Consommation ostentatoire, signalement et évolution culturelle

Ces derniers temps, Robin Hanson a consacré une série de billets au thème de la consommation ostentatoire en discutant des ouvrages de Geoffrey Miller et Robert Frank sur le sujet (voir notamment ici et  – j’en avais déjà un peu parlé ici). En bon lecteur de l’oeuvre de Thorstein Veblen que je suis, le sujet m’intéresse évidemment. Frank et Miller (dont je n’ai pas lu les ouvrages dont parle Hanson) semblent ressusciter la thèse véblenienne de la consommation ostentatoire selon laquelle la consommation de certains biens a pour seule fonction l’émission d’un signal permettant à l’individu d’afficher son appartenance à une certaine classe sociale ou la jouissance d’un statut particulier. Dans la lignée de Veblen, Frank et Miller condamnent ce type de consommation, Robert Frank la voyant comme une source d’externalités négatives et de gaspillage. L’une des propositions est alors de taxer la consommation de bien dont la dimension ostentatoire est… ostensible.

L’originalité de la thèse de Veblen (qui, il me semble, parait se retrouver dans la bouquin de Miller) est que celui-ci fait  du signalement et l’imitation des propensions humaines issue de la sélection naturelle qui ont un impact sur l’évolution culturelle. Le « paradoxe » est alors que ces attributs humains issus de l’évolution biologique sont susceptibles de donner à l’évolution culturelle une forme très différente de celle de l’évolution biologique.  C’est la thèse défendue dans un article de l’économiste Christian Cordes paru dans la dernière livraison du Journal of Economic Issues. L’auteur reprend un modèle de transmission culturelle proposée par Boyd et Richerson (chapitre 8 ) qui montre comment l’imitation et le signalement introduisent des biais dans la transmission des idées culturelles pour en modifier radicalement la trajectoire par rapport à processus évolutionnaire de réplication plus standard que l’on peut trouver au niveau biologique. Cela n’affecte pas « l’optimalité » du résultat (l’évolution naturelle comme l’évolution culturelle peuvent débouchées sur des résultats plus ou moins « bons ») mais la nature même de la dynamique d’évolution. Pour le dire de manière brève, si l’évolution biologique se fait essentiellement à partir d’un mécanisme de sélection naturelle, l’évolution culturelle a de telles spécificités (pas de réplication à l’identique des traits culturels, transmission horizontale et oblique et pas seulement verticale, biais dans la transmission liés à la propension à imiter) que l’environnement et le matériau sélectionné sont trop instables pour qu’un processus analogue à une « sélection naturelle » se produise au niveau culturel.

C’est la une des conclusions issues de l' »hypothèse de continuité » dont la perspective s’oppose à celle du darwinisme généralisé, opposition dont j’avais déjà parlé ici. Elle tend ainsi à indiquer que la « consommation ostentatoire » est le produit  de deux processus différenciés et partiellement indépendants, un processus biologique de sélection naturelle et un processus culturel de nature cumulative et auto-renforçante.

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1 commentaire

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Une réponse à “Consommation ostentatoire, signalement et évolution culturelle

  1. isaac

    Bonjour,

    Billet intéressent, le concept d’hypothèse de continuité semble apporter une bonne réponse au caractère très englobant du darwinisme généralisé, et donc heuristiquement plus limité.

    La condamnation de la consommation ostentatoire me rappelle l’idée, relativement répandue au 18ème siècle, selon laquelle un trop-plein de dépenses de luxe était mauvais pour la société dans son ensemble. Par exemple, pour Quesnay « l’excès du luxe de décoration peut très promptement ruiner avec magnificence une Nation opulente ». Deux économistes français, Graslin et Forbeaunais, bien qu’ouvertement opposés à la théorie physiocrate, arrivent à des prises de position « anti-luxe » relativement proches. Ils vont même jusqu’à proposer une sorte d’impôt progressif sur la consommation. Ce qui revient, et c’est là que je fait le lien avec votre billet, à taxer plus fortement les biens de luxe. L’idée d’une telle taxe vient sur le tapi suite à de nombreux débats concernant l’impôt sous l’ancien régime, au sein duquel les principales taxes avaient pour cible les biens de subsistances. Si ça intéresse quelqu’un, lire cet article de Arnaud Orain que je trouve très intéressent :

    http://www.pgppe.cnrs.fr/documents/PageHPE/Papers/Orain.pdf

    et aussi

    http://www.cairn.info/revue-economique-2006-5-p-955.htm

    http://livre.fnac.com/a2491388/P-dir-Le-Pichon-Graslin-1727-1790-les-lumieres-a-Nantes

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