De la nécessité (ou non) du réductionnisme

Billet intéressant de Matthew Yglesias qui interroge le bien fondé de la norme qui veut dorénavant (enfin, depuis un petit moment déjà) que tout modèle ou raisonnement macroéconomique soit fondé sur le plan microéconomique. Selon Yglesias, sur un strict plan méthodologique, il s’agit d’une norme qui n’a guère de justification et qui peut s’avérer nuisible :

« As a general principle for investigating the world, we normally deem it desirable, but not at all necessary, that researchers exploring a particular field of inquiry find ways to “reduce” what they’re doing to a lower level. To make that concrete, in the modern day we have achieved a decent understanding of how principles of chemistry are grounded in physics’ understanding of the behavior of atoms. But it’s just not the case that advances in chemistry were made by demanding that chemists ground all their models in subatomic physics. On the contrary, chemistry moved forward in the first instance by having chemists investigate issues in chemistry and see which models and theories held up. Similarly, though psychology is intertwined with the detailed study of the biology of the brain, it’s not deemed illegitimate to research psychological issues in the absence of a specific neurological theory. Nor, for that matter, do microeconomists generally deem it necessary to explore in detail the psychological foundations of their models. The models are, rather, judged by whether or not they produce fruitful insights about economics. Trying to enhance models with better information about psychology isn’t against the rules, but it’s not required either. What’s required is that the models do useful work« .

A brûle-pourpoint*, je suis plutôt d’accord avec Yglesias. Si on suivait la logique du réductionnisme jusqu’au bout, alors pourquoi se contenter de fondements microéconomiques ? Il faudrait aller jusqu’à des fondements psychologiques, biologiques et remonter jusqu’à l’atome. Tout le monde est d’accord pour dire que cela n’aurait aucun sens. Sur le plan méthodologique, le critère qui permet de départager le bon du mauvais réductionnisme est celui du rapport entre coût et utilité, qui est en fait un dérivé du rasoir d’Occam. Pratiquer du réductionnisme biologique pour faire de la macroéconomie n’a aucun sens dans la mesure où le coût de ce réductionnisme ne serait pas compensé par le surplus d’utilité du modèle. A contrario, on peut se demander si les microéconomistes n’auraient pas des fois plus intérêt à regarder ce que raconte la psychologie, comme le suggère l’économie comportementale.

Cela dit, le raisonnement d’Yglesias loupe à mon sens une autre dimension, qui est la dimension ontologique. Si le réductionnisme total n’a aucun sens et est rejetté par la plupart des scientifiques (les exceptions se trouvant surtout du côté de la sociobiologie) c’est que le passage d’un niveau ontologique à un autre (du niveau physique au biologique, du niveau biologique au niveau psychologique, du niveau psychologique au niveau social ou culturel) se fait par le biais d’effets émergents qui induisent l’apparition de nouvelles caractéristiques au fur et à mesure que l’on monte en complexité. Comme ces caractéristiques ne se trouvent pas au niveau ontologique inférieur, un pur réductionnisme méthodologique n’a aucune chance de fonctionner. Dans l’absolu, cela signifie donc que chaque niveau ontologique doit être étudié pour lui-même, avec des outils propres, sans pour autant que les théories développées à un niveau ontologique supérieur contredisent les connaissances que l’on a concernant un niveau ontologique inférieur. L’économie n’a pas toujours respecté cette condition, essentiellement en vertu du rasoir d’Occam : les théories économiques peuvent être utiles et « fonctionner » même en faisant des hypothèses totalement irréalistes.

Du coup, on pourrait se demander pourquoi les macroéconomistes pourraient ne pas faire ce que font les microéconomistes : ignorer plus ou moins ce qu’il se passe au niveau ontologique inférieur. Le problème c’est qu’il n’est pas évident que lorsque l’on passe du micro au macro on change de niveau ontologique. La vraie question est donc là : si les analyses micro et macro sociales se placent sur le même plan ontologique, alors le réductionnisme microéconomique n’en est pas un et se justifie tout simplement par un souci de cohérence. Si on change de plan ontologique, alors il est légitime de se poser la question d’Yglesias : est-il utile d’avoir des fondements micro lorsque l’on fait de la macroéconomie ?

* Private Joke : spéciale dédicace à Estelle !

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Trouvé ailleurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s