En bref…

Plein de choses intéressantes à lire ce matin. Je fais quelques commentaires :

Jean-Marc Vittori considère dans son édito dans Les Echos que les économistes n’ont pas d’explication satisfaisante au niveau des rémunérations des grands patrons. Il est vrai qu’à ma connaissance, peu de travaux académiques ont vraiment étudié la question. Il y a bien l’étude de Landier et de Gabaix que mentionne Vittori qui explique l’augmentation de la rémunération des dirigeants par l’accroissement de la taille financière des entreprises. Une autre explication a été proposé par Edward Lazear et Sherwin Rosen dans leur article « Rank Order Tournaments as Optimum Labor Contracts« , ces auteurs liant le niveau de la rémunération au rang occupé par le salarié dans l’organisation dans le cadre d’un « tournoi » : la forte rémunération des dirigeants a pour fonction de servir d’incitation aux subordonnés qui souhaiteraient grimper dans la hiérarchie. Une troisème explication plausible est celle de la dispersion de l’actionnariat et de la difficulté pour ce dernier de véritablement contrôler les actions de leurs dirigeants. Cette difficultée est exacerbée quand, comme c’est le cas en France, les conseils d’administration des plus grandes entreprises sont invariablement composés des mêmes personnes. Ce qui est certain, c’est que les rémunérations ne sont que partiellement le fait de véritables mécanismes de marché. En France, on peut plutôt les interpréter comme des formes de rentes issues de mécanismes institutionnels et sociologiques : prévalence d’un réseau social (cf. Granovetter et l’encastrement) et institution de la participation croisée dans les conseils d’administration notamment.

Sur un sujet similaire, Tim Harford fait remarquer qu’il n’est pas bon pour un dirigeant de recevoir un prix du genre « dirigeant de l’année ». L’explication : un dirigeant qui reçoit un tel prix est souvent quelqu’un qui a eu de la chance par le passé, ce qui explique ses performances plus élevés que la moyenne, auquel s’ajoute davantage d’incitations à se disperser. Peut-on transposer ce raisonnement au prix Nobel d’économie ?

La chance est également le sujet de cet article de Robert Frank qui développe un bon argument à opposer à tous les néo-randiens qui se prennent pour des John Galt : la réussite personnelle d’un individu doit peu à son talent et à son effort mais beaucoup à sa « chance » d’avoir pu profiter du capital physique, humain et social engendré par ses ancêtres. C’est une manière de justifier l’imposition. Mon côté historien de la pensée fera remarquer que c’est un argument développé en son temps par Thorstein Veblen pour dénoncer aussi bien la propriété privée mais aussi l’argument socialiste du droit de chaque travailleur à disposer pleinement des fruits de son travail. Juste pour se moquer de la mauvaise foi dont savent parfois faire preuve certains libertariens, on lira ce billet de David Henderson.

Jean-Edouard de Mafeco revient sur le dilemme du prisonnier qui apparait dans le dernier Batman. Son analyse est très intéressante puisqu’elle aboutie à la conclusion que « l’irrationalité » (ou le fait de soupçonner que l’autre est irrationnel) peut favoriser la coopération. Il se trouve que j’ai (re)lu récemment ce très profond article de Jean-Pierre Dupuy, « Convention et common knowledge« , qui était paru dans la Revue économique en 1989. Dupuy se concentre plutôt sur les jeux de coordination mais son raisonnement est le même : c’est à partir du moment où l’on relache l’hypothèse de common knowledge que la théorie des jeux produit des résultats vraisemblables. Cet argument sert de fondement à la thèse conventionnaliste (l’école des conventions) de l’importance de l’interprétation par les agents du contexte dans lequel il se trouve et de l’intersubjectivité. Par ailleurs, une dimension que Jean-Edouard écarte volontairement au début de son analyse mais qui mériterait d’être prise en compte est évidemment la dimension collective du choix d’appuyer sur le bouton dans le film Batman. Peut-être est-ce le sujet de la suite de son billet ?

Enfin, on suivra avec intérêt la « discussion » entre le néo-keynésien Greg Mankiw et l’autrichien Robert Murphy. Mankiw a écrit récemment une tribune dans le New York Times où il propose que la Fed annonce des objectifs d’inflation très élevé afin de simuler l’effet qu’aurait des taux d’intérêt négatifs. Murphy fait des objections « autrichiennes » qui ne sont pas dénuées de fondements. La proposition de Mankiw pose effectivement beaucoup de problèmes (dangers de l’hyperinflation, problème de dépréciation de la monnaie, problème de la crédibilité de l’annonce de la Fed, incitation à l’endettement). En même temps, la thèse de Murphy achoppe sur le traditionnel problème des arguments autrichiens, que Mankiw souligne concernant l’hypothèse de flexibilité des prix : le fait que le « marché » puisse purger les excès passés et faire repartir la machine comme si rien se s’était passé. D’une part, cet argument ignore le problème de « justice sociale » : quid des individus qui subissent les effets de de cette purge (les plus démunis bien sûr) et qui n’y sont pour rien ? D’autre part, l’argument repose implicitement sur une conception naturaliste du marché, une sorte de mécanisme éthéré qui fonctionne tel un mécanisme naturel. C’est oublier que le marché est une institution et que son fonctionnement peut être perturbé par une série d’éléments, même si les pouvoirs publics n’interviennent pas. Mankiw cite le problème de la rigidité des prix. Il y a une autre difficulté plus fondamentale à mon avis : le fait que le fonctionnement du secteur financier est encore loin d’être rétabli. Bien sûr, on peut faire l’hypothèse que là encore le « marché » va faire se rétablir la situation. Mais la question est quand et surtout à quel « niveau ». On peut voir le bon fonctionnement d’une économie comme un problème global de coordination. Or, on peut très considéré qu’il y a des équilibres multiples, certains meilleurs que d’autres et que des phénomènes d’hystérère et de dépendance au sentier peuvent enfermer une économie dans un équilibre sous-optimal.

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3 Commentaires

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3 réponses à “En bref…

  1. Gu Si Fang

    Le raisonnement de Robert Frank est assez fréquent et je le trouve franchement idiot. Que se passe-t-il si on le pousse au bout de sa logique?

    Il ne nie pas qu’un hausse du taux marginal de l’impôt a un effet désincitatif, mais il explique que de toutes façons les revenus qui seront ainsi taxés relèvent plus de la chance, de l’héritage, du « bagage » que de l’effort et du travail. Or, si ces avantages ne sont pas vraiment mérités, ils n’appartiennent pas tout à fait à l’intéressé, et on peut donc légitimement les taxer pour partager une partie du « bagage » avec la communauté.

    Supposons que je sois un pianiste hors pair (on peut toujours rêver 😉 parce que j’ai 6 doigts à chaque main comme dans Gattaca (ce n’est pas mon cas 😦 ). D’après l’article, il serait normal que je paie un impôt supplémentaire – et sans broncher, s’il vous plaît, car je n’ai pas « mérité » ce 6ème doigt. C’est le point de vue de gens qui considèrent que la vie est un sprint et que tout le monde doit être aligné sur la ligne de départ, de gré ou de force. Hum…

    A l’inverse, si je suis né avec 4 doigts seulement à chaque main, je ferai preuve d’un grand « mérite » et d’un grand « talent » si je réussis à devenir un grand pianiste. Ces « efforts » justifient bien une petite incitation fiscale, non? Re-hum…

    On retrouve ici en filigrane la confusion – fort répandue – entre l’effort et le résultat, comme disait Bastiat.

    Sur la proposition de Mankiw, je n’ai pas encore lu les articles cités, mais à vue de nez ça ressemble à ce que Krugman écrit depuis longtemps sur le Japon. Sa solution pour sortir de la trappe à liquidité consiste à faire monter les anticipations d’inflation au-dessus de l’inflation réelle, par des annonces inflationnistes de la banque centrale, suffisamment tonitruantes et crédibles (mais qui se révéleront tout de même fausses ex post, sic).

    C’est une politique ouverte de manipulation du public. On dirait qu’ils ont fait leur ce dicton des Inconnus dans un sketch dont j’ai oublié le titre : « Il ne faut jamais prendre les gens pour des cons, mais il ne faut jamais oublier qu’ils le sont »…

  2. C.H.

    Je ne trouve pas le raisonnement de Frank si idiot. Il montre juste que, sur les questions de « justice sociale », il n’y a pas de raisonnement axiomatique qui mène directement à une conclusion limpide. Effectivement, si l’on pousse jusqu’au bout le raisonnement de Frank, on est pas loin de certaines dystopies… Maintenant, poussé jusqu’au bout, le raisonnement libertarien a aussi son côté « dystopique », ainsi que pour toutes les autres éthiques (par exemple l’utilitarisme et le problème du sacrifice). On est dans le royaume de l’éthique, du lexicographique, où s’affrontent des points de vue incommensurables.

    Concernant Mankiw et Murphy, n’est ce pas une contradiction dans les termes de parler de « politique ouverte de manipulation du public » ? En tout cas, ni la proposition de Mankiw ni la critique de Murphy ne parviennent à me convaincre…

  3. Gu Si Fang

    n’est ce pas une contradiction dans les termes de parler de “politique ouverte de manipulation du public” ?

    Très juste

    Pour Robert Frank, je veux dire que c’est le résultat qui a de la valeur en économie, pas l’effort. Taxer les gens qui produisent beaucoup de résultats avec peu d’effort revient à encourager le travail. C’est ce que Bastiat appelle le sisyphisme.

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