mais c’est autre chose). C’est d’ailleurs tout le problème car, à l’instar de l’évolution biologique, l’évolution des sociétés humaines est à la fois le fait du hasard et de la nécessité. De multiples « accidents » historiques (le hasard) ont conduit au développement d’institutions adaptées au contexte (la nécessité) mais au potentiel de développement très différencié. On comprend alors pourquoi le développement économique ne se prête pas au jeu de la recherche de la recette miracle…

9 Commentaires

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9 réponses à “Institutions formelles et institutions informelles

  1. Je suis plutôt d’accord avec Easterly. J’avais lu à ce sujet un bon ouvrage de Francis Fukuyama : « State-Building: Governance and World Order in the 21st Century »

  2. elvin

    J’avais écrit ça en 1996 à propose de l’entreprise, dans un livre sur l’évolution des structures de l’industrie informatique :

    « Or la culture est l’élément le plus stable de l’entreprise, parce qu’elle y est diffuse et implicite. La culture d’une entreprise n’existe par définition que dans la tête de chacun de ses collaborateurs, et peut être extrêmement différente d’un groupe à l’autre. Agir sur la culture d’entreprise consiste à agir sur les représentations et les systèmes de valeurs implicitement présents dans la mentalité de chaque collaborateur. La Direction n’a que peu de moyens d’agir directement sur elle, et doit se contenter de l’influencer à travers l’exemple de son propre comportement et la sélection des comportements qu’elle souhaite encourager. En tout état de cause, la culture est une donnée de fait pour la plupart des décisions.
    Quelles que soient les actions entreprises, la culture de l’entreprise ne se modifie que très lentement. Si un changement d’activité ou de stratégie se heurte à des incompatibilités culturelles, que ce soit directement ou à travers les changements d’organisation qu’il induit, ces incompatibilités subsisteront longtemps. Il est probable que pendant ce temps l’entreprise ne sera pas compétitive pour ses nouvelles activités, et risque même de voir sa compétitivité se dégrader dans ses activités existantes. Le temps d’adaptation sera d’autant plus long que l’entreprise est importante et que son ancienne personnalité l’a rendue plus florissante. Si la concurrence est assez vive pour éliminer du marché les entreprises mal adaptées, les stratégies ou les orientations contraires à la culture existante sont ainsi vouées à l’échec, et les incompatibilités culturelles doivent en pratique être considérées comme rédhibitoires. »

    Avec mes excuses pour l’auto-promotion.

  3. Titan

    @elvin
    Vous seriez probablement passé à côté du Sujet de Management:
    « Culture et Leadership « . Si la stratégie d’adaptation résulte du hasard et de la nécessité, il est utile de rappeler que c’est l’ambition d’une politique d’entreprise comme nationale de guider les adaptations vs arrangements institutionnels si vous préférez. Et je dirais mieux; d’adapter la société aux risques de l’histoire.
    Pour le sujet, la distinction entre formel et informel me semble importante, pour la clarté des principes, comme pour l’intérêt relativement modeste que je porte aux réseaux souterrains, hormis le lobbying

  4. Titan

    @elvin
    Pas autant étonné que pour ta vision d’une culture diffuse et implicite, présente dans la mentalité des individus …

    • elvin

      9a n’est pas tant que je suis « étonné ». C’est que je ne comprends pas ce que vous voulez dire (et je soupçonne que vous non plus…).

  5. Titan

    Dans la connaissance concrète que je peux avoir du monde, et la relation à autrui qui m’apporte beaucoup, j’affronte les différentes raisons du monde sans penser détenir à moi seul, petit sujet du monde, la raison absolue, supérieure. Cela se nomme l’intersubjectivité, ou le réalisme.
    Selon ce même point de vu que vous pouvez critiqué, je ne connais pas l’existence d’institutions informelles, qui n’est qu’une forme théorique inventée par des universitaires, sans application, ni incidences sur la vie réelle. Si celà vous permet de « bien penser » à la facon d’un idéaliste, dites moi sur quel plan rationnel vous positionnez-vous, et quels rapports à la réalité entretenez vous si vous avez une existence concrète (prédicat de base).

  6. Alice

    Bonjour,
    Je suis face à un doute sur les limites de la définition d’institutions informelles et formelles, et je serai très reconnaissante si quelqu’un pouvait m’aider. Les institutions régissant un marché noir sont elles toutes informelles sous prétexte qu’elles ne sont pas légales ? Ou bien doit-on considérer que certains codes internes et règles entendues qui existent dans les réseaux illégaux sont des institutions formelles ?
    Merci beaucoup.

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