Comment inciter les politiques à tenir leurs promesses ?

Selon Bryan Caplan, les électeurs pourraient inciter les politiques à tenir leurs promesses électorales en adoptant la stratégie suivante : à la moindre observation d’une promesse non tenue, il ne faut plus jamais voter pour le dirigeant politique concerné. Caplan remarque que cette stratégie de punition est souvent mise en oeuvre dans des cas mineurs mais jamais pour les promesses électorales. Il en conclu que les électeurs sont irrationnels et que ce faisant il en découle une tolérance pour la malhonnêteté dont profite les politiques.

Attention : la suite de ce billet est totalement spéculative et n’est fondée sur aucun travaux en sciences politiques ou autre… 

Je ne suis pas si certain pour ma part que l’on puisse parler d’irrationalité. En fait, il me semble qu’il faut distinguer (au moins) deux types d’électeurs : les « engagés » et les « résignés ». Les engagés le sont à la fois sur le plan cognitif et idéologique. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ils croient dans les promesses formulées par les candidats car ils sont soumis à ce que Max Weber appelait une forme d’autorité charismatique. Leur adhésion au programme d’un candidat, et surtout la croyance dans le fait que celui-ci tiendra (et sera en mesure de tenir) ses promesses n’est pas tant guidée par une réflexion rationnelle (sans quoi, de nombreuses promesses ne pourraient être crûes d’emblée) que par une implication quasi-affective, ou au moins routinière. Pourquoi alors, une fois les promesses non tenues, ne changent-ils pas d’attitude ? Il y a certainement plusieurs explications complémentaires. Certaines ont trait à des biais cognitifs, comme la dissonance cognitive, processus par lequel les individus rationnaliseront la trahison de leur candidat. Par ailleurs, fondamentalement, le coût (économique) d’une erreur concernant la promesse d’un politique est quasi-nul pour un électeur, de sorte qu’il n’est pas incité à y attacher plus d’importance que ça. C’est justement l’idée de Caplan : les électeurs sont rationnellement irrationnels.

Les « résignés » à l’inverse ont un engagement cognitif et idéologique bien moindre lorsqu’ils votent. Ce sont les individus qui votent sans se faire d’illusion, ou plus exactement qui sont bien conscients que des promesses ne seront pas tenues, qu’aucun candidat n’est parfait, mais qui estiment en même temps que voter est nécessaire. A mon avis (c’est du pifomètre bien sur), ce type d’électeur est majoritaire. Ces électeurs, contrairement à la première catégorie, pourraient mettre en oeuvre la stratégie proposée par Caplan. Sauf que c’est une menace non crédible et que les politiques le savent : comme le fait de ne pas tenir ses promesses électorales est une quasi-convention au sein de la classe politique, un électeur qui mettrait en oeuvre la menace de Caplan aurait bien du mal à voter pour qui que ce soit. Or, par construction, les « résignés » préfèrent voter à ne pas voter. Il y a bien une troisième catégorie d’électeurs : ceux qui ne votent pas (ou qui votent blanc) pour des raisons politiques et/ou rationalisables (je met de côté ceux qui ne votent pas parce qu’ils en ont rien à faire). Ceux-là peuvent mettre en place la stratégie de Caplan et il m’est d’avis que beaucoup de personnes qui ne votent pas ou plus (ou qui votent blanc) le font parce qu’ils ne croient pas dans les promesses électorales, ce qui revient inconsciemment à mettre en oeuvre la stratégie de Caplan.

On a ainsi une situation assez complexe : suivant la taille respective des trois populations d’électeurs et les interactions stratégiques entre les candidats eux-mêmes, on peut avoir différents résultats en terme de promesses non tenues. Ainsi, au regard de la population des « engagés », un candidat n’a aucune incitation à tenir ses promesses puisque par hypothèse ces électeurs voteront toujours, et toujours pour le même candidat/parti. Au regard de la population des « non-votants », les candidats sont incités à tenir leurs promesses s’ils veulent capter leurs voix. Mais on a un problème de signal : il est très difficile pour un politique de promettre de manière crédible qu’il tiendra ses promesses ce qui fait que, tant que la population des non-votants est en dessous d’un certain seuil, les candidats l’ignore plus ou moins. C’est avec la population des résignés que les choses sont les plus complexes : en théorie, tenir ses promesses (c’est à dire faire des promesses crédibles) peut être un argument électoral, si l’on fait l’hypothèse que ses électeurs se déterminent en fonction du comportement passé des politiques concernant le fait d’avoir tenu ou non leurs promesses. Autrement dit, avec cette population, un candidat est rationnellement incité si l’on est dans un « jeu répété » à essayer d’être honnête et à tenir ses promesses.

Les « résultats » sont donc les suivants : plus la population des « engagés » est importante, moins les candidats sont incités à tenir leurs promesses. Si cette population dépasse un certan seuil, alors les candidats ne tiennent pas leurs promesses quelque soit le comportement des autres électeurs. La population des non-votants n’a aucune influence, sauf si elle dépasse un certain seuil (qui correspondrait par exemple à des taux d’abstention record et croissants), auquel cas il devient intéressant pour un candidat d’essayer de faire des promesses crédibles et de les tenir. Toutefois, le problème de « signal » diminue cette incitation. Enfin, une population importante de « résignés », à condition qu’elle s’accompagne d’une faible population d »‘engagés » (et donc d’une population relativement importante de « non-votants ») doit normalement inciter sur le long terme les candidats à tenir leurs promesses car alors le nombre de voix « captives » devient intéressant.

On peut complexifier l’analyse en introduisant deux paramètres supplémentaires : l’importance que les électeurs « résignés » accordent aux promesses crédibles et au fait d’avoir tenu ses promesses dans le passé (plus ce paramètre est important, plus les politiques sont incités à se comporter de manière honnête à population constante) et le « seuil de tolérance » des « engagés » aux promesses non tenues : lorsque ce paramètre est au maximum, un candidat peut ne jamais tenir ses promesses sans perdre ces électeurs, à l’inverse on peut considérer que des promesses non tenues peuvent à terme convertir un « engagé » en « résigné ». A ce stade, pour aller plus loin, il faudrait formaliser le raisonnement, mais intuitivement, pour certaines valeurs intermédiaires des paramètres, on pourrait avoir une dynamique cyclique : au départ, les candidats ne tiennent jamais leurs promesses. Progressivement, des « engagés » se transforment en « résignés ». Suivant la taille initiale de la population des « résignés » (et de celle des « non-votants »), le système va alors converger plus ou moins rapidement vers des candidats tenant leurs promesses. Si on introduit la possibilité « d’erreurs » sous la forme d’électeurs « résignés » se transformant en « engagés », le système peut ensuite de nouveau basculer sur des candidats ne tenant pas leurs promesses, etc. Bien sûr, des dynamiques très différentes peuvent émerger si on change les paramètres et les conditions de départ.

Donc pour répondre à la question « comment inciter les politiques à tenir leurs promesses ? », on peut proposer les réponses suivantes : ne pas voter ou voter blanc et être suffisament nombreux à le faire ou désacraliser la politique pour éviter un trop grand nombre d’adhésions « charismatiques ». D’autres suggestions ?   

7 Commentaires

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7 réponses à “Comment inciter les politiques à tenir leurs promesses ?

  1. Pock

    « à la moindre observation d’une promesse non tenue, il ne faut plus jamais voter pour le dirigeant politique concerné »

    Elle est bien bonne.
    Aucune homme politique n’a jamais tenu toutes ses promesses, à part ceux qui n’ont jamais été élus. Le conseil serait donc de ne jamais voter, sauf pour un inconnu.

  2. C.H.

    Merci de tout lire avant de commenter.

  3. saxifrage

    Sur ce genre de thème, je recommande « la lucidite » de josé saramago. Ce roman/essai démarre par une ‘épidémie’ de vote blanc dans la capitale du pays (+ de 90%) lors d’une élection nationale et montre quelles pourraient être les réactions d’un gouvernement un peu affolé face à cette situation.

    Ce serait intéressant de regarder d’un peu plus près le genre de modèle que tu décris…

  4. J-E

    Le problème c’est qu’à la base un électeur rationnel ne va pas voter…

  5. C.H.

    Certes… sauf si l’on suppose que le fait de voter découle d’une norme sociale dont le respect est intrinséquement valorisé par l’individu.

    Mais je suis d’accord, fondamentalement, il n’y aucun intérêt « matériel » à voter, ce qui explique à la fois la possibilité de la stratégie « engagée » et le fait que même des électeurs plus détachés ne sanctionnent pas systématiquement le non respect des promesses. Evidemment, ça donne certaines marges de manoeuvre aux candidats…

    @saxifrage :
    Je ne connais pas ce roman mais le point de départ est effectivement très intéressant.

  6. Daniel

    J’ai un problème majeur dans le raisonnement: le postulat de base: les électeurs veulent que le candidat tienne ses promesses. Hors ce n’est absolument pas évident.

    L’électeur un minimum politisé a son propre programme. Il souhaite que le candidat applique donc ce programme quelquesoit les promesses.

    Donc il souhaite voir certaines promesses réalisées, ne veut absolument pas que d’autre se fasse, et aimerait aussi deux trois autres choses qui n’ont pas été promises.

    L’autre problème c’est que généralement il n’y a pas un groupe d’électeur majoritaire qui seraient d’accord sur un programme donné.

    Le candidat se doit donc de faire des promesses à divers groupes donnant des choses assez contradictoires. S’il arrive a convaincre chaque groupe qu’il leur dit la vérité et qu’en fait il ment aux autres, il est élu.

    L’art après c’est d’effectivement respecter les promesses de façon assez homogène dans son élèctorat tout en oubliant celle qui gènent le plus.

    En fait ce que l’electeur veut, ce n’est pas un candidat qui fait ce qu’il promet, mais d’un candidat qui promet ce qu’il peut. Mais comme l’electeur veut aussi un peu de rêve ….

  7. C.H.

    Très très bonnes remarques. Toute la question est de savoir l’importance relative des électeurs politisés (qui correspondent plus ou moins à ce que j’appelle les électeurs « engagés »). Mais vous avez raison et je dois dire que cela complique singulièrement l’analyse…

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