Le coût marginal de production des idées scientifiques est-il croissant ?

David Friedman (le fils de Milton) a une théorie intéressante pour expliquer pourquoi l’art moderne (post-moderne ?) parait dénué de sens à beaucoup de personnes :

« Suppose you are the first city planner in the history of the world. If you are very clever you come up with Cartesian coordinates, making it easy to find any address without a map, let alone a GPS—useful since neither GPS devices nor maps have been invented yet.

Suppose you are the second city planner. Cartesian coordinates have already been done, so you can’t make your reputation by doing them again. With luck, you come up with some alternative, perhaps polar coordinates, that works almost as well.

Suppose you are the two hundred and ninetieth city planner in the history of the world. All the good ideas have been used, all the so-so ideas have been used, and you need something new to make your reputation. You design Canberra. That done, you design the Combs building at ANU, the most ingeniously misdesigned building in my personal experience, where after walking around for a few minutes you not only don’t know where you are, you don’t even know what floor you are on.

I call it the theory of the rising marginal cost of originality« .

Si l’on considère que toute production artistique consiste à puiser dans un stock immense mais fini d’idées artistiques préexistant à l’artiste et que les artistes découvrent d’abord les idées artistiques les plus « évidentes » (celles dont le coût de production est le plus faible), alors on peut s’attendre à ce qu’à terme le coût marginal de production de nouvelles idées artistiques soit croissant. La principale implication est qu’il devient alors de plus en plus difficile pour un artiste de proposer quelque chose de nouveau. Bryan Caplan relève toutefois que cette tendance est contrée par l’accroissement de la population et de la richesse qui augmente à la fois le nombre d’artistes à la recherche de nouvelles idées et la taille du marché de l’art ce qui, suivant les enseignements d’Adam Smith et d’Allyn Young, permet un approfondissement de la division du travail.

Je me demande dans quelle mesure il est possible de transposer ce raisonnement à la production des idées scientifiques. A priori, le domaine scientifique est tout autant touché par le « mal » des coûts marginaux croissants. Il suffit de comparer le stock de connaissances que doit s’approprier un étudiant en économie aujourd’hui par rapport à un étudiant de la fin du 19ème siècle. Si on considère, comme dans le cas de l’art, que les idées scientifiques représentent un stock fini mais immense qui préexistent à l’activité scientifique et que les scientifiques « piochent » d’abord les idées les plus accessibles (celles au coût de production le plus faible), alors ici encore le coût marginal de production d’une nouvelle idée scientifique doit être croissant. Cela est d’ailleurs peut être davantage vraie pour les « idées théoriques » par opposition aux « idées empiriques », ce qui explique pourquoi certains estiment que l’ère de l’innovation théorique en économie touche à sa fin.

Bien sûr, cette tendance est contrée dans la science comme dans l’art par l’accroissement de la population et de la richesse qui rend possible à la fois une augmentation du nombre de scientifiques « piochant » les idées et une amélioration de l’efficacité des outils qu’ils utilisent à cette fin. La science a toutefois une spécificité par rapport à l’art : la dimension cumulative de son évolution. En matière d’art (note : je suis loin d’être un spécialiste, que les artistes me corrige le cas échéant), chaque nouvelle idée artistique est largement indépendante des précédentes (si l’on met de côté l’aspect technique) dans le sens où le stock d’idées déjà découvertes est moins une aide qu’un obstacle à l’originalité. En matière scientifique, il en va différemment puisque la découverte d’une nouvelle idée est le plus souvent permise par le fait que d’autres idées ont précédemment étaient découvertes. Pour prendre un exemple concret, les apports décisifs de Krugman en économie géographique et en théorie du commerce international n’auraient pas été possible sans les développements du modèle de concurrence imparfaite par Dixit et Stiglitz. Sur un plan purement épistémique (c’est à dire en mettant de côté l’approfondissement de la division du travail et l’accroissement de la richesse), la production des idées scientifiques fait donc face à deux tendances contradictoires : un accroissement du coût marginal lié au fait que les idées qu’il reste à découvrir sont de plus en plus complexes, mais cet accroissement est contré par la nature cumulative du savoir scientifique, lequel prend une forme synthétique permettant à la nouvelle génération de chercheurs de bénéficier des découvertes des générations précédentes. Comme l’a dit je-ne-sais-plus-qui, les scientifiques ne sont que « des nains juchés sur des épaules de géants ».

4 Commentaires

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4 réponses à “Le coût marginal de production des idées scientifiques est-il croissant ?

  1. jean

    Newton est célèbre pour avoir utilisé la métaphore des géants.
    Mais il n’est pas le premier:
    http://en.wikipedia.org/wiki/Standing_on_the_shoulders_of_giants

  2. Axonn

    Et Feymann disait qu’Einstein avait les pieds sur Terre et la tête dans les étoiles. Ceux qui ne sont pas des géants comme lui doivent choisir.

  3. elvin

    Pour quelqu’un comme moi, qui n’appartient pas au sérail mais arrive de l’extérieur, c’est frappant de constater que les économistes tiennent à produire des idées nouvelles sans trop s’occuper de savoir si ces idées nouvelles sont pertinentes, confirmées ou réfutées par les faits, etc… L’originalité semble être une vertu en soi.

    En un sens, j’irais même plus loin que dire « l’ère de l’innovation théorique en économie touche à sa fin. ». Je dirais que l’ère de l’innovation théorique *utile* est terminée depuis bien longtemps (si je n’avais pas peur des critiques, je dirais depuis 1949 avec L’Action Humaine de Mises…). Je suis assez d’accord avec ce qu’écrivait Say en 1803 dans le Discours Préliminaire de son Traité :

    « Plus cette science sera perfectionnée et répandue, et moins on aura de conséquences à tirer, parce qu’elles sauteront aux yeux ; tout le monde sera en état de les trouver soi-même et d’en faire des applications. Un traité d’économie politique se réduira alors à un petit nombre de principes, qu’on n’aura pas même besoin d’appuyer de preuves, parce qu’ils ne seront que l’énoncé de ce que tout le monde saura, arrangé dans un ordre convenable pour en saisir l’ensemble et les rapports. »

    Nous en serions là si les économistes ne perdaient pas leur temps à inventer des nouveaux soi-disant « théorèmes » ou « résultats » qui ne reposent que sur du vide, et se consacraient plutôt à l’éducation du public sur les principes élémentaires, comme le recommandait le même Say : « Nous devons donc faire en sorte de répandre les notions avérées plutôt que de poursuivre leurs dernières conséquences, et chercher à étendre la base des sciences plutôt qu’à en élever le faîte. »

  4. Je rejoins cette réflexion. On peut aussi noter que pour un chercheur donné, le coût marginal sera pluôt décroissant : combien de grands scientifiques ont proposé leur idée-clé quand ils étaient jeunes puis ont bâti ou varié dessus. En d’autres termes, ils ont proposé une révolution scientifique puis ont fait de la science normale à l’intérieur de ce nouveau paradigme (peu ou prou).

    Ce qui tendrait à montrer que l’accroissement de la population des scientifiques peut freiner l’augmentation du coût marginal de production : comme on a plus de chercheurs, il continue à y en avoir un nombre suffisant qui propose des idées « révolutionnaires », même si leur proportion diminue.

    Evidemment, la lecture en terme stratégiques que font nos dirigeants est évidente : il faut garder ces chercheurs élites et foutre les autres à la porte. Sauf qu’on perd alors la cumulativité et que sans le travail de fourmi permettant d’accumuler, de vérifier et de publier les données, on n’a ni Feynman ni Krugman.

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