Analyse situationnelle et approche populationnelle

Je voudrais ici brièvement contraster deux types d’explications en sciences sociales, l’une largement admise et pratiquée, notamment en économie, l’autre encore relativement peu développée. Ces deux types d’explications peuvent respectivement être nommés « analyse situationnelle » et « approche populationnelle ». Elles ont commun le même objectif : expliquer les phénomènes sociaux à partir d’un ensemble de principes méthodologiques, lesquels sont eux-mêmes ancrés sur des présupposés épistémologiques (c’est à dire la manière dont on peut et dont on doit se représenter la réalité) et ontologiques (c’est à dire sur la nature de cette réalité). Au-delà, ces deux approches sont très différentes et on peut se poser la question de leur complémentarité.

L’analyse situationnelle a été théorisé par Karl Popper comme le principal principe d’explication en sciences sociales, notamment dans son article « Models, Instruments, and Truth : The Status of the Rationality Principle in the Social Sciences » (1994). Selon Popper, l’explication des actions humaines dans le cadre des sciences sociales prend toujours la forme suivante. L’enquête scientifique débute toujours par la définition d’une « situation problématique » à laquelle est confrontée l’agent. Cette situation comporte les croyances, les objectifs, les désires de l’individu ainsi que l’ensemble des contraintes qui limitent son action. L’explication en sciences sociales consiste alors à déduire de cette situation l’action qu’entreprendra l’individu. Pour passer des explanans (les caractéristiques de la situation) à l’explanandum (l’action effectivement entreprise), on a besoin, conformément au modèle déductif-nomologique de Hempel et Oppenheim, d’au minimum une « loi » d’animation ou de mouvement. Cette loi, selon Popper, c’est le principe de rationalité qui, tel que Popper le définit, consiste à supposer que les agents agissent toujours de manière appropriée en fonction de la situation dans laquelle il se trouve.

Si vous avez l’impression qu’il s’agit là de la description de ce que font les microéconomistes, ce n’est pas surprenant dans la mesure où Popper a lui-même indiqué que cette conceptualisation de l’analyse situationnelle était largement inspirée de ce que faisaient les économistes. Remarquons toutefois que la théorie du consommateur et la théorie du producteur du producteur, ainsi que plus tard toute la nouvelle microéconomie fondée sur la théorie des jeux, ne sont que des applications spécifiques de ce schéma d’explication général. On peut notamment remarquer que la méthodologie de l’école autrichienne est également compatible avec ce schéma explicatif dans la mesure où la définition de la rationalité par Mises est peu ou proue identique au principe de rationalité minimaliste de Popper. La formulation de Popper (l’agent agit toujours de manière adéquate ou appropriée) peut en effet s’entendre comme « les agents agissent toujours dans le but d’atteindre un objectif donné en mettant en oeuvre les moyens qui leur semblent adéquats », ce qui est compatible avec une conception autrichienne de la rationalité. Je passe sur la question de savoir si l’analyse situationnelle telle que Popper la définie est compatible avec le principe de falsification qu’il a proposé par ailleurs. Il y a pas mal de controverses à ce sujet dans la mesure où le principe de rationalité de Popper est tellement peu spécifié qu’il semble possible de déduire tout est n’importe quoi. Le point le plus important à remarquer est qu’il est difficile de contester que ce mode d’explication semble plus ou moins universel en sciences sociales, au-delà de l’opposition entre holisme et individualisme méthodologique. En effet, une explication holiste est tout aussi « situationnelle » qu’une explication individualiste, sauf que dans le premier cas c’est un groupe qui agit (ou qui détermine la situation dans laquelle agit l’individu). Mais dans les deux cas, on est obligé de présupposer une « loi d’animation » ainsi qu’une situation de départ. De plus, encore une fois, on n’est pas obligé de postuler que les agents ont une rationalité parfaite : une rationalité limitée est également une loi d’animation qui permet de passer des explanans à l’explanandum.

Pourtant, il existe au moins un modèle d’explication alternatif en sciences sociales, modèle que l’on peut appeler « approche populationnelle ». Comme son nom l’indique, ici on ne se positionne plus au niveau d’un individu ou d’un groupe d’individus agissant dans une situation donnée, mais on étudie l’évolution et la transformation d’une population dans sa globalité. Il s’agit en fait d’une transposition dans les sciences sociales de la perspective et des outils de la biologie évolutionnaire. L’approche populationnelle n’est pas homogène (pas plus que l’approche situationnelle) mais on peut toutefois génériquement la définir de la manière suivante : l’explication en sciences sociales doit consister à partir d’un état donné de la population étudiée en T pour arriver à un nouvel état de cette même population en T+n, le passage de T à T+n devant se faire à partir d’un ou de plusieurs principes d’explications. Ce principe d’explication peut, par exemple, être la sélection naturelle (précisément définie, par exemple par l’équation de Price), ou encore le tryptique darwinien des principes d’hérédité, de variation et de sélection.

Il faut insister sur le fait que le point important ici est que l’explication se fait au niveau de l’évolution de la population. On ne raisonne donc jamais à l’échelle d’un ou de quelques individus mais plutôt au niveau de « systèmes complexes de population », définit comme un système où un nombre fini mais important d’agents interragissent dans un contexte de rareté relative et où certains éléments (gènes, mèmes, normes, routines, conventions, institutions) se répliquent à des taux différents, induisant ainsi une modification progressive de la distribution statistique de ces éléments au sein de la population. Le darwinisme généralisé, qui consiste à supposer que tous les systèmes complexes de population ont certains attributs ontologiques en commun faisant que les principes de réplication, variation et sélection sont invariablement valables, n’est qu’une application spécifique de l’approche populationnelle. La sociobiologie et la psychologie évolutionnaire sont un autre type d’approche populationnelle dans les sciences sociales, fondé sur un réductionnisme génétique et biologique. Les théories évolutionnistes de la firme, ou les travaux fondés sur « l’hypothèse de continuité » sont également des approches populationnelles mais qui postulent que l’évolution sociale répond à des principes différents de l’évolution biologique. Enfin, tous les travaux en théorie des jeux évolutionnaires  et leurs extensions (agent-based models par exemple) reposent de fait sur une approche populationnelle. Cet article d’Ulrich Witt fait le point sur la diversité des approches populationnelles, même s’il n’utilise pas l’expression (vous pouvez m’envoyer un mail si vous voulez l’article).

Comme je l’ai indiqué au début de ce billet, si l’approche situationnelle est largement pratiquée en sciences sociales et notamment en économie, il n’en va pas encore de même pour l’approche populationnelle. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines meilleures (la peur du réductionnisme, difficulté à tester les théories, problème de la dépendance excessive à la valeur des paramètres dans le cas des agent-based models) que d’autres (rupture ontologique entre le monde naturel et le monde social, incompréhension des principes de la théorie de l’évolution, peur de certaines conclusions normatives). Toutefois, les deux perspectives cohabitent depuis maintenant plusieurs décennies et la question que l’on peut se poser est de savoir si elles sont concurrentes ou complémentaires. Il semble qu’il existe au moins sous un certain aspect une complémentarité naturelle que souligne Masahiko Aoki dans sa discussion concernant l’articulation entre théorie des jeux classique (jeux répétés) et théorie des jeux évolutionnaire : selon Aoki, si la première est bien adaptée pour rendre compte de l’émergence et surtout de la stabilité d’institutions formelles (règles de droit, constitutions), la seconde est plus performante pour expliquer l’émergence, la stabilité et l’évolution des normes informelles (conventions, règles sociales). On peut par ailleurs remarquer, pour rester dans le cadre de la théorie des jeux, qu’en dépit de leurs hypothèses respectives très différentes (rationalité instrumentale, common knowledge et common priors dans un cas, rationalité myope ou adaptative et principe de réplication dans l’autre), théorie des jeux classique et théorie des jeux évolutionnaires aboutissent parfois au même résultat analytique. Par exemple, Peyton Young montre que, sous certaines conditions (population homogène taux d’erreur suffisament faible), un modèle évolutionnaire de négociation fera émerger le même résultat (la même norme de partage) que le modèle de négociation de Nash/Rubinstein. Pour le reste, les deux perspectives sont très différentes sur les plans méthodologiques et épistémologiques de sortent que, lorsqu’elles visent à étudier les mêmes phénomènes (par exemple l’émergence et l’évolution des institutions), elles sont probablement concurrentes. L’avenir dira peut-être laquelle des deux est la plus fructueuse. 

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