Quand la blogosphère économique française écrit des livres

SDEPrix nobel

Les lecteurs de ce blog ne sont certainement pas sans savoir que sont récemment sortis deux livres écrits respectivement par deux duos d’eco-blogueurs français : Sexe, drogue… et économie dAlexandre Delaigue et Stéphane Ménia et Les prix Nobel d’économie de Jean-Edouard Colliard et Emmeline Travers. Je suis d’humeur fainéante en ce moment (en fait, j’ai surtout une thèse à terminer), alors je me contenterai de quelques mots pour dire à quel point ils méritent d’être lus. Que les auteurs me pardonnent ma briéveté.

L’ouvrage des duettistes de « Mafeco » se propose de nous présenter un panorama de tous les heureux lauréats du prix Nobel d’économie, de son vrai nom « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». L’ouvrage se présente comme une succession de petites fiches de deux ou trois pages qui présentent la contribution de l’auteur à la science économique pour laquelle il a reçu le prix. Les fiches sont elles-même organisées en plusieurs chapitres montrant une évolution dans le profil des économistes récompensés.

Par nature, il s’agit d’un ouvrage difficile à résumer puisque chaque fiche est plus ou moins indépendantes des autres. En tout cas, de mon point de vue, il s’agit d’un petit livre qui fait honneur à la très bonne collection dans laquelle il est publié, à savoir la collection « Repère » chez La Découverte. Tous ceux qui ont préparé des concours d’enseignements du secondaire pourront témoigner à quel point les ouvrages de cette collection sont précieux, parvenant à allier clarté, concision et (quasi-)exhaustivité. Les prix Nobel d’économie ne déroge pas à la règle, même si ici le but de l’ouvrage est assez différent, puisqu’il ne s’agit pas de présenter un champ de l’analyse économique ou une problématique précise, mais plutôt de proposer une présentation des travaux des prix Nobel. Soyons clair, accomplir cette tâche en moins de 120 pages était difficile et si les auteurs s’en sortent à merveille, le spécialiste pourra toujours regretter l’oubli d’un élément ou d’un aspect de la pensée d’un auteur, ou le caractère un peu rapide de certaines affirmations. Mais cela n’est pas un problème car 1) l’ouvrage est d’abord destiné à des non spécialistes et 2) il constitue une entrée de qualité à la pensée des auteurs étudiés, à charge ensuite au lecteur intéressé de poursuivre plus loin son examen, en s’appuyant sur la bibliographie fournie à la fin de l’ouvrage. Un dernier mot sur la structure de l’ouvrage. Fidèle à mon habitude, je n’ai pas lu l’ouvrage dans l’ordre, commençant par les auteurs que je connais le mieux (Myrdal, Hayek, Coase, North, Akerlof, Schelling…). Evidemment, ce type d’ouvrage se prête à ce genre de lecture. Je pense même que c’est comme ça qu’il doit se lire. La présentation chronologique retenue par les auteurs était à mon avis le meilleur choix à faire (et en tant qu’HPéiste, je suis bien placé pour savoir quelles sont les difficultés que posent toute présentation de la pensée d’un ou plusieurs auteurs) compte tenu de leur objectif. J’ai lu que certains déploraient le manque de « fil rouge ». Je ne suis pas de cet avis dans la mesure où cet ouvrage ne se veut pas une étude du prix Nobel en tant qu’institution (même si les auteurs développent quelques considérations à ce sujet en conclusion) mais, comme son nom l’indique, une présentation des apports des prix Nobel d’économie.  

Sexe, drogue… et économie est un ouvrage de type différent, mais le public ciblé est à peu près le même : le grand public « intéressé » mais aussi l’économiste non-spécialiste des thèmes abordés. Vu qu’il a déjà été pas mal question de l’ouvrage sur la blogosphère (et que probablement la plupart des lecteurs ici présents l’ont déjà lu), je ne prendrai pas la peine de le résumer. Je rappellerai juste que le livre s’organise en une succession de courts chapitres qui abordent des questions diverses, des plus « sérieuses » (le rôle du FMI et de la banque mondiale, le réchauffement climatique) au plus décalées (la polygamie, l’interdiction de fumer). Le point très positif de l’ouvrage est que les auteurs arrivent à couvrir un spectre très large de thèmes, y compris ceux portant sur la profession. Celui sur les inclinations politiques des économistes est notamment très bienvenu.

Sur la forme, l’ouvrage est écrit dans un style très clair et très homogène (il est bien difficile de savoir qui a écrit quoi), ce qui est évidemment très positif. Le tout est également incisif et direct, on ne tourne pas autour du pot, le jargon est réduit à son minimum sans pour autant que cela affecte la dimension analyse économique de la réflexion. Bref, on sent que l’ouvrage a été écrit pour un large public, et de ce point de vu l’objectif est rempli.  Sur le fond, les lecteurs réguliers du blog retrouveront pour un certain nombre de chapitres des arguments familliers, comme par exemple concernant celui sur la dette publique. Toutefois, d’autres sujets plus originaux sont abordés. J’ai notamment particulièrement aprécié celui sur la taille optimale des Etats et la construction européenne. C’est là où l’ouvrage est le meilleur : montrer la puissance de l’analyse économique pour étudier des questions sérieuses, d’actualité, mais où on a tendance à ignorer ce que le raisonnement économique a à dire. Malgré tout, j’ai aussi envie de dire que c’est là que l’exercice montre ses limites, en tout cas pour le lecteur qui voudrait aller plus loin : la contrainte d’espace fait que le traitement d’un thème peut parfois être un peu rapide alors que le lecteur souhaiterait en lire encore un peu plus. On regrettera de ce point de vue l’absence d’une bibliographie, en dehors des références en note de bas de page. Sur les thèses défendues, je n’ai pas beaucoup de remarques à formuler car je suis la plupart du temps d’accord avec les auteurs même si à l’occasion je nuancerai leurs propos (comme par exemple celui concernant la dette publique). Cela dit, à l’instar de Mathieu P., je n’ai guère été convaincu par les premiers chapitres et notamment celui sur le tabagisme. Bref, en conclusion, Sexe, drogue et économie s’inscrit dans la continuité d’ouvrages dans le style à la Tim Harford voire à la Freakonomics, combinant pédagogie, analyse économique et provocation (pour le non économiste en tout cas). A lire. En tout cas moi je le recommande à tous mes étudiants… 

4 Commentaires

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4 réponses à “Quand la blogosphère économique française écrit des livres

  1. Merci de ce commentaire approfondi, cela fait plaisir. On tient compte des remarques pour le prochain🙂

  2. « Tous ceux qui ont préparé des concours d’enseignements du secondaire pourront témoigner à quel point les ouvrages de cette collection sont précieux, parvenant à allier clarté, concision et (quasi-)exhaustivité. »

    A chaque fois que je regarde ma bibliothèque, je me dis que Pascal Combemale doit payer les études de ses enfants grâce à moi…

  3. Combemale junior étant désormais diplômé (de la même école que moi, d’ailleurs), je peux vous rassurer sur ce point : son avenir ne repose plus entièrement sur les deniers tirés de Repères (et ça vaut probablement mieux pour lui).

    Merci aussi pour le commentaire qui fait très plaisir, même si nous ne préparons pas de prochain pour notre part (ouf !)…

  4. Stef

    La collection en question est-elle si lucrative ? P. Combemale en est-il l’unique bénéficiaire ? Pas vraiment.

    En revanche, que d’énergie consacrée par lui à faire vivre cette collection !

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