Théorie de la séquestration de patrons

Edit : l’article peut aussi être lu sur Eco89, avec une mise en page un peu plus claire (et probablement des fautes d’orthographe en moins !).

Le sujet n’est pas drôle mais interpelle. Hier, des cadres dirigeants d’une entreprise ont de nouveau été « retenus » par des salariés. Le phénomène est en train de faire tâche d’huile et les français ne semblent pas totalement désapprouver. Au-delà du côté dramatique, il y a quelque chose d’intéressant du point de vue des sciences sociales. Sur un plan théorique, on peut comparer la séquestration et le kidnappping (attention, j’ai bien dit sur un plan théorique, je ne met pas ces deux phénomènes au même niveau sur un plan moral, bien entendu).

Dans les deux cas, ces actions sont un moyen d’obtenir quelque chose : une rançon ou une renégociation des conditions de départ des salariés. Ces actions reposent sur une menace : tuer les otages ou garder les dirigeants enfermés dans des conditions très pénibles pendant un temps plus ou moins long. Enfin, dans les deux cas, un raisonnement par induction à rebours nous apprend que l’action initiale ne devrait pas avoir lieu. Concernant le preneur d’otage, ce dernier n’a rien à gagner à se débarrasser des otages puisque la mort (ou une peine très lourde)serait alors la seule issue envisageable. Par conséquent, sa menace n’est pas crédible. Sachant cela, les individus devant payer la rançon ne le feront jamais. Si le preneur d’otage est rationnel, il anticipe cela et, par conséquent, n’entreprend jamais la prise d’otage initiale. Les choses sont similaires avec la « séquestration » de dirigeants. Séquestrer une personne (a fortiori durablement) est interdit par la loi et les salariés qui se livrent à ces actes ont en théorie beaucoup à perdre. Les personnes séquestrées, sachant cela, n’ont pas intérêt à céder (note : en fait, c’est encore plus simple : elles peuvent céder, sachant que tout accord conclu sous la contrainte n’a aucune valeur juridique) car elles savent que la séquestration ne pourra pas durer longtemps. Du coup, l’action initiale ne devrait pas avoir lieu.

Malgré tout, de la même manière qu’il se produit des kidnapping ou des prises d’otages, on assiste à des séquestrations actuellement. Dans le premier cas, on explique cela par le fait que le kidnappeur est potentiellement irrationnel, ou plus exactement qu’il existe une probabilité faible qu’il commette une « erreur » et tue les otages. Même faible, cette probabilité peut suffire à rendre sa menace crédible et donc conduire le preneur d’otage ou le kidnappeur à passer à l’acte. L’explication est à mon avis un peu différente dans le cas des séquestrations. L’objectif des salariés qui se livrent à cette activité est d’obtenir une réouverture des négociations afin d’obtenir de meilleures compensations. S’ils agissent, c’est qu’ils pensent que leur menace est crédible (on peut aussi penser qu’ils sont tellement désespérés qu’ils ne réfléchissent plus vraiment à leurs actes – je met de côté cette possibilité). Plusieurs raisons (complémentaires) à cela : d’une part, ils peuvent se dire que les personnes séquestrées vont très mal vivre leur séquestration et qu’ils vont vouloir y mettre un terme rapidement. D’autre part, ils peuvent penser qu’il y a réellement des marges de manoeuvre et qu’il est tout à fait possible pour l’entreprise de concéder des mesures de départ plus favorables aux salariés. Enfin, il y a aussi la croyance que les pouvoirs publics (tribunaux et forces de l’ordre) n’interviendront pas pour mettre fin à la séquestration ou annuler l’accord qui en est ressortie.

Etant donné le nombre de séquestrations qui ont eu lieu ces dernières semaines, on peut envisager que l’on est dans le cadre d’un jeu séquentiel avec trois joueurs (les salariés qui séquestrent, les patrons séquestrés et les pouvoirs publics) avec les noeuds suivants : séquestrer ou non, céder ou non, intervenir ou non. A la fin de la séquence, peu importe le résultat, le même ensemble de noeud se reproduit. Toutefois, suivant la séquence qui s’est produite, les différents joueurs vont procéder à une actualisation de leurs croyances sur les types de joueurs auxquels ils ont à faire. Pour être concret, le fait par exemple qu’une récente séquestration ait permis aux salariés d’obtenir ce qu’ils voulaient est de nature à renforcer leurs croyances suivant lesquelles 1) les pouvoirs publics n’interviendront pas, 2) les dirigeants cèdent soit parce qu’ils ne supportent pas bien le fait d’être retenu soit parce qu’il existe de réelles marges de manoeuvre pour négocier. De ce point de vue, la « menace » de Nicolas Sarkozy arrive trop tard car elle n’est plus guère crédible.

Bref, on peut donc s’attendre à ce que les séquestrations se reproduisent, sauf si les dirigeants, anticipant la probabilité de plus en plus forte d’être à leur tour séquestrés, prennent les devants et concèdent à leurs salariés de meilleures conditions de départ. J’ai une hypothèse derrière la tête : tout ce que je viens de dire est relativement évident et les pouvoirs publics avaient certainement en partie anticipés cet enchaînement. Ne rien faire correspond de ce point de vue à une décision stratégique de laisser les négociations se réguler toutes seules : comme il est impossible à l’Etat de mettre son nez dans les affaires des entreprises qui licencient et de déterminer le plan de licenciement le plus « juste », il est rationnel de laisser « marchander » dirigeants et salariés. Oui, le gouvernement est du côté des salariés dans cette affaire ! 

5 Commentaires

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5 réponses à “Théorie de la séquestration de patrons

  1. Thomas

    En tout cas, les gens se permettent pas mal de chose au nom du « social ». Comme un auteur bien connu, je n’aime pas trop l’utilisation que l’on fait de ce mot.

  2. Porter un jugement ne sert à rien quand il s’agit d’actes de colère sociale.

    … Et personne n’est à l’abri, quand la colère populaire éclate…

    Mais si cela devient une « stratégie », avec une « théorie », tous les dérapages sont possibles…

    La seule stratégie qui est de l’avenir est le…
    retour à la non violence ACTIVE.

    voir
    : //whiteblocks.wordpress.com/
    ou encore :
    : //www.lepost.fr/article/2009/04/09/1489961_la-revolte-des-fourmis-b…

    [deux initiatives simultanées non concertées]

  3. clem12

    Excellent! Dans le meme registre d’analyse economique de la sequestration, voir http://www.marginalrevolution.com/marginalrevolution/2004/08/the_economics_o_1.html

  4. Axonn

    Très intéressant. Mais il reste tout de même un cas à explorer : et si les patrons portaient plainte ?

    Ça ne s’est jamais produit. Deux explications possibles :
    * Ils estiment les conséquences trop dommageable, même si légalement ils auraient tout à fait raison
    * Ils admettent eux-mêmes que l’action des salariés répondait à une certaine forme de justice.

    Mais si un patron le faisait, l’équilibre serait clairement modifié.

  5. coco

    La violence est regretable, mais parfois nécessaire pour répondre à une autre violence, celle de l’exploitation et de la loi du « marche ou creve »,quand en face le dialogue n’est pas possible. Les gras patrons voyous vampires ont été démasqué grace à la cette crise bienvenue, (ceux qui s’engraissent sur le dos des travailleurs qu’on saignent), les exploités réagissent comme ils peuvent. Travailleurs, si le patronat te gifle la joue gauche, tend lui la droite en lui mettant un bon coup dans les valseuses.
    patrons voyous, prenez garde!

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