Elections et point focal

Pourquoi les individus votent-ils ou ne votent-ils pas ? Plus spécifiquement, pourquoi moins de 40% des électeurs français se sont-il déplacés pour les élections européennes alors qu’il nous est répété à n’en plus finir « que c’est à Bruxelles que tout se décide » ? Voilà de vastes questions pour lesquelles ils existent de multiples réponses plausibles. J’aimerais apporter la mienne (qui, j’en conviens, n’a peut être pas beaucoup d’intérêt).

On sait que d’un strict point de vue d’analyse économique, le fait pour un individu de voter est pour le moins étrange. En théorie, un individu rationnel ne devrait se déplacer pour voter que s’il escompte que son vote va lui apporter un bénéfice supérieur au coût lié au fait de voter. Autrement dit, PB > C, avec B les bénéfices directement issus du résultat du vote, C le coût lié au fait de voter et P la probabilité pour l’individu que son vote soit décisif. On sait que dès que le scrutin implique un nombre important d’électeurs, la probabilité qu’un vote soit décisif est infinitésimale (voir par exemple le calcul de Landsburg lorsqu’il y a 6 millions d’électeurs). Par conséquent, même si C est faible, un individu n’a jamais intérêt à se déplacer. Comme cela ne correspond pas au fait, il a bien fallu adapter la théorie. Certains ont proposé un nouveau paramètre, D, qui exprimerait la satisfaction que tire un individu d’exprimer ses préférences. On reste cependant dans une conception purement instrumentaliste du vote qui n’est pas totalement satisfaisante. D’autres auteurs proposent alors de distinguer les motivations instrumentales (celles qui résultent d’un pur calcul coûts/avantages) des motivations « expressives », lesquelles ignorent complétement l’impact du vote mais renvoient uniquement au besoin de se comporter de manière civique. Il est alors postulé que suivant les individus la part relative des deux types de motivation variera.

Cette dernière explication ne me parait pas totalement convaincante, déjà parce qu’on a du mal à voir en quoi elle se distingue véritablement d’une conception « instrumentaliste » de la rationalité (on peut pondérer B et D au sein de la focntion d’utilité de l’électeur) et ensuite parce qu’on ne parvient pas à expliquer avec cette approche pourquoi certaines élections parviennent à des taux de participation de plus de 70 % et d’autres atteignent péniblement 40%. En effet, si on part du principe que, quoiqu’il arrive, la motivation instrumentale du vote ne peut qu’expliquer très très partiellement le fait de voter, on ne peut pas expliquer les différentiels de participation par la perception qu’ont les électeurs de l’importance de leur vote. Comme le dit Denis Colombi :

« Derrière cette explication, il y a une hypothèse sous-jacente particulièrement forte : celle d’un électeur rationnel, dont la décision de vote répond avant tout sur l’utilité qu’il peut espérer retirer de son acte. Une telle hypothèse explique sans doute une part du problème, mais elle ne peut être exclusive. Ne serait-ce que parce que le Parlement européen a pu gagner des pouvoirs sans que cela n’affecte véritablement le mobilisation, bien au contraire« .

Cela veut donc dire que les différentiels de participation entre différentes élections trouveraient leur origine dans les variations au niveau des motivations « expressives ». Pourquoi pas. Mais si cela revient à dire que l’implication démocratique des électeurs varient d’une élection à l’autre, cela parait peu plausible. On a un sens civique ou on ne l’a pas, on croit en la démocratie ou pas. Il parait difficile d’admettre que les valeurs des individus fluctuent suivant le type d’élection. Si ni le calcul instrumental ni les convictions démocratiques fluctuantes ne peuvent expliquer les écarts de participation d’une élection à une autre, peut-on concevoir un autre mécanisme ?

Mon idée est la suivante : on peut concevoir l’acte de voter comme étant partiellement un moyen pour l’individu de se signaler. En votant, l’agent se signale auprès de ses proches qui vont l’observer voter, mais aussi auprès des autres individus dans le cas de petites communautés sociales ou lors des discussions qui précéderont et suivront les élections (même s’il est toujours possible de mentir en prétendant avoir voté alors que l’on ne l’a pas fait). Quel est l’intérêt de se signaler ? En fait, signaler que l’on s’est comporté de manière citoyenne n’a d’intérêt que si l’on pense que les autres pensent qu’il est intrinséquement « bien » de voter et que, en conséquence, les autres ont ou vont également voter. Pour peu que l’agent ait une certaine préférence pour la conformité, il peut être alors incité à faire la même chose que ce qu’il pense que les autres feront : voter. Le signalement s’inscrit donc dans un jeu de coordination : on vote, ou on ne vote pas (c’est un autre type de signal), pour montrer que l’on appartient à la communauté. Comme dans tous les jeux de coordination, il y a plusieurs équilibres possibles. En l’occurence, ici, ce serait soit « tout le monde vote » soit « personne ne vote ». Et comme l’a montré Thomas Schelling, pour se coordonner dans de telles situations les individus recourent à des points focaux.

Il m’est d’avis que les différents types de scrutins (élections présidentielles, européennes, législatives, etc.) sont de tels points focaux. Pour une raison x ou y, qui trouve peut être en partie son explication dans la manière dont ce scrutin est relayé dans les médias ou par les politiques, les élections européennes semblent avoir l’image d’élections qui n’intéressent pas les gens et où la participation sera nécessairement faible. Du coup, comme chacun pense que les autres n’accordent qu’une faible importance aux élections européennes et qu’ils n’iront probablement pas voter, personne n’est incité à se signaler par son vote. Dans un contexte où l’on croit que personne ne votera, voter pour signaler son attachement aux valeurs démocratiques n’a pas d’intérêt. Comme ce raisonnement est connaissance commune, tout le monde sait que personne n’aura intérêt à se signaler et donc personne ne votera. Un raisonnement analogue mais inverse peut être développé dans le cas des élections qui arrivent à avoir un taux de participation honorable.

Bien sûr, le taux de participation n’est jamais égal à 0. On peut expliquer cela par le fait que la population est segmentée, que les individus ne se recontrent pas aléatoirement mais forment des réseaux et qu’il peut donc y avoir des « clusters » localisés où se signaler en votant est rationnel. Mais l’hypothèse du point focal à le double avantage de pouvoir expliquer d’une part les différentiels de participation entre les différentes élections et d’autre part, et surtout, le fait que ces différentiels persistent à travers le temps alors même que les modalités de scrutin ou l’importance « objective » de certaines élections tendent à varier dans le temps. Comme un point focal est particulièrement dur à faire bouger, le message n’est du coup pas très optimiste pour les élections européennes : quoi que l’on fasse, il ne faut pas s’attendre à des taux de participation plus élevés dans 5 ou 10 ans… 

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6 Commentaires

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6 réponses à “Elections et point focal

  1. J-E

    Heureusement ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire dans mon billet, que je n’ai donc pas commencé à écrire pour rien (le mien est probablement beaucoup plus loin de la réalité ceci dit).

    Les calculs de Landsburg me semblent pour le moins bizarre, il suppose que quand un Etat est divisé à 50-50 entre deux partis cela veut dire que chaque électeur a 50% de chances de voter pour l’un ou l’autre, or c’est plutôt que 50% des électeurs ont 100% de chances de voter pour l’un, et 50% des électeurs 100% de chances de voter pour l’autre. Le problème est plutôt de savoir qui va s’abstenir, et là on trouve des probabilités que l’élection se joue à une voix certes faibles, mais moins ridiculement. Par exemple si la probabilité que l’élection se joue à une voix est de 1 sur 1 million il est rationnel d’aller voter dès lors que le coût de déplacement est un million de fois plus faible que l’enjeu électoral, ce qui n’est pas forcément absurde.

    Par ailleurs on a beau nous répéter que toutes les décisions importantes sont prises au niveau européen, les exemples choisis pour en convaincre les vrais gens sont généralement aussi passionnants que la classification des colorants et l’autorisation des mélanges vin blanc vin rouge…

    • henriparisien

      Si je comprends la modélisation esquissé, on a une population P qui se décompose en deux parties égales qui votent pour A et B. il y a un proba p qu’une personne de cette population ne se déplace pas pour voter (au minimum les cas de force majeurs genre crise cardiaque).

      Je n’ai pas le courage de faire les calculs mais dans cette modélisation la proba que l’élection se joue sur une voix doit être en logarithme de P et cette approche n’est effectivement pas dénudée de pertinence.

      Elle permettrait d’expliquer le taux d’abstention différent en fonction des enjeux des élections (utilité versus coût d’élection). A ce titre le vote aux européennes à un enjeux très faible. Bien sûr, le parlement européen est important. Mais du fait de son mode d’élection (liste propre à chaque pays), les décisions qu’il prend sont des compromis et des consensus qui dépendent assez peu de la composition de ces membres.

      Elle permettrait aussi d’expliquer – grâce au sondage – le fait que tendanciellement l’incertitude en matière du vote grandit en fonction du temps. Les personnes informés que leur candidat va gagner ne se déplace pas (free rider), et du coup les victoires sont souvent bien plus étriqués que pronostiquée.

      Enfin, dans une modélisation à la Landsburg, la participation devrait être d’autant plus faible que le corps électoral est important. Ce n’est pas ce qui peut-être constaté (participation plus importante au présidentielle qu’au régionale par exemple).

      • J-E

        Idées intéressantes, j’ai juste fait un minuscule modèle qui ne va pas aussi loin, l’idée est plutôt que p est rationnellement choisi par les électeurs (qui suivent des stratégies mixtes). Ce n’est pas forcément si absurde, par exemple si vous vous dites « allez si à 15h j’ai bien avancé dans mon boulot j’irai voter » c’est un peu comme jouer une stratégie mixte consistant à aller voter avec p de chances et ne pas aller voter avec probabilité 1-p.

  2. henriparisien

    Finalement, j’ai fait les calculs – enfin je les esquissé.
    Comme P est grand, on peut remplacer la loi binomiale vu plus haut par une loi normale (en supposant que l’abstention est proche de 50 %).

    La proba d’avoir le vote utile c’est l’intégrale de LN^2. Et pour une fois, cela ce résout pas trop mal. On retrouve une loi normale multiplié par un facteur 1 / SQRT (P). Donc qui décroit exponentiellement avec le nombre de participants.

    Pour conserver son pouvoir explicatif au modèle, on n’est bien obligé d’invoquer un biais cognitif (mauvaises perceptions des grands nombres), et cela le vide de sa pertinence 🙂

  3. J-E

    Je ne suis pas sûr que nous parlions de la même chose, si je comprends bien vous refaites les calculs de Landsburg mais de manière juste, tout en continuant à supposer que l’abstention est donnée. Pour moi l’abstention est endogène et dépend de la probabilité que chacun assigne au fait d’aller voter. Il faut vraiment que je termine ce billet, ce sera plus clair.

    • henriparisien

      Pas tout à fait, la modélisation de Landsburg, c’est que chacun des autres électeurs tirent au hasard pour qui il va voter. Et d’estimer quelle est la probabilité que mon vote aura une influence décisive sur le résultat.

      Ma modélisation – que je pensais être la votre – c’est que chaque électeur SAIT pour qui il va voter, mais décide – ou pas – de se rendre au bureau de vote. Dans ce cas, la décision de chaque électeur n’est pas sur le choix du candidat mais sur sa participation ou non au scrutin.

      Lors des soirées électorales, il y a toujours deux discours. Les gagnants soulignent que leur candidat a convertit le peuple de la justesse de ces opinions. Les perdants regrettent que leur électorat ne se soit pas mobilisé. La modélisation de Landsburg légitime la première « explication », la mienne (ou la votre, je ne sais plus 🙂 ) est tirée de la deuxième.

      Ecrivez votre billet, je le lirai – comme les autres – avec plaisir 🙂

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