Les Etats-Unis sont-ils dominés par une oligarchie financière ?

C’est en tout cas la thèse de cette longue contribution de l’économiste Simon Johnson et relevée notamment chez Econoclaste. Simon Johnson n’est pas n’importe qui : ancien économiste en chef du FMI, il est surtout le co-auteur avec Daron Acemoglu et James Robinson de certains des travaux les plus importants en économie politique et institutionnelle de ces dernières années (voir par exemple ce papier). Johnson considère que la cause de la crise financière aux Etats-Unis trouve son origine dans le pouvoir économique démesuré que le secteur financier a réussi à acquérir avec l’aide bien veillante du pouvoir politique. Il en a résulté une forme de « big business » où toute la réglementation a été capturé par le secteur financier.

Dani Rodrik en conclut que l’idée que la bonne gouvernance soit une condition nécessaire et suffisante au développement économique doit être remise en cause. On peut aussi voir les choses d’une autre manière en reprenant la perspective théorique de North, Wallis et Weingast déjà évoquée ici. D’une certaine manière, on peut voir la collusion entre le secteur financier et le pouvoir politique comme une caractéristique d’un ordre à accès fermé. Le secteur financier américain est en effet finalement très peu concurrentiel en raison du nombre d’institutions financières « too big to fail ». Le poids de ces acteurs leur permet d’avoir une influence considérable sur le pouvoir politique, notamment lorsqu’il s’agit de convaincre ce dernier de « subventionner » généreusement le secteur financier. Cela évoque également ce que Max Weber appelait le « capitalisme politique » (ou « capitalisme à orientation politique »), lequel se caractérise par : des profits politiques prédateurs et/ou des profits par le marché via la force et la domination et/ou des profits via des accords spécifiques avec les autorités politiques. En fait, le point commun entre les perspectives de Johnson, North et al. et Weber est le suivant : l’absence de concurrence, ou plus exactement le fait que la concurrence se fait au niveau de l’octroi de privilèges par le pouvoir politique. Cela n’est possible que parce que le pouvoir politique est incité et a la possibilité de se permettre d’octroyer de tels privilèges à quelques acteurs, c’est à dire que la concurrence au niveau politique est elle-même absente ou fortement limitée.

Peut-on dire que les Etats-Unis sont vraiment dans cette situation (et, à un degré moindre, les pays européens) ? Peut-être pas. Mais, du coup, je ne suis pas sûr que la conclusion de Rodrik soit la bonne. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par « institutions » et « bonne gouvernance », mais il me semble que ce que Johnson met en avant c’est une dérive institutionnelle qui s’est développée depuis quelques années aux Etats-Unis qui a résulté dans la confiscation du pouvoir par quelques acteurs. Certes, comme le fait remarquer Rodrik, les Etats-Unis sont un pays riche. Mais il n’y a aucune loi de l’évolution qui indique que la transition entre ordre fermé et ordre ouvert soit à sens unique…

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12 Commentaires

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12 réponses à “Les Etats-Unis sont-ils dominés par une oligarchie financière ?

  1. Gu Si Fang

    Effectivement, la transition vers une économie de plus en plus centralisé n’est pas a priori impossible. Elle était d’ailleurs prophétisée par Hayek dans la Route de la servitude.

    Sans vouloir tout ramener à la monnaie, je pense que c’est un facteur non négligeable dans ce processus.

    Il y a des banques « too big to fail » – et dans une certaine mesure des industries « too big to bankrupt » – parce que ces institutions ont augmenté leur effet de levier. Ces niveaux d’endettement n’ont été rendus possibles que par l’augmentation constante du crédit bancaire. Or, le crédit bancaire n’a pu croître que grâce à la garantie des dépôts et au PDR. Et ces derniers ne sont possibles que parce que la banque centrale a le privilège du cours légal.

    En d’autres termes, sans banque centrale ayant un privilège du cours légal, il n’y aurait pas de possibilité de « créer de la monnaie » et la concentration observée dans ces secteurs serait moindre. Les réserves fractionnaires seraient fortement limitées, voire inexistantes. Avec les réserves fractionnaires, au contraire, apparaît une tendance à la concentration à cause de la soi-disant « loi des grands nombres ».

    L’existence de cette institution et centralisée imprime une certaine structure au reste de l’économie.

    J’écouté le podcast de Weingast sur Econtalk, très intéressant. La comparaison qu’il fait entre la Russie, lieu de concurrence par la violence, et les US, lieu de concurrence économique, appelle une autre analogie. La banque centrale est une institution qui a le pouvoir de voler légalement – grâce au cours légal – et qui est donc en quelque sorte « violente ». Il en résulte une compétition pour s’emparer d’une partie de la rente. Les banques sont les premières dans cette compétition, et les grosses industries ne sont pas loin derrière.

  2. jean

    @GSF: Le pouvoir coercitif de la banque centrale n’est guère que la contrepartie de celui des créanciers sur leurs débiteurs.

  3. Gu Si Fang

    @ jean

    Absolument pas. Je ne vois vraiment pas comment comparer les deux. Le cours légal (pour être exact, le cours forcé aujourd’hui) n’a pas d’équivalent pour les contrats privés, ni pour aucun bien autre que la monnaie.

  4. jean

    @GSF
    Lorsque vous n’êtes pas en mesure d’exécuter un contrat, il y a en général une procédure en justice au terme de laquelle sont accordés des dommages et intérêts et des actions correctrices qui ne se traduisent pas forcément par la saisie de l’ensemble de ses biens. On peut voir cela comme une forme de cours légal.

    Pour la monnaie, c’est pareil, lorsque l’ensemble des débiteurs se trouve en difficulté, la banque centrale allège leurs dettes. A l’inverse, lorsque les débiteurs remboursent un peu trop facilement leurs dettes, la banque centrale relève les taux.
    Que l’arbitre banque centrale soit bien imparfait, nul n’en doute. Mais la référence à un étalon qui n’avait absolument rien avoir avec le reste de l’économie avait également des inconvénients.

  5. MacroPED

    Ma réaction à chaud par rapport à Dani était celle–ci:

    « Honnêtement, je suis perplexe. Dani a raison (sur ce cas, je lui recommande votre chapitre sur la corruption dans Sexe, drogue…et économie, mais aussi Easterly), mais je crains de dire qu’il a tort. Pouvons-nous citer un pays développé sans bonne institution?

    Par ailleurs, je crois en la démocratie. Qu’il soit clair. Je ne veux pas être taxé de…Voir ce qu’on a fait à R.Fogel avec sa thèse sur l’esclavage par des esprits faibles. Mais je pense que les économistes doivent étudier sérieusement aussi l’effet d’une dictature sur la croissance économique. Le théorème d’impossibilité d’Arrow veut que l’agrégation de choix social ne soit valide qu’en présence d’une dictature. Cela suppose qu’en présence d’une « bonne dictature » on peut avoir la croissance. Etudions le cas de la Libye. C’est juste une curiosité scientifique ».

    Maintenant, que je viens de vous lire il me semble qu’il faut mettre un bémol dans mon premier paragaphe car il parait qu’il nuance en introduisant la notion de condition nécessaire et suffisante. Peu importe, mes interrogations restent quand d’actualité…

  6. MacroPED

    Rationnalité limitée, je suis d’accord avec vous dans votre conclusion. Je me pose la question sur quel angle Dani définit les institutions, lui d’ailleurs qui a largement contribué sur ce problème. Parle-t-il de la démocratie? Des institutions genre brevets et autres? C’est beaucoup trop facile d’attérir comme ça. Alors, je me pose la question pourquoi il n’a pas été repris par Easterly par exemple (donneur de leçon ces jours-ci). Il nage dans le paralogisme ou quoi.

    Cela dit, j’estime que de bonnes institutions au sens large pris au niveau économique restent des bonnes incitations à la croissance économique. Pour affirmer ça, j’ai pas besoin de l’économétrie ni des maths. Cela saute aux yeux…

  7. elvin

    @jean

    Il y a confusion : le cours légal, c’est la possibilité pour l’Etat de contraindre les acteurs économiques à toujours accepter un moyen de paiement déterminé (normalement celui qu’émet l’Etat).

    C’est l’analogue d’un monopole de droit, qui dispense le fournisseur de ce moyen de paiement de se préoccuper de sa qualité. Un peu comme si l’Etat avait le pouvoir de contraindre tous les citoyens à se déplacer dans des véhicules Renault, ce qui dispenserait Renault de chercher à faire de bonnes voitures.

    Ce que dit GSF (je crois…) c’est que sans le cours légal, les gens laisseraient vite tomber les monnaies mal gérées pour en utiliser d’autres, et qu’il ne pourrait donc pas se produire de crises monétaires ou de crises de crédit généralisées.

  8. jean

    @elvin:
    Le cours légal, c’est d’abord l’obligation d’accepter la monnaie comme règlement d’une *dette*. Il peut aussi y avoir l’obligation d’utiliser la monnaie d’état pour les transactions courantes mais c’est bien par le règlement des dettes que la banque centrale peut exercer une action spoliatrice.

    Donc, je maintiens que la banque centrale a une action assez comparable à celle d’une instance judiciaire qui tranche un conflit entre 2 parties.

    La monnaie, comme les systèmes d’exploitation, présente des effets de réseau importants. Qu’on le veuille ou non, même avec un système de banque libre, il y aurait sans doute qu’une seule monnaie sur de grandes zones géographiques, ou tout du moins un ensemble de monnaies convertibles. Et rien n’indique qu’il n’y aurait pas de crises bancaires ou même un manque d’intermédiation financière permanent.

    Quand à votre exemple des voitures, je vous ferais remarquer que l’état impose des normes de sécurité, l’affichage de la consommation au km, autant de contraintes susceptibles de limiter la concurrence ou le libre-choix des consommateurs… (et pour le coup, il y a eu des règlementations franchement protectionnistes et nocives) De la même manière, l’état impose le cours légal, libre aux banques ensuite de multiplier par 2 ou 1000 la base monétaire.

  9. elvin

    @jean
    le malentendu subsiste, et nos arguments se croisent sans se rencontrer.
    Mais loin de moi l’idée de relancer un débat sur la banque libre et la concurrence entre monnaies….

  10. Gu Si Fang

    @ jean

    Essayons de pousser votre analogie entre inflation et remises de dettes :

    Dans un procès, lorsqu’un créancier intente une action contre un débiteur qui ne paie pas, le juge a tous les outils pour régler le litige : saisie-vente, dommages-intérêts, échelonnement et/ou remise de dette, etc. Qu’est-ce que le fait que la banque centrale crée de la monnaie apporte de plus?

    Dans un procès, c’est le condamné qui paie les dommages-intérêts et la victime les reçoit. Mais dans le cas de la création monétaire, ce sont tous les détenteurs de monnaie qui paient – les dommages-intérêts sont « socialisés ».

    Dans un procès, l’accusé et la victime peuvent faire valoir leurs droits. Mais dans la création monétaire, des gens qui ne sont ni victimes ni coupables se voient imposer une perte monétaire alors qu’ils n’ont jamais été présents dans les délibérations.

    De plus, avec la création monétaire il n’y a pas un bénéficiaire bien identifié – la victime – mais de nombreux bénéficiaires, au premier rang desquels l’émetteur de la monnaie lui-même. C’est comme si le juge prenait une partie des dommages-intérêts pour lui aux frais de la victime! L’analogie devient vraiment scabreuse, non?

  11. jean

    @GSF:
    La création monétaire avantage les débiteurs.
    La destruction monétaire avantage les créanciers.
    C’est clair, non?

    Oui, l’état est à la fois juge et partie dans cet histoire. C’est bien pour çà que la banque centrale a été rendue indépendante et qu’il est souhaitable que le multiplicateur monétaire soit le plus élevé possible, afin que la banque centrale ne touche qu’un seigneuriage minimal.

    Que la banque centrale soit un obstacle à l’édification d’une société sans état, nul n’en doute.

  12. @ jean

    Vous voyez la B.C. comme un arbitre capable d’arbitrer les conflits entre débiteurs et créanciers. Ce qui justifie votre analogie, c’est le fait qu’elle peut avantager les premiers au détriment des seconds.

    OK : il y a une ressemblance. Un juge tranche les conflits entre deux parties. Mais l’analogie n’est pas très bonne, parce qu’un juge traite d’affaires individuelles. Cependant, un arbitre de foot tranche des conflits entre deux équipes. L’analogie est donc meilleure. Quant à la banque centrale, vous considérez qu’elle tranche les conflits collectifs entre créanciers et débiteurs. On voit bien le point commun : quelqu’un a le pouvoir d’imposer une décision – un arbitrage, un jugement – à deux parties qui ont des prétentions irréconciliables.

    Je prétends que l’analogie est limitée à ce pouvoir, et que vous sous-estimez les différences. En particulier, le juge et l’arbitre sont nécessaire car il y a des conflits; et on attend d’eux qu’ils soient justes. Or je prétends que la B.C. n’est pas juste, et qu’elle n’est pas nécessaire. Si les tribunaux et les arbitres étaient inutiles et injustes, on n’en aurait pas. La même conclusion s’applique aux B.C.

    La B.C. n’est pas juste, car elle taxe le public au profit de l’Etat. C’est tout bête : avec un juge et un arbitre, le conflit se règle entre les parties. Les tiers ne sont pas concernés. Avec une B.C. c’est différent puisque c’est le public qui paie, alors qu’il n’est pas coupable; et c’est l’Etat qui reçoit, alors qu’il n’est pas victime.

    Elle n’est pas juste car son pouvoir est discrétionnaire et n’a pas de règles connues à l’avance. Il y a un Code de Procédure Civile : où est le Code de l’Inflation? C’est une question vieille comme le monde : qui est-ce qui garde le gardien?

    Mais bon : ce n’est pas si grave, n’est-ce pas? Le tout c’est d’éviter que le gardien n’abuse de son pouvoir. Depuis que les B.C. sont indépendantes, elle sont plutôt sages. Cet argument ne convaincra pas un sceptique. Pour comprendre pourquoi, imaginez des tribunaux et des arbitres de foot fonctionnant selon les mêmes principes.

    Enfin, non seulement les B.C. ne sont pas justes, mais elles ne sont même pas nécessaires. En effet, il y a déjà des juges. Il peuvent régler les conflits entre créanciers et débiteurs : ils le font déjà. Ce sont eux qui devraient être les seuls habilités à trancher les litiges entre créanciers et débiteurs, comme pour tous les autres litiges en droit civil.

    Comparaison n’est pas raison.

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