Economie et évolution : Armen Alchian comme précurseur

Il y a quelques temps de cela, j’avais présenté Thorstein Veblen et Friedrich Hayek comme les principaux précurseurs dans l’importation des idées darwiniennes en économie. Toutefois, et bien qu’il n’ait pas poursuivi ultérieurement sa réflexion dans ce sens, il serait injuste de ne pas également inclure dans cette liste Armen Alchian qui, par son seul article « Uncertainty, Evolution, and Economic Theory » (Journal of Political Economy, 1950), a indirectement ouvert la voie aux théories évolutionnistes de la firme. Le « tort » de l’article d’Alchian est d’être souvent associé à l’utilisation détournée qu’en fera trois ans plus tard Milton Friedman pour défendre la méthode du « as if » : l’hypothèse de maximisation du profit par les firmes, même si elle est irréaliste, est empiriquement valable car le processus concurrentiel reproduit le mécanisme de sélection naturel à l’issue duquel ne survivent que les firmes qui se comportent comme si elles maximisaient leur profit. L’utilisation de la métaphore de la sélection naturelle par Friedman sera à juste titre largement critiquée par la suite mais, heureusement, l’article d’Alchian est beaucoup plus subtil que ça.

Je laisse le lecteur intéressé allez consulter l’article lui-même, sachant que celui-ci est court et largement accessible. Le point qui m’intéresse est de mettre en perspective l’article d’Alchian avec les développements ultérieurs dans les théories évolutionnistes de la firme et plus encore avec les réflexions récentes autour du « darwinisme généralisé ». Pour faire bref, Alchian part du constat que, dans un contexte d’incertitude, l’idée même de « maximisation du profit » n’a aucun sens. L’incertitude peut avoir deux origines : l’impossibilité de faire des prévisions précises et les limites des capacités cognitives humaines. Elle a pour conséquence qu’en règle générale, les firmes (mais on pourrait généraliser cela à tous les agents économiques) doivent prendre leurs décisions à partir de distributions de résultats potentiels, distributions qui, le plus souvent, se recoupent. Comme les décisions ne peuvent pas se fonder sur le résultat moyen ou l’espérance de profit de chaque distribution (ce qui nécessiterai d’abandonner l’hypothèse d’incertitude), il ne peut y avoir de « décision maximisant le profit », il y a forcément une part d’aléatoire, d’arbitraire. Alchian développe alors une démonstration que l’on peut qualifier de brillante, en partant d’un monde  où les agents agissent de manière totalement aléatoire, sans la moindre conscience. Il montre que, même dans ce cas, l’économiste peut « prédire » l’évolution du système (c’est à dire quels individus survivront ou  quels comportements se développeront) à partir du moment où il a connaissance du critère à partir duquel s’opère la sélection. Dans le cas des firmes sur un marché, Alchian nous dit que ce critère est la réalisation de profits au sens large (et non la réalisation des profits « maximums »). En première approximation, l’introduction de comportements conscients et stratégiques ne changent rien, ou plus exactement que les résultats d’un processus fait de comportements purement aléatoires et d’un processus fait de comportements partiellements motivés et conscients peuvent être les mêmes.

Alchian introduit toutefois deux formes de comportement « adaptatifs » conscients : l’imitation et la procédure d’essais/erreurs. Dans un contexte d’incertitude et d’environnement changeant, aucune des deux procédures ne permet logiquement de déboucher sur une quelconque forme de résultat « optimal » mais peuvent en revanche tout deux déboucher sur des variations dans les comportements. En effet, dans un contexte d’incertitude, l’imitation est toujours approximative et peut parfois déboucher incidemment sur des comportements novateurs. Les processus d’essais/erreurs sont eux-même des générateurs « aléatoires » d’innovations et donc de variations. Ainsi, comme le dit Alchian : « The Economic counterparts of genetic heredity, mutations, and natural selection are imitation, innovation, and positive profits » (p. 220).

L’article d’Alchian est exemplaire à deux niveaux. Il est d’abord exemplaire en lui-même par la thèse qu’il défend : il s’agit d’un exemple typique de ce que Nelson et Winter ont appelé « appreciative theory » (par opposition à la « formal theory« ) qui permet de clarifier l’usage et le sens des concepts. En l’occurence, ce que propose Alchian, c’est une réinterprétation radicale à la fois de la manière d’appréhender le comportement des firmes sur le marché et de la manière dont l’économiste doit appréhender son objet d’étude. Mais l’article d’Alchian est également remarquable quand on le met en perspective avec les développements ultérieurs autour de l’importation des concepts évolutionnaires en économie. L’économiste Thorbjorn Knudsen souligne très bien cet aspect dans cet article. Il y a d’abord (implicitement) la distinction chez Alchian entre les « réplicateurs » et les « intéracteurs », qui sont en fait la généralisation des concepts de génotype et phénotype à l’ensemble des systèmes évolutionnaires. Dans la perspective d’Alchian, les intéracteurs (c’est à dire les organismes qui interragissent avec leur environnement et qui sont porteurs des réplicateurs) sont les firmes dont la survie dépend de leur capacité à réaliser des profits. Comme l’indique Alchian, les firmes ne se comportent pas à partir d’un soi disant principe de maximisation du profit mais plutôt en s’appuyant des « régles d’imitation des comportements », c’est à dire des « imitations codifiés des agents ayant les meilleurs performances affichées ». Ces règles d’imitation sont les réplicateurs au niveau économique. Comme indiqué plus haut, les variations au niveau des réplicateurs et des intéracteurs trouvent leur origine dans l’incertitude et l’innovation plus ou moins intentionnelle.

Il manque en revanche une dimension dans l’analyse d’Alchian : l’explicatation des mécanismes de transmission et de transformation. Les règles d’imitation sont transmises entre les firmes mais pas au sein des firmes. Autrement dit, il n’y a pas de réelle réplication, les règles ne se transmettent pas à de nouvelles entités ce qui, paradoxalement, donne à la théorie de la « sélection économique » d’Alchian une tournure non-évolutionnaire : il n’y a pas d’évolution sur de multiples périodes possibles. Par ailleurs, Alchian n’explique pas (postule seulement) le lien entre les règles de comportement et le comportement effectif (et les performances qui en découlent) des firmes. Un peu comme indiquer que les gènes déterminent les phénotypes mais sans préciser dans quelle mesure et par quels mécanismes. Ces points (et quelques autres) seront largement développés quelques décennies plus tard par les travaux précurseurs en théorie évolutionniste de la firme. En tout état de cause, il est légitime de considérer Alchian comme un précurseur dans l’articulation entre l’analyse économique et une perspective évolutionnaire.

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