Dilemme

Très intéressant article de Tim Harford qui revient sur le récent ouvrage des économistes Raymond Fisman et Edward Miguel, Economic Gangsters. Harford souligne que ce travail illustre bien le dilemme théorique auquel est aujourd’hui confrontée l’économie du développement, tiraillée entre d’un côté l’ambition de proposer des théories générales pouvant apporter des solutions à d’importants problèmes de développement, et de l’autre la tentation de faire de la « micro-analyse », plus modeste mais aussi plus facilement testable. Fisman et Miguel tombent plutôt dans la seconde catégorie, comme en atteste leur étude des pratiques de corruption à partir du comportement des diplomates concernant les places de parking au siège de l’ONU à Manhattan.

Ce débat méthodologique n’a probablement pas de solution, dans la mesure où les deux manières de faire ont chacune leur intérêt. Le principal problème des « expériences randomisées » est que, quelque soit le résultat auquel on aboutit, on ne peut véritablement généraliser. Par exemple, le résultat auquel aboutisse fisman et Miguel est très intéressant : la corruption serait liée au fait que certains individus seraient plus enclins, par leurs habitudes sociales, à être plus facilement corrompus. Mais il n’est pas sûr que l’on puisse arriver à ce résultat à partir du seul cas du comportement des diplomates au siège de l’ONU.

Rien ne remplacera les perspectives théoriques plus générales. Harford cite notamment les travaux de Sachs et surtout ceux d’Acemoglu. Cette dernière approche a un avantage par rapport à la micro-analyse : elle est propice à une véritable discussion sur le fond, soit sur les données utilisées et la manière dont elles sont traitées, soit sur le cadre théorique lui-même. A l’inverse, comme le souligne Harford, personne ne va aller discuter la validité de l’étude de Fisman et Miguel sur le comportement des diplomates au siège de l’ONU. Là où portera sur la discussion sera uniquement sur la question de savoir si ce résultat est un tant soit peu généralisable, question à laquelle il est impossible d’apporter une réponse.

Cette tension en économie du développement est intéressante parce que l’on en retrouve une similaire en histoire de la pensée économique. Depuis quelques années, la mode est à la « thin history of economic though« , c’est à dire à l’histoire de la pensée « fine » ou « mince » : on se focalise sur la pensée d’un auteur de manière quasi-biographique, voire hagiographique. On y explique la pensée de l’auteur par sa biographie. Cette approhce est venue peu à peu supplanter la « thick history of economic though » (voir ce texte de Colander) qui procède à partir de « reconstructions rationnelles », qui s’intéresse moins à la vie des auteurs étudiés car leurs idées et essayent de les resituer dans un ensemble théorique et historique plus vaste, y compris des fois pour en tirer des enseigements pour la théorie économique moderne. Pour ma part, je pratique plutôt cette dernière manière de faire. Mais la première approche a aussi son intérêt : elle est moins ambitieuse, mais apporte des éléments plus factuels et plus facilement testables. Cela dit, de la même manière qu’en économie du développement il ne faudrait pas que les économistes abandonnent l’approche théorique plus ambitieuse, il serait dommage qu’en HPE on se contente de la seule approche quasi-biographique.

Poster un commentaire

Classé dans Trouvé ailleurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s