Industrie alimentaire et inspections sanitaires : un exemple d’arrangement institutionnel d’ordre privé

Le New York Times rapporte l’émergence d’un arrangement institutionnel original aux Etats-Unis au sein de l’industrie alimentaire. Depuis quelques mois, l’industrie alimentaire américaine semble avoir été au coeur de plusieurs affaires d’intoxication. Manifestement, l’organisme public chargé de faire les contrôles d’hygiène, la FDA (Food and Drug Administration) n’est pas très efficace. Ces cas ont eu un impact non négligeable sur les comportements des consommateurs qui se sont mis à ne plus consommer certains produits. Dans plusieurs états, les industriels ont alors pris les devants : ils payent eux-mêmes d’autres organismes publics pour que ces derniers viennent faire des contrôles. Par exemple, en Californie, les industriels payent le California Department of Agriculture un million de dollars par an pour venir faire des inspections.

Ce qui est intéressant, c’est que la participation à ce type de « programme » est évidemment basé purement sur le volontariat : un industriel n’est pas obligé de payer pour qu’on vienne l’inspecter. Malgré tout, tous les acteurs souscrivent volontairement au programme. Comme le fait remarquer Don Boudreaux, il est évident que les industriels eux mêmes ont intérêt à mettre en place un système de certification privé afin de se « signaler » auprès du public. Un tel système devient auto-renforçant une fois qu’une proportion significative des acteurs l’a adopté : la seule menace d’en être exclu devient alors très incitative.

Par ailleurs, on peut remarquer qu’un tel arrangement a probablement plus de chances d’émerger dans un secteur où les produits sont peu différenciés. Dans de tel secteur, la réputation et la confiance des consommateurs envers les produits sont des formes de biens publics. S’il est difficile de différencier les producteurs ou les produits, la bonne réputation d’un producteur est source d’externalités positives. Chacun est alors incité à se comporter en « passager clandestin » en économisant sur ces coûts de production au détriment de l’hygiène et en en faisant supporter les conséquences en terme de réputation sur tous les acteurs. Dans un secteur où les produits et les producteurs sont plus facilement différenciables, la réputation n’est pas un bien public donc le problème ne se pose pas.

Ce cas fait partie des exemples qui montrent qu’il faut se méfier des conclusions trop rapides dès lors qu’il y a des biens publics et des externalités positives/négatives. On se rend compte que les agents économiques arrivent souvent à faire émerger des arrangements institutionnels privés permettant le financement du bien public ou l’internalisation des externalités. Masahiko Aoki explique que cela peut se produire notamment lorsque l’on est en présence de « jeux liés » (voir ce papier notamment concernant le concept de responsabilité sociale de l’entreprise). De manière schématique, l’idée est la suivante : il arrive parfois que les agents soient engagés dans deux « jeux » simultanément. Dans le domaine économique, le jeu peut par exemple concerner le financement d’un bien public. On le sait, dans ce cas, les agents doivent normalement se comporter en passager clandestin. Malgré tout, ces mêmes agents seront incités à financer le bien public si en même temps ils sont impliqués dans un autre type de jeu (relevant par exemple du domaine de « l’échange social » slon les termes d’Aoki) où au contraire tous les agents sont incités à coopérer et à participer mais où il est possible d’exclure ceux qui ne coopèrent pas au jeu du bien public. Aoki fournit plusieurs exemples historiques, notamment concernant des villages dans le Japon médiéval, où de tels mécanismes de normes communautaire et d’ostracisme ont permis la coopération économique « spontanée ». 

Il semble ici que l’on est bien à faire à un mécanisme similaire : les industriels sont incités à contribuer au bien public (la réputation du secteur) sous peine d’être exclu des programmes de certification (dommaine de l’échange social et de la réputation individuelle). Bien sûr, cela ne veut pas dire qu’un tel arrangement institutionnel est optimal. Il est possible qu’un mécanisme d’ordre public soit plus efficace et fiable, mais le fait est qu’en l’occurence ce n’était pas le cas. De toutes façons, les pouvoirs publics n’ont pas de baguette magique : un arrangement institutionnel d’orde public n’est pas différent d’un d’ordre privé, dans le sens où son bon fonctionnement repose sur un bon alignement des incitations qui ne peut pas être décrété d’un coup.

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Une réponse à “Industrie alimentaire et inspections sanitaires : un exemple d’arrangement institutionnel d’ordre privé

  1. J’aime beaucoup ce post, je visiterai ce blog a nouveau !

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