Rigidité des salaires et demande effective

Dans cet article, Paul Krugman explique pourquoi la baisse des salaires, si elle peut constituer à l’échelle d’une entreprise une décision rationnelle, est mauvaise pour l’économie dans sa globalité. Il s’agit d’une variante du paradoxe de l’épargne : si toutes les entreprises d’une économie baissent les salaires de leurs employés simultanément, alors de deux choses l’une : soit les entreprises baissent pour un niveau équivalent leurs prix, auquel cas le salaire réel n’a pas diminué et la baisse nominale des salaires n’a servi à rien – le chômage ne se résorbe pas ; soit les prix ne diminuent pas dans la même mesure mais alors la baisse du salaire réelle doit se traduire par une baisse de la demande effective qui, on le sait, est essentielle dans une perspective keynésienne pour expliquer le niveau d’emploi. 

Ce mécanisme est-il inévitable ? Bryan Caplan indique que cet argument a plusieurs problèmes. D’une part, dans le cas où la demande de travail est suffisament élastique, une baisse des salaires (réels) doit se traduire par une hausse au moins équivalente de la demande de travail et donc de l’emploi. Dans ce cas là, le revenu global de l’économie pourrait augmenter et non baisser, et la demande effective avec. D’autre part, si la demande de travail est partiellement inélastique, une baisse des salaires réels doit engendrer une augmentation des profits et donc des revenus des employeurs. Cette augmentation doit elle-même contribuer à la demande effective. Quelques commentaires ci-dessous.

On peut faire plusieurs remarques. Tout d’abord, en reprenant ce dernier point, je vois deux problèmes avec l’argument de Caplan. Qu’entend-il par « employers’ income » ? Est-ce le revenu de l’employeur (des actionnaires, du patron ?), auquel cas, si on reste dans une perspective keynésienne, il s’agit d’une population dont la propension marginale à consommer est normalement plus faible que celle des salariés. Dans ce cas, la hausse du revenu des « employeurs » ne compensera pas la baisse des salaires en terme de demande effective. Mais on peut aussi voir le « employers’ income » comme des profits pouvant être par la suite être réinvestis, l’investissement faisant partie de la demande effective et étant même la variable clé du point de vue de Keynes. Ici encore, on a un problème : l’investissement repose sur des anticipations dans un contexte d’incertitude, sur les « instincts animaux » chers à Akerlof et Shiller. Sur quoi se base ces anticipations ? En partie au moins sur la demande effective. Or, comme le fait remarquer Krugman, une baisse des salaires (réels) est équivalent à une hausse des taux d’intérêts. Tout est un problème d’anticipation ici : si les salariés anticipent que les salaires vont baisser durablement, ils réduiront leur consommation. Si, de leur côté les entreprises ont les mêmes anticipations, le profit « supplémentaire » ne sera pas nécessairement réinvestit. Un autre problème avec l’argument de Caplan, même s’il l’évoque, c’est qu’une baisse des salaires est problématique dans un contexte de fort endettement des ménages et ne fait que renforcer les problèmes d’anticipation évoqués ci-dessus. On pourra toujours dire que la destruction d’emplois n’est pas préférable de ce point de vue. C’est vrai, mais des deux maux il est bien difficile de savoir lequel est le pire.

Maintenant, si on sort du strict point de vue keynésien, il faut voir que la baisse des salaires a une fonction. Comme le souligne Mario Rizzo, la baisse des salaires ne se fait pas de manière uniforme dans l’ensemble de l’économie mais se produit d’abord dans les secteurs les plus en difficulté. Il y a donc une modification des niveaux de salaire relatifs qui participent à la réallocation des ressources au sein de l’économie. On pourrait toujours se dire que cette réallocation pourrait se faire « par le haut », c’est à dire par le biais d’une hausse des salaires dans certains secteurs et la stagnation dans d’autres. Ceteris paribus, le mécanisme est équivalent, sauf que, bien sûr, cela aurait un impact – négatif – sur l’ensemble de l’économie. Donc, il faut admettre que la variation des salaires relatifs est un moyen pour l’économie de se rétablir.

J’en viens toutefois ici à ma dernière objection : la flexibilité des salaires est davantage une posture normative qu’une hypothèse sur la manière dont fonctionne effectivement une économie. Nonobstant le fait que Krugman exagère probablement l’amplitude du phénomène, il n’y a pour l’instant pas de données empiriques qui confirment une baisse généralisée des salaires, que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe. Il y a une bonne raison à cela : sur le marché du travail, la rigidité des salaires est la règle. Et contrairement à l’idée que les salaires sont (ou doivent, on ne sait pas trop) flexibles, l’hypothèse de rigidité est fondée microéconomiquement, cela a même pendant très longtemps été la préoccupation majeure de la macroéconomie néokeynésienne. Il y a de nombreuses explications à cette rigidité. L’une d’elle est à rattacher à l’idée du contrat de travail comme quasi-don développé par Akerlof : le salaire est fixé au-dessus de son niveau d’équilibre car il exprime une dimension de réciprocité dans la relation de travail, réciprocité entre les travailleurs et réciprocité entre l’employé et l’employeur. La fixité du salaire est aussi la conséquence de l’aversion au risque des salariés. A la suite de Costas Azariadis, on peut ainsi interpréter le contrat de travail comme un contrat implicite d’assurance. Comme je l’avais indiqué dans un billet précédent, il ne faut donc pas ignorer les institutions (formelles et informelles) qui encadrent les relations marchandes, et notamment le marché du travail. Ces institutions expliquent pourquoi le salaire n’est jamais parfaitement flexible et que, par conséquent, les ajustements qui pourraient se produire en théorie vont mettre du temps à se produire en pratique, ce qui crée un délai pendant lequel la situation peut empirer. Après, on peut toujours faire comme Tyler Cowen et conseiller aux salariés de prendre les devants en « demandant » une baisse de salaire, mais on est là dans le domaine du prescriptif et du normatif, non dans celui de l’analyse positive. 

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1 commentaire

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Une réponse à “Rigidité des salaires et demande effective

  1. Tom

    Je suis étudiant en licence de sciences économiques, et venant de terminer ma première année, je veux simplement dire que c’est un réel plaisir de lire ce genre d’article (je suis par ailleurs d’accord en tout point avec celui-ci) afin de retrouver des notions que j’ai pu étudider en cours !

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