The Age of Inductivism… ou pas

Un récent article de Barry Eichengreen a été très discuté sur la blogosphère américaine, souvent approuvé, parfois critiqué. La thèse de fond d’Eichengreen est que la crise financière et l’incapacité des économistes à l’anticiper a révélé non pas les insuffisances de la théorie (Eichengreen fait fort justement remarquer que l’on diposait des bons outils – économie de l’information, mechanism design, économie comportementale), mais de l’incapacité des économistes à utiliser à bon escient les outils à disposition. L’une des explications de l’auteur est une certaine incitation au conformisme académique, à suivre la mode. Face à ce constat assez sombre, Eichengreen voit toutefois une lueur d’espoir :

« But amid the pervading sense of gloom and doom, there is at least one reason for hope. The last ten years have seen a quiet revolution in the practice of economics. For years theorists held the intellectual high ground. With their mastery of sophisticated mathematics, they were the high-prestige members of the profession. The methods of empirical economists seeking to analyze real data were rudimentary by comparison

(…)

But the IT revolution has altered the lay of the intellectual land.

(…)

The data sets used in empirical economics today are enormous, with observations running into the millions. Some of this work is admittedly self-indulgent, with researchers seeking to top one another in applying the largest data set to the smallest problem. But now it is on the empirical side where the capacity to do high-quality research is expanding most dramatically, be the topic beer sales or asset pricing. And, revealingly, it is now empirically oriented graduate students who are the hot property when top doctoral programs seek to hire new faculty.

Not surprisingly, the best students have responded. The top young economists are, increasingly, empirically oriented. They are concerned not with theoretical flights of fancy but with the facts on the ground. To the extent that their work is rooted concretely in observation of the real world, it is less likely to sway with the latest fad and fashion. Or so one hopes. »

En adoptant une perspective plus empirique et inductive, il y aurait moins de chances que les économistes soient induit en erreur et qu’ils soient plus au fait de ce qui se passe dans le « monde réel ». Autant je suis d’accord sur les deux premiers points forts de la thèse d’Eichengreen (la théorie économique avait les outils adaptés mais un certain conformisme académique n’a pas permis un bon usage de ces outils), autant je suis sceptique sur cette dernière idée. Ceux qui ne le sont pas devraient écouter ce podcast avec l’économètre Ed Leamer et plus particulièrement les dix dernières minutes sur l’usage de l’économétrie par les économistes. Leamer est un économètre respecté dont on ne peut soupçonner une méconnaissance du sujet, et il est pourtant très critique sur les résultats auxquels permet d’aboutir l’économétrie : selon lui, il n’est pas un seul article d’économétrie ayant permi de faire émerger un consensus sur un point spécifique au sein de la profession. On peut aussi lire son article « Let’s Take the Con Out Of Econometrics« , qui commence certes à dater (1983) mais qui souligne déjà à quel point les techniques économétriques peinent à faire émerger des résultats concluants.

Cela n’a absolument rien de dramatique, à condition de considérer comme Leamer (qui de ce point de vue est très proche de McCloskey) que la connaissance économique consiste en la construction de récits et en la mise en valeur de patterns. De ce point de vue, les modèles sont des métaphores, des outils plus ou moins utiles mais jamais vrais ou faux en eux-mêmes, et les études économétriques des aides à la construction de ces récits. Ce point de vue n’est finalement pas très éloigné du constat initial d’Eichengreen : le problème n’est pas tant d’avoir les outils que d’être en mesure de leur donner un sens en construisant le « bon » récit, autrement dit en sachant quand et comment les utiliser. Mais, du coup, il est vraisembablement naïf de croire que le recours à des méthodes empiriques va fondamentalement changer la donne : les faits bruts ne veulent rien dire, pour les sélectionner et les interpréter on a besoin de théories dont le choix est lui-même dépendant d’un certain « rapport aux valeurs », selon les termes wébériens. Le « récit » est une dimension irréductible des sciences sociales, que l’on fasse du théorique ou de l’empirique, car on ne peut jamais directement accéder à la réalité. Si on a le mauvais récit, on se trompera, induction ou pas. 

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5 Commentaires

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5 réponses à “The Age of Inductivism… ou pas

  1. bof

    « les faits bruts ne veulent rien dire, pour les sélectionner et les interpréter on a besoin de théories »

    ça c’est très juste

    « la crise financière et l’incapacité des économistes à l’anticiper »

    ça c’est très faux. Il y a les économistes autrichiens et des apparentés qui ont bien vu venir, non pas en fonctionnant à l’intuition mais à l’analyse.

    « a révélé non pas les insuffisances de la théorie »

    ça c’est très inepte. Il y a non pas LA théorie mais DES théories dont des théories particulièrement ineptes bien que fort amusantes à mâchouiller.

    J’essaie de trouver un peu de temps pour commenter sur le post précédent concernant la théorie autrichienne.

  2. C.H.

    Les économistes autrichiens auxquels je pense que vous faites allusion font partie de ceux qui annoncent l’apocalypse tous les matins. Comme on dit, même une horloge arrêtée donne la bonne heure deux fois par jour.

    Sinon, quand je dis « la » théorie économique, je ne fais aucune discrimination : j’entend par là *toutes* les théories, qu’elles soient mainstream, autrichiennes ou ce que vous voulez.

  3. bof

    « Les économistes autrichiens auxquels je pense que vous faites allusion font partie de ceux qui annoncent l’apocalypse tous les matins. Comme on dit, même une horloge arrêtée donne la bonne heure deux fois par jour. »

    ça c’est du niveau inepte bien que fort amusant.

    dire que la création de monnaie et la manipulation des taux par la banque centrale engendre des cycles des affaires et les prévoir n’est pas annoncer l’apocalypse tous les matins.

    voir les corrélations entre les cycles et les politiques de la Fed pendant les périodes Burns, Volker, Greenspan, Bernanke. Le Japon aussi est intéressant, de même que l’Asie du Sud Est dans le détail autour de 1997.

  4. C.H.

    1) corrélation n’est pas causalité
    2) il y a un post sur l’ABCT avec beaucoup de commentaires – je vous y renvoie pour comprendre pourquoi je considère que l’explication autrichienne a trop de problèmes pour être considérée comme la seule valable
    3) les autrichiens n’ont pas mieux « prévu » la crise qu’Aglietta ou d’autres hétérodoxes non autrichiens, donc ça ne prouve rien.
    4) je crois que, dorénavant, je ne parlerai plus de l’ABCT ici, cela lui fait trop de publicité qu’elle ne mérite pas.
    5) par conséquent, les discussions sur ce sujet sont closes, tout du moins sous ce billet.

  5. bof

    un point d’épistémologie hors ABCT

    « 1) corrélation n’est pas causalité »

    très juste

    Maintenant, qu’est-ce qu’une vérification empirique à partir d’une prévision théorique sinon la recherche d’une corrélation (ce à quoi Thomas Piketty passe sa vie. Sans vouloir discuter de la validité de ses théories).

    Noter que dans mon commentaire cette succession « prévision – vérification » est indiquée : « et les prévoir ». L’examen suggéré est celui de l’ensemble prévisions-observations sur la période.

    À propos de la crise et de ses prévisions d’excellents prévisionnistes ont été des spéculateurs, et gestionnaires de fonds, dont un certain département de Goldman Sachs qui a « shorté » les produits toxiques qu’un autre département de GS vendait dans le même temps.

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