La « Grande Dépression » et la « Grande Récession »

Barry Eichengreen et Kevin O’Rourke font une comparaison, à partir de plusieurs graphiques, entre la grande dépression des années 1930 et la « grande récession » actuelle. Comme on peut le voir, les perspectives ne sont guères réjouissantes. Le graphique le plus édifiant est celui du volume des échanges internationaux :

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La courbe de la production mondiale suit également une pente similaire à celle des années 1930. Eichengreen et O’Rourke notent cependant que les pouvoirs publics ont réagit de manière bien plus prompte qu’il y a 80 ans, notamment en baissant beaucoup plus tôt les taux d’intérêt et surtout en augmentant rapidement et de manière significative l’offre de monnaie. La réaction budgétaire, en tout cas aux Etats-Unis, a été aussi beaucoup plus forte en 2009 que dans les années 1930. Paul Krugman note par ailleurs que, contrairement à il y a 80 ans, on a pas vu uen épidémie de « bank run » et surtout que les banques centrales ne sont plus pieds et points liés par l’étalon-or (voir ici où Krugman explique pourquoi l’étalon-or peut expliquer l’incapacité des banques centrales au début des années 30 à augmenter la base monétaire). Voir également ce billet sur Free Exchange qui souligne la différence de contexte entre les années 30 et aujourd’hui.

Dans un registre différent, à noter cet article de Steven Gjerstad et du Prix Nobel Vernon Smith sur les causes de la bulle spéculative, du krach puis de la crise économique qui suit dans les années 30 et aujourd’hui. Les auteurs remettent en cause la thèse de Schwartz et Friedman selon laquelle la grande dépression a été ultimement causé par une contraction de l’offre de monnaie. Comme on vient de le voir, si on retient cette thèse, les pouvoirs publics ont plutôt bien réagit puisqu’ils ont rapidement augmenter cette offre. Mais Gjerstad et Smith considèrent que la grande dépression comme la crise actuelle trouve son origne dans un endettement excessif des consommateurs qui a induit un choc qui s’est propagé dans l’ensemble du système financier :

« The hypothesis we propose is that a financial crisis that originates in consumer debt, especially consumer debt concentrated at the low end of the wealth and income distribution, can be transmitted quickly and forcefully into the financial system. It appears that we’re witnessing the second great consumer debt crash, the end of a massive consumption binge ».

Si cette hypothèse est juste, alors il faudra se poser la question de la cause de l’endettement excessif de certains ménages, notamment des plus pauvres. Intuitivement, je vois trois origines possibles : 1) l’accumulation d’épargne en provenance de certains pays émergents ; 2) la politique monétaire expansionniste américaine ; 3) une montée excessive des inégalités économiques notamment aux Etats-Unis. La cause (2) peut se discuter mais, comme je l’ai déjà indiquer, cela ne résoud pas la question de savoir pourquoi les banques ont consentie des prêts trop risqués. La cause (1) a certainement joué un rôle. La cause (3) est à mon sens largement sous-estimée encore aujourd’hui. 

 

12 Commentaires

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12 réponses à “La « Grande Dépression » et la « Grande Récession »

  1. Gu Si Fang

    « Gjerstad et Smith considèrent que la grande dépression comme la crise actuelle trouve son origne dans un endettement excessif des consommateurs […] Si cette hypothèse est juste, alors il faudra se poser la question de la cause de l’endettement excessif de certains ménages »

    Absolument! Il est surprenant que ces deux auteurs confondent ainsi cause et symptômes.

    Sur les 3 causes possibles :

    1) Revient à dire : je me suis trompé dans mon calcul économique parce que mon voisin s’est mis à épargner plus. Il m’a envoyé des produits bon marché et il a thésaurisé de la monnaie et des promesses de monnaie. Nos échanges, ex-post, se révèlent moins avantageux qu’ils ne semblaient l’être ex-ante. Quid de la tendance à l’équilibre intertemporel?

    L’hypothèse 1) n’est pas absurde, car il y a eu depuis 20 ans une ouverture de nombreux pays au commerce international. Ceci nécessitait un ajustement. Mais pourquoi cet ajustement s’est-il mal fait?

    A mon avis, il faut remonter une cause plus loin dans la chaîne…

    2) La politique expansionniste ces dernières années n’a pas été uniquement américaine. Vu de notre côté de l’Atlantique, on a tendance à dire que tout a commencé avec les subprimes etc. A mon avis, c’est une erreur.

    3) est l’explication de Galbraith : les inégalités de revenu à la fin des années seraient un facteur de la grande dépression. Encore une fois, confusion de cause et symptômes…

  2. elvin

    « cela ne résoud pas la question de savoir pourquoi les banques ont consenti des prêts trop risqués »
    Il me semble bien établi que c’est:
    1. sur injonction du gouvernement (le Community Reinvestment Act et pas mal de pressions directes)
    2. avec l’assurance que le « prêteur en dernier ressort » serait toujours là pour les tirer d’affaire.

  3. clopp

    @elvin

    Je croyais qu’il avait été démontré que le CRA n’avait finalement que peu à voir avec la crise financière.

    http://open.salon.com/blog/stellaa/2008/09/27/economic_crisis_why_cra_not_to_blame

    Le néophyte que je suis, voudrait bien savoir qui se rapproche le plus de la vérité.

    Il y aurait une âme charitable ici pour départarger les deux points de vue?

  4. elvin

    @clopp
    Il n’y a rien à départager. Les deux points de vue sont parfaitement compatibles.
    1.stellaa dit bien comme moi « The current mortgage crisis was caused by subprime lenders and the burst in the real estate bubble. »
    2. elle s’évertue ensuite à disculper les emprunteurs. Là encore elle a raison. Les emprunteurs modestes qui ont été ruinés sont parmi les victimes de la politique du gouvernement US, ce qui rend ce dernier encore plus coupable.
    3. elle blâme ensuite Wall Street, et là encore elle a raison, sauf que Wall Street a profité d’un environnement d’argent et de crédit faciles créé par le gouvernement US à travers notamment des taux d’intérêt ridiculement bas.
    4. en revanche, défendre le CRA en arguant que les « CRA banks » n’ont pas pratiqué des taux trop élevés, ça touche au ridicule, puisque le problème vient justement des taux trop bas.

  5. Jacques

    Sauriez-vous qui a (un peu) parlé de la cause n°3 (les inégalités)? Je crois me souvenir que Daniel Cohen en avait discuté – mais où? à la PSE? D’autres papiers sur cette cause possible?

  6. C.H.

    Effectivement, il me semble que Daniel Cohen a évoqué cette idée, mais je suis bien incapable de dire où et quand. Je l’ai lu et entendu à d’autres endroits également. Il me semble que Krugman l’a plus ou moins indirectement évoqué récemment (voir son blog). Globalement, c’est une thèse que l’on entend quand même pas mal à gauche. Mais je n’ai connaissance d’aucun travaux qui essayent de la tester sérieusement.

  7. Jacques

    http://www.laviedesidees.fr/La-crise-acte-II-que-faire.html#vid1

    Je crois que c’était là…

    autre chose, à propos de votre billet sur Chris Dillow: avez-vous lu un peu de John Roemer (« inventeur » du market socialism)?

  8. C.H.

    Je n’ai pas lu Roemer mais un maitre de conf’ de ma fac a fait sa thèse sur le marxisme analytique où il aborde les travaux de Roemer (le texte sur Cohen que j’ai mis en lien dans mon billet sur la technologie et les institutions est de lui…), donc je connais un petit peu, mais pas plus que ça. Ce que je connais surtout de Roemer, c’est la manière dont il réinterprète le concept marxiste d’exploitation en tant que dotation initiale inégale (il rejette la valeur travail et tout ce qui va avec). Par contre, je ne connais rien de ses thèses spécifiques sur le socialisme de marché.

  9. Jacques

    ah ah!

    Je savais bien qu’Artus avait fait un truc sur le n° 3!!

    http://cib.natixis.com/flushdoc.aspx?id=42927

  10. Zac

    Je suis content de sortir des sentiers battus de mon cours (je suis en prépa eco) et l’idée de l’accroissement des inégalité comme facteur de la crise actuelle me semble trop rarement abordé, en tout dans la presse française. L’idée m’est venue qu’en plus du crédit, la propension à épargner étant croissante avec le revenu, cet accroissement des inégalité a pu participer à apporter un surcroit d’épargne venant alimenter l’offre de crédit. L’effet est probablement marginal en comparaison du volume des surplus des pays émergents, mais peut-être a-t-il joué un rôle plus important avant 29. Petite idée aussi modeste que mon niveau…

  11. Zac

    Petite réponse à Gu Si Fang toujours sur les inégalité, il s’avère que dans les années 30 (de 30 à 39) les profits on effectivement ont crû de 40% quand les salaires croissaient d’un peu plus de 10%, il y a donc effectivement eu accroissement des inégalités. Qui plus est le théorème de Stolper Samuelson nous explique comment le libre échange entraine une polarisation des salaires, et il me semble qu’on peut décemment l’appliquer au rôle accru des pays émergents. D’ailleurs ce problème d’inégalité se pose également aux pays émergents : la Chine en raison de sa demande trop faible est justement dépendante de la demande américaine qu’elle a alimenté. Les ‘subprimes’ sont précisément des produits destinés aux agent non-éligibles aux ‘primes’, les plus pauvres. Ce n’est donc pas, à mon avis, un simple problème de pays riche en perte de compétitivité, mais au contraire à la vue des circonstance des années 30 un possible facteur de crise.

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