Sur la performativité des théories

Très bon billet sur Orgtheory.net sur le problème de la performativité des théories, rédigé par Fabrizio Ferraro qui est l’un des co-auteurs de l’un des articles les plus cités en sciences de gestion et dont j’avais déjà parlé ici. L’auteur met bien en avant à quel point il s’agit d’une question complexe, qui met en jeu plusieurs grands débats en épistémologie et en sciences sociales. Si le phénomène de performativité des théories est concevable (les théories contribuent à construire notre représentation de la réalité et donc à déterminer en partie nos actions), il reste encore à en expliciter clairement les mécanismes et à les identifier de manière empirique. D’une certaine manière, c’est aussi une variante du débat « intérêts vs idées« . Sur ce plan, je reste un wébérien convaincu : « Ce sont les intérêts (matériels et idéels) et non les idées qui gouvernent directement l’action des hommes » (Sociologie des religions, p. 349). En même temps, et comme l’indique Weber dans la foulée, les idées contribuent à aiguiller les intérêts…

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6 Commentaires

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6 réponses à “Sur la performativité des théories

  1. elvin

    Il me paraît incontestable que « les théories contribuent à construire notre représentation de la réalité et donc à déterminer en partie nos actions ». C’est une différence radicale de plus entre sciences de la nature et sciences humaines, qui contribue à fonder le dualisme épistémo-méthodologique.

    Mais en même temps, c’est vrai que « il reste encore à en expliciter clairement les mécanismes et à les identifier de manière empirique. »

    Mon pronostic est que, quand on aura avancé dans ce travail, on s’apercevra que le phénomène de performativité est beaucoup plus limité que certains veulent le croire (ou le faire croire). L’étude empirique montrera que seul un petit nombre de théories économiques contribue à déterminer les actions d’un petit nombre de gens, et encore très partiellement, et que cette influence se diffuse assez lentement. L’analyse théorique devra dire pourquoi ces théories-là et pas les autres, et pourquoi elles influencent ces acteurs-là et pas les autres, et ce qui reste invariant dans ce processus.

    Ca tordra le cou à des thèses tout à fait superficielles qu’on lit quelquefois, par exemple :
    1. il n’y a pas de lois générales en économie; les lois de l’économie sont celles que nous faisons
    2. les économistes sont les rois du monde parce qu’ils déterminent le comportement des gens
    3. si les gens sont égoïstes et le monde mal fait, c’est la faute d’Adam Smith et de ses successeurs
    4. pour peu que les « bons » économistes (Maris, Généreux, Lordon, etc.) s’y mettent, il est possible de construire un autre monde.

    Tout ça sans remettre en cause le principe de performativité, mais en lui donnant sa juste place et en en comprenant les mécanismes.

  2. isaac

    @ Elevi,

    Le thème de la performativité, i.e tel qu’il est développé dans les deux ouvrages de référence sur ce sujet (« The Law of he Market de Callon » et « Do Economists Make Markets? » de MacKenzie, Muniesa et Siu), ne se limite pas à une évolution des « croyances » des individus. Au contraire, et dans la ligné de la théorie de l’acteur réseau de Callon, le lien entre science et « monde extérieur » se fait par un nombre important d’autre « médiateurs ». Par exemple, MacKenzie et Millo montrent la manière dont les pages d’évaluation de prix des actifs financiers vendues par Fisher Black ont permis d’entrainer des comportements sur les marchés venant justifier le modèle sur la base duquel ces feuillets étaient construits. Ce biais s’est en suite accéléré quand le fixing c’est lui-même fait sur la base des équations de Black-Scholes-Merton. Le mouvement de performation ne se fait pas sur la base d’un unique lien de type : les gens deviennent calculateurs car ils ont lu von Neumann – Mogenstern, en tout cas ce n’est surement pas ce que nous racontent Callon, Muniesa et autres. Il me semble donc moi que les phénomènes de performations sont très répandus, justement parce que nous utilisons tout les jours des outils chargés de théorie.

    « il n’y a pas de lois générales en économie; les lois de l’économie sont celles que nous faisons », je suis pour la part totalement d’accord avec cette proposition, peut-être est-elle « superficielle », mais je ne vois pas pourquoi … si l’on admet qu’il existe des effets émergeant bien entendu.

  3. elvin

    @isaac

    vous dites : « le lien entre science et “monde extérieur” se fait par un nombre important d’autres médiateurs”
    je suis bien d’accord, et ça ne change pas ma position, bien au contraire

    Effectivement les lois de l’économie sont les lois de nos actions, et en ce sens c’est nous qui les faisons. Mais je crois avec pas mal de philosophes et d’économistes qu’il existe des lois de notre comportement (collectif) que nous ne pouvons pas modifier. Les effets émergents sont justement « le fruit de nos actions, pas de nos intentions ».

  4. isaac

    excusez-moi d’avoir écorché votre « nom ».

    Il ne me semble pas que le terme « loi » se réduise au fait qu’il existe une force que nous ne contrôlons pas, il faut y ajouter l’immuabilité, ce qui n’entre pas dans la définition des effets émergents.

  5. elvin

    J’appelle « loi » une relation de la forme : tel évènement, dans telles circonstances, entraine tel(s) autre(s) évènement(s). Et il me semble qu’une telle loi peut à la fois être immuable (bien entendu ceteris paribus) et être un effet émergent.

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