La relation technologie/institutions :un « modèle » générique

La plupart des approches théoriques de la croissance et du développement économiques accordent une attention particulière à la technologie. Cela est vrai des approches standards (comme les premières théories de la croissance) mais aussi de la perspective marxiste. La prise en compte du rôle de la technologie est également importante dans l’économie institutionnelle, qu’elle soit old school (à la Veblen) ou contemporaine (de North et Williamson à Greif et Aoki). Il y a au moins actuellement deux secteurs qui connaissent un bouleversement majeur lié à l’évolution technologique et plus précisément au développement d’internet : le secteur de la culture et en particulier l’industrie musicale, et le secteur de la presse. Dans les deux cas, l’évolution technologique vient remettre en cause les arrangements institutionnels sur lesquels sont fondés ces secteurs d’activité. C’est l’occasion de s’intéresser aux relations entre technologie et institutions. Je procède en trois temps : d’abord, j’évacue rapidement les approches fondées sur une forme ou une autre de « déterminisme technologique ». Ensuite, je propose un « modèle » générique des relations entre technologie et institutions. Enfin, j’essaye d’appliquer brièvement ce « modèle » aux deux exemples mentionnés plus haut.

1. Le déterminisme technologique et ses apories

Plusieurs théories économiques reposent sur une forme ou une autre de déterminisme technologique. D’une certaine manière, c’est le cas des théories standards de la croissance (depuis la théorie de Solow aux théories de la croissance endogène de Romer and Co). Chez Solow, le coeur de la croissance est le progrès technique « tombé du ciel » sans que, comme l’expression entre guillemets l’indique, on sache d’où provient le progrès technique. Les théories de la croissance endogène endogénéisent le progrès technique (les différents modèles de Romer expliquent son origine : le « learning by doing », R&D, etc.). Toutefois, elles ne s’intéressent pas véritablement à l’impact du contexte institutionel sur le rythme du progrès technique, et encore moins au feedback du progrès technique sur les institutions.

L’approche marxiste est marquée de manière encore plus claire par le déterminisme technologique. Selon Marx, l’histoire économique et sociale est déterminée par le développement des forces productives (l’état de la technologie) et des rapports de production (l’ensemble des institutions qui régulent les relations entre les individus). Toutefois, il y a chez Marx l’idée d’une primauté des forces productives sur les rapports de production : le niveau de développement des forces productives déterminent la nature des rapports de production (voir notamment la réinterprétation de l’oeuvre de Marx par le philosophe marxiste analytique Gerald Cohen).

Une forme différente de déterminisme technologique se retrouve enfin dans les travaux de l’institutionnalisme américain. On en trouve des traces chez Thorstein Veblen (je reviens là dessus plus bas) avec l’idée que la technologie a une influence sur les habitudes et le comportement des individus, mais il trouve son apogée dans les travaux de Clarence Ayres. Dans The Theory of Economic Progress (1944), Ayres élabore un cadre analytique visant à expliquer le développement économique. Il y oppose la technologie aux institutions : la première est vue par Ayres comme une source de progrès, d’émancipation, car fondée sur une « rationalité instrumentale » visant à promouvoir le progrès humain. A l’inverse, les institutions sont interprétées par Ayres comme répondant à une logique « cérémoniale », marquée par le conservatisme et le refus (ou la peur) du changement et du progrès. Pour cet auteur, l’histoire des sociétés humaines peut s’interpréter comme un conflit permanent entre ces deux forces opposées.

Ces deux dernières approches (je met de côté les théories de la croissance dont les objectifs sont différents) ont certains mérites. Notamment, elle souligne bien le conflit que l’on voit clairement ressortir dans le cas du téléchargement illégal de musique entre les intérêts établis et les bouleversements engendrés par la technologie. Toutefois, elles ont au moins une grosse lacune : elles ignorent le fait qu’une même technologie peut mener à une grande diversité d’arrangements institutionnels. L’approche de Ayres ignore également le fait qu’en soit la technologie est neutre et que l’utilisation de son potentiel dépend des institutions prévalentes à un moment donné. Enfin, dans la mesure où elles ignorent (dans une certaine mesure) le feedback des institutions sur la technologie, elles ne nous expliquent pas véritablement le processus du changement économique.

2. Un modèle de co-évolution technologie/institutions

On trouve chez Veblen l’idée que la technologie contribue à sélectionner les institutions humaines qui survivront (voir ici). L’idée, c’est qu’il y aurait une sélection naturelle des institutions par l’environnement technologique : les institutions les plus adaptées à cet environnement, parce qu’elles génèrent des comportements plus « efficaces », auraient plus de chances de perdurer. Il faut toutefois essayer de dépasser le simple cadre de la métaphore pour comprendre ce mécanisme. En fait, l’une des implications majeures du changement technologique est qu’il induit une modification des prix relatifs des différentes ressources et facteurs de production. Le progrès technique va par exemple rendre la production d’un bien par rapport à un autre moins couteuse ou faire baisser le coût d’un facteur de production par rapport aux autres. Le changement technologique a également un impact sur les coûts d’agence et les coûts de transaction. Ces coûts sont générés par toutes les activités de contrôle, de surveillance, d’élaboration et de mise en application des contrats. L’apparition d’une nouvelle technologie va généralement modifier le niveau de ces coûts (plutôt à la baisse qu’à la hausse, mais pas nécessairement) et doit alors induire, si l’on suit la théorie des coûts de transaction, une modification des arrangements institutionnels au niveau des organisations économiques : plus ces coûts sont faibles, moins les organisations économiques auront tendance à prendre la forme de grandes structures intégrées. Au niveau plus macroéconomique, la variation des coûts de transaction et d’agence peut avoir un impact sur les institutions politiques (taille des Etats, niveau de décentralisation, etc.). Bref, en modifiant les prix relatifs, les coûts d’agence et les coûts de transaction, la technologie influe sur les opportunités à disposition des individus et leur attrait. On peut donc s’attendre effectivement à ce que la technologie détermine en partie le type d’institution en vigueur.

En même temps, il faut noter deux choses : d’une part, la relation technologie et institutions n’est pas purement déterministe, d’autre part elle fonctionne également dans l’autre sens. Concernant le premier point, l’idée est que un même état technologique (un même développement des forces productives pour parler comme les marxistes) peut mener à divers arrangements institutionnels (relations de production dans le jargon marxiste). Plusieurs explications à cela. D’abord, si on ne raisonne pas ceteris paribus, d’autres facteurs peuvent venir perturber le lien entre technologie et institutions. On peut par exemple imaginer que le niveau d’inégalités économiques peut modifier la réaction des individus à un même changement technologique.  Ensuite, il existe une dépendance au sentier institutionnel : les institutions à un instant t contraignent en partie l’univers des états institutionnels possibles en t+1. Les normes et coutumes sociales peuvent par exemple faire preuve d’une forte inertie. Autrement dit, l’évolution institutionnelle est comme l’évolution biologique : elle est à la fois le fait de la nécessité (impact sur les prix relatifs) et du hasard et, par conséquent, une multitude d’équilibres sont envisageables. Enfin, il faut prendre en compte le rôle des entrepreneurs institutionnels. Ces derniers sont l’ensemble des agents (individus comme organisations) qui, à l’instar d’un entrepreneur traditionnel, vont s’appliquer à essayer de tirer profit des opportunités nouvellement apparues de manière systématique. Mais, là où les entrepreneurs traditionnels essayent de profiter d’opportunités économiques dans un contexte institutionnel donné, les entrepreneurs institutionnels tentent d’agir directement sur le cadre institutionnel lui-même. Cela va se traduire par des activités de marchandage politique, de lobbying, de campagnes médiatiques visant à influencer l’opinion publique, etc. Il y a donc ici une dimension « artificielle » à l’évolution institutionnelle qui dépend directement des préférences et des actions de certains individus. Néanmoins, au niveau systémique, ces actions intentionnels vont généralement fatalement aboutir à un résultat non intentionnel, de sorte que l’évolution institutionnelle est toujours « spontanée ».

Le second aspect est que les arrangements institutionnels ont un feedback sur le développement technologique.   Une théorie du processus économique qui se veut complète doit prendre en compte non seulement l’impact de la technologie sur les institutions (et l’expliquer) mais aussi la manière dont les institutions conditionnent le développement technologique. Cela dit, je laisse plus ou moins de côté ce dernier point ici parce qu’il est en soit très complexe. On peut juste noter qu’il renvoie à différentes questions comme par exemple la protection de l’innovation (impact des brevets), le mode de financement des projets de recherche et innovants (par exemple le modèle de la Silicon Valley – cf. les analyses d’Aoki), l’organisation de la recherche (partage privé/public, pilotage planifié ou décentralisation, etc.), etc. Sur un plan théorique, cela veut dire que l’on ne doit pas faire de la technologie un paramètre exogène au « jeu ». Ici, le concept de « quasi-paramètre » mobilisé par Avner Greif peut être très utile pour conceptualiser de manière générique l’impact des institutions sur la technologie : un quasi-paramètre est un paramètre dans un modèle de théorie des jeux (en soi, il est donc exogène) mais dont on considère que la valeur va évoluer au fur et à mesure que le jeu se répète et en fonction des résultats du jeu. Pour prendre un exemple, on peut par exemple considérer que lorsque deux individus parviennent à instaurer la coopération entre eux, la richesse de leur « micro-communauté » va croître. Sous certaines conditions, l’augmentation de ce quasi-paramètre peut inciter les individus à mettre un terme à un moment donné à la coopération et à tricher (déclarer la guerre) pour s’emparer de l’ensemble des richesses. Il en va de même avec la technologie : suivant les institutions qui vont émerger, la technologie pourra être plus ou moins bien exploitée et générer un flux de richesses plus ou moins important, ce flux conditionnant alors partiellement l’évolution technologique future.

3. Deux exemples dans l’actualité

On peut appliquer au moins partiellement ce « modèle » à ce qui est en train de se passer avec le téléchargement de musique (et de films) en ligne et le bouleversement que connait la presse écrite. Concernant le téléchargement, le développement d’internet et des sites de « peer to peer » a mis en péril l’ensemble des arrangements institutionnels sur lesquels repose encore aujord’hui l’industrie musicale. La cause réside dans une évolution des prix relatifs : il est devenu quasiment gratuit (il faut prendre en compte le matériel informatique et l’abonnement internet) d’acquérir de la musique grâce à internet. Ce changement dans les prix relatifs et donc dans les opportunités à disposition des individus a rendu l’achat classique de musique beaucoup moins intéressants. Il est intéressant de constater que la réponse à ce changement technologique se fait à deux niveaux. Au niveau « économique » d’abord, où on a vue apparaitre des « mutations » impulsées par certains artistes  (par exemple, albums partiellement ou complètement disponibles gratuitement). De nouvelles formes d’organisations économiques deviennent envisageables en partie parce que l’évolution technologique a modifié les coûts de transaction (et, en partie au moins, les coûts de production). Mais on constate aussi des réactions au niveau institutionnel avec le débat relatif à la propriété intellectuelle, à la licence globale, au projet de loi Hadopi, etc. Typiquement, on a ici une multitude d’entrepreneurs institutionnels qui tentent de modifier le cadre institutionnel lui-même suivant les opportunités offertes par la technologie. On remarque ici qu’il n’y a aucun déterminisme technologique : si internet a rendu possible le téléchargement et facilité la remise en cause de la propriété intellectuelle, c’est ce même internet qui rend possible le contrôle prévu par la loi Hadopi. La mutation institutionnelle qui va émerger sera le résultat d’un rapport de force entre les divers intérêts en présence. Au passage, il peut être intéressant de s’interroger sur les motivations sous-jacentes aux différents entrepreneurs institutionnels : est-ce l’intérêt (monétaire ou en terme d’utilité au sens plus large, comme le plaisir musical) ou bien les idées (les convictions idéologiques) (voir ce billet sur cette dualité) ? Rien ne dit d’ailleurs au final que le résultat qui émergera sera « efficient » : il est fort possible que les mutations débouchent sur un cadre institutionnel sous-optimal pouvant perdurer plus ou moins longtemps.

Le cas de la presse papier est un petit peu différent mais on retrouve quand même les mêmes caractéristiques : le développement d’internet a permi l’apparition de nouvelles formes de médias en ligne : blogs et journaux en ligne notamment. Le modèle économique de la presse papier est d’ores et déjà en péril bien qu’il ait pourtant essayé de s’adapter depuis plusieurs années (avec par exemple l’apparition des versions internet de la plupart des titres). Ici encore, c’est l’évolution des prix relatifs et des coûts de transaction qui est prépondérante : l’information a trouvé de nouveaux canaux moins couteux pour circuler. Cela a eu un impact sur les comportements des annonceurs publicitaires. Ce qui est intéressant ici c’est que, pour l’instant, les acteurs concernés essayent surtout de s’adapter en cherchant un nouveau modèle économique. Autrement dit, c’est au niveau des arrangements institutionnels micro que l’impact de la technologie se fait sentir (on peut d’ailleurs considérer les blogueurs comme des « entrepreneurs »). Toutefois, depuis quelques temps, on commence à lire à certains endroits des tentatives discrètes pour discréditer les blogs ou les médias alternatifs. Dans ce cas d’espèce, il semble difficile d’imaginer que les entrepreneurs institutionnels pourront véritablement agir… vu que la liberté d’expression est un principe garantit par la première des institutions formelles, la constitution. Ici encore, la relation technologie/institutions n’est pas déterministe, d’autant qu’aucun modèle alternatif ne se dégage pour l’instant.

Il manque à ces deux exemples l’idée que le changement institutionnel aura un impact sur les développements technologiques futurs (ce qui est normal vu les secteurs concernés). Pour le reste, on retrouve les idées évoquées plus haut : pas de déterminisme technologie–>institutions et pluralité des arrangements institutionnels envisageables, plus ou moins efficients. Au final, la technologie restreint les sentiers de développement institutionnel (idée de nécessité) mais laisse place à de nombreuses mutations possibles (idée de hasard ou de contingence). A cela, s’ajoute que les institutions contribuent elles-mêmes à déterminer le sentier technologique.

  

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2 Commentaires

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2 réponses à “La relation technologie/institutions :un « modèle » générique

  1. elvin

    Très bon article amha.

    Pour ceux que ça intéresserait, j’ai publié en 1996 un livre qui rattache le bouleversement structurel de l’industrie informatique dans les années 90 aux évolutions technologiques dans ce secteur.
    http://www.amazon.fr/LIndustrie-informatique-Structure-%C3%A9conomie-perspectives/dp/2225850186/ref=sr_1_3?ie=UTF8&s=books&qid=1239182373&sr=1-3
    On peut aussi le trouver ici : http://www.scribd.com/doc/12589182/Lindustrie-informatique-structure-economie-perspectives
    et un très bref résumé ici : http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/eclatement.html

  2. Article intéressant et instructif (pas le plus accessible au profane pour autant^^).

    « Il manque à ces deux exemples l’idée que le changement institutionnel aura un impact sur les développements technologiques futurs »
    A propos d’Hadopi, nulle doute qu’au niveau technologique la loi va accélérer et démocratiser des techniques anti-détection d’IP (machines virtuelles, proxy, anonymizer, etc.)

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