Paradigmes scientifiques, conformisme et équilibres ponctués

Dans un fil sur le forum d’Econoclaste, Mathieu P. a porté à ma connaissance une citation de Max Planck :

« A scientific truth does not triumph by convincing its opponents and making them see the light, but rather because its opponents eventually die and a new generation grows up that is familiar with it« .

Voilà une très intéressante conception évolutionnaire de la science : la distribution des idées scientifiques au sein de la communauté scientifique ne changerait pas par un processus incrémental où les individus abandonneraient certaines idées ou théories qu’ils finissent pas juger comme erronées pour en adopter d’autres, mais plutôt par un remplacement progressif des cohortes de scientifiques, la nouvelle génération ayant tendance à adopter les théories les plus « justes ». Cette « écologie scientifique » est une variante de l’épistémologie évolutionnaire qui a acquis ses lettres de noblesse avec les travaux de Karl Popper. De manière générale, l’épistémologie évolutionnaire part du principe que les idées et les théories scientifiques évoluent et sont sélectionnées selon un processus évolutionnaire similaire à celui que l’on peut trouver pour l’évolution biologique. 

Cette conception conduit à faire de l’évolution des idées scientifiques un processus incrémental où certaines théories s’imposent progressivement et se diffusent dans l’ensemble de la communauté. D’ailleurs, Popper parlait de « révolution permanente » à ce sujet. Toutefois, cette conception n’est pas partagée par tous les épistémologues. On sait par exemple que Thomas Kuhn va au contraire développer une conception « révolutionnaire » de la dynamique de la science au travers de son concept de paradigme. D’après Kuhn, les théories scientifiques sont l’expression de divers paradigmes, c’est à dire de représentations du monde, pouvant exister au sein de la communauté scientifique, y compris au sein de chaque discipline. Les différents paradigmes ont pour propriété d’être incommensurables entre eux, c’est à dire qu’il est difficile de définir des critères permettant de les comparer, puisque ces critères sont eux-mêmes dépendant des paradigmes.  Kuhn considère que les théories scientifiques évoluent par révolution : une discipline scientifique stabilisée et développée est normalement dominée par un paradigme dominant auquel adhèrent la très grande majorité des scientifiques du domaine. Ce paradigme n’est pas questionné, sa légitimité n’est pas remise en cause : c’est la science normale. Il peut arriver un moment toutefois où va apparaitre certaines anomalies, certains faits que les théories dominantes seront incapables d’expliquer. Au fur et à mesure que ces anomalies s’accumulent, les scientifiques vont commencer à questionner le paradigme dominant sans toutefois l’abandonner. Cependant, passé un certain seuil, une crise s’ouvre et une concurrence entre paradigme alternatif émerge, pour finalement aboutir sur la constitution d’un nouveau paradigme dominant.

Peut-on réconcilier les conceptions kuhniennes et poppériennes ? Plus précisément, peut-on faire rentrer l’approche de Kuhn dans un cadre évolutionnaire ? Il faut se souvenir que pour résoudre le problème de l’incommensurabilité des paradigmes, Kuhn va ni plus ni moins ouvrir la voie à une importante tradition en philosophie des sciences : la sociologie du savoir scientifique. Il va notamment indiquer que les paradigmes ne sont pas départagés entre eux par un mécanisme de recherche de la vérité mais plutôt par des processus de rapports de force sociaux. Les scientifiques tendent à s’accrocher à leur paradigme non pas tant parce qu’ils sont convaincus de sa validité mais également (ou surtout) pour des raisons sociologiques : recherche de pouvoir ou conformisme par exemple. Il se trouve que l’utilisation de modèles évolutionnaires en sciences sociales a permis depuis quelques années d’étudier les processus d’évolution culturelle et leurs spécificités. Un travail de référence est par exemple cet ouvrage de Robert Boyd et Pete Richerson. Boyd et Richerson étudient notamment entre autre l’impact du conformisme sur l’évolution culturelle. La préférence pour le conformisme (les auteurs parlent de « transmission conformiste ») exprime l’idée que, toutes choses égales par ailleurs, un individu adoptant l’idée adoptée par la majorité de ses congénères aura un avantage dans le processus adaptatif et reproductif. Autrement dit, un individu peut avoir intérêt à adopter une idée fausse ou à suivre une norme inefficace si elle est déjà largement adoptée au sein de la population. Pour ceux qui sont intéressés, j’ai présenté dans ce fichier pdf un modèle d’évolution culturelle avec conformisme en m’appuyant sur ce que raconte Samuel Bowles dans son manuel de microéconomie « post-walrassienne » :

« Evolution culturelle et conformisme »

Pour résumer ce que montre ce modèle, l’introduction du conformisme dans l’évolution culturelle fait que cette dernière peut prendre la forme d’équilibres ponctués. Un fort niveau de conformisme favorise en effet l’adoption exclusive d’une norme ou d’une idée au détriment des normes concurrentes au sein d’une population. toutefois, en cas de choc stochastique, le système peut soudainement basculer vers une autre norme, elle aussi adoptée de manière inconditionnelle. Peut-on transposer ce raisonnement à l’évolution des idées scientifiques ? Si l’on considère que les théories sont des formes d’idées ou de normes que les scientifiques adoptent en fonction 1) de leur véracité apparente et 2) de leur diffusion préalable au sein de la communauté scientifique, alors l’analogie semble relativement pertinente. On est d’ailleurs pas obligé de supposer que les scientifiques ont une préférence pour le conformisme (mais cette hypothèse n’a rien de choquante) : en reprenant la citation de Planck, on peut tout simplement considérer que les nouvelles cohortes de scientifiques ont une forte probabilité de se réapproprier les théories de leurs professeurs pour des raisons d’apprentissage.

Si on accepte l’analogie, on retrouve la conception kuhnienne tout en s’étant placé dans une perspective évolutionnaire à la Popper : la succession de différents paradigmes dominants peut s’interpréter en terme d’équilibres ponctués, cette dynamique étant engendrée par l’importance de la transmission conformiste, y compris au sein de la communauté scientifique. Pour ceux que la question science et conformisme intéresse, j’avais déjà écrit quelques billets sur le sujet : ici, ou encore .    

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Paradigmes scientifiques, conformisme et équilibres ponctués

  1. elvin

    Ce que dit Planck, et les autres thèses de l’épistémologie évolutionnaire, ne serait-il largement pas vrai pour toutes les idées, qu’elles soient ou non scientifiques et qu’elles soient ou non des « vérités » ?

    En tout état de cause, il ne faut pas confondre la question de la diffusion des idées avec la question de leur valeur de vérité. Je sais que certains pensent que la vérité d’une idée ne peut pas être établie en soi, et qu’il faut se contenter de juger les idées selon leur acceptation. Mais ce n’est que leur réponse personnelle à la question 2. Les deux questions elles-mêmes restent distinctes.

  2. C.H.

    Effectivement, ce que dit Planck s’applique probablement à toute forme d’idée.

    Pour le reste, oui, les questions restent distinctes. D’ailleurs, on peut considérer que le modèle d’évolution culturelle que j’ai présenté prend en compte la dimension « vérité » d’une idée, si l’on considère qu’adopter une idée (scientifique ou autre) objectivement vraie, ou adopter une norme objectivement efficace offre de meilleurs « gains ». Bien sûr, suivant les cas, adopter une idée fausse peut avoir des conséquences plus ou moins graves (croire que l’on peut voler en battant des bras n’a pas les mêmes conséquences que croire que le libre-échange est nuisible). Mais ce que montre le modèle c’est que lorsque on prend en compte la préférence pour le conformisme, cela change la dynamique d’évolution des idées.

    Après, la question de l’importance réelle du conformisme dans l’activité scientifique est une question empirique.

  3. OS

    Un peu comme elvin : je pense qu’on peut élargir avec grande pertinence ce concept de Planck à à peu près tous les domaines de la société (art, politique, société, etc.). Ca pourrait notamment expliquer de façon élégante (enfin moi je trouve) selon quel schéma se fait l’évolution des normes sociales : les nouvelles générations ont de nouvelles perceptions de la réalité et ces perceptions nouvelles changent la teneur même des normes sociales à mesure que ces générations « parviennent à maturité » dans la société (i.e. le moment où leur influence sur la société est maximale). Et le processus continue encore et encore, aussi longtemps que l’espèce survit, faisant que les normes sociales évoluent perpétuellement (cf en fait toutes les évolutions sociales : statut de la femme, des minorités, des gays, etc.).

    Bien évidemment cela présuppose des institutions sociales qui soient suffisament souples pour permettre ce genre d’évolution « douce » mais bon ça parait plutôt plausible que les sociétés qui ont survécu à l’adversité de l’existence (qui peut être exogène [l’adversité de la nature] ou endogène [des sociétés ont disparu du fait de leurs propres normes, par exemple les normes des nazis basés sur l’idée du surhomme les ont conduit à entrer en guerre avec à peu près tout le monde, d’où leur destruction]) soient celles qui, pour une raison ou pour une autre, sont pourvues d’institutions suffisament souples pour évoluer mais aussi suffisament solides pour durer (merci la systémique).

    Et comme vous le montrez également avec le cas de la science, un choc stochastique peut très bien conduire à des révolutions brisant la continuité de cette évolution plus ou moins linéaire* (typiquement la révolution française, qui a cristalisé le mécontetement de l’époque à cause d’une décennie passée de disette et de famine, elles-mêmes causées par une éruption volcanique massive en Islande qui a légèrement fait baisser la température de la planète pendant quelques années à cause du volume de cendres éjectées dans l’atmosphère, d’où une vague de froid qui a détruit de nombreuses récoltes. C’est en tout cas passionnant de voir qu’un évènement aussi aléatoire qu’une éruption volcanique puisse avoir de telles conséquences sur la vie politique, sociale et économique d’un pays donné…).

    Qu’est-ce que vous pensez de tout ça ? C’est que du blabla ou y’a un fond de vérité quand même ?

    * suffit de voir, par exemple, l’évolution de l’acceptation du mariage gay dans les sondages : les chiffres évoluent doucement mais toujours dans la même direction (en moyenne). Ca me semble typiquement être une évolution (à peu près) linéaire de la norme.

  4. C.H.

    Tout à fait d’accord, notamment lorsque vous dites :

    « ça parait plutôt plausible que les sociétés qui ont survécu à l’adversité de l’existence (qui peut être exogène [l’adversité de la nature] ou endogène [des sociétés ont disparu du fait de leurs propres normes, par exemple les normes des nazis basés sur l’idée du surhomme les ont conduit à entrer en guerre avec à peu près tout le monde, d’où leur destruction]) soient celles qui, pour une raison ou pour une autre, sont pourvues d’institutions suffisament souples pour évoluer mais aussi suffisament solides pour durer (merci la systémique) ».

    Effectivement, la malléabilité des institutions est probablement un avantage décisif dans le processus d’évolution culturelle.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s