Une théorie générale de l’action humaine est-elle possible ? A-t-elle un sens ?

J’ai cette question en tête depuis quelques jours, notamment depuis que j’ai écouté cette émission de radio sur France Culture avec la participation, entre autre, de Jon Elster. Il se trouve également qu’en ce moment je lis (à petite dose) un ouvrage du même Elster (pas l’ouvrage dont il est question dans l’émission). On associe souvent l’analyse économique avec la représentation de l’individu comme un être égoïste, parfaitement rationnel et systématiquement optimisateur. De manière plus générale, l’analyse économique est étroitement liée à la théorie du choix rationnel, définit au sens large : l’agent est doté de préférences ordonnées, transitives et stables et choisit toujours l’action qui satisfait au mieux ces préférences, compte tenu de diverses contraintes.

Il est toutefois erroné de dire, comme le font certains non-économistes, que la théorie économique est incapable de prendre en compte autre chose que des motivations égoïstes. Cela fait bien longtemps, avec notamment les travaux précurseurs de Gary Becker, que les économistes ont intégré dans leurs modèles la dimension altruiste des comportements humains. Il n’y a en effet rien de plus facile que d’introduire l’altruisme dans une fonction d’utilité, du genre :

Ui(x ; y) = (1-a).ri(x ; y) + a.rj(x ; y)

avec ri les gains du joueurs i pour le profil d’actions (x ; y), rj les gains du joueur j pour le profil d’actions (x ; y) et a le « coefficient d’altruisme » du joueur i. Ici, l’altruisme est formalisé en faisant dépendre une partie de l’utilité de l’agent de l’utilité d’un autre agent. Si le coefficient d’altruisme est suffisant élevé, l’agent entreprendra des actes totalement « désintéressés ». Ces dernières années, de très nombreux travaux ont continué dans cette voie, en développant des approches plus ou moins sophistiquées : on peut par exemple penser aux travaux de Matthew Rabin (et d’autres) qui essaye de formaliser, dans un cadre de théorie des jeux, l’attente de justice et le besoin de réciprocité que peuvent exprimer les agents. Les travaux de Rolan Bénabou (voir ce papier par exemple)  notamment sur la manière dont le comportement individuel peut être affecté par le fait d’agir au sein d’un groupe ou l’analyse de George Akerlof sur les conséquences économiques de la dissonance cognitive s’inscrivent également dans cette lignée de travaux essayant de prendre en compte une pluralité de motivations sous-jacentes à l’action individuelle, et intégrant également certains « biais cognitifs ». Dans un genre un peu différent, on peut mentionner les travaux de Herbert Gintis et Samuel Bowles qui tentent d’expliquer de manière évolutionnaire l’émergence et la prolifération de comportements altruistes dans les comportements humains. Il semble bien qu’aujourd’hui on puisse dire que la quête vers un modèle de la rationalité universelle est abandonnée. Mais est-ce si sûr ?

Si tous les travaux que je viens de citer amendent sérieusement la théorie du choix rationnel, ils continuent toutefois de s’inscrire dans son cadre. Si on regarde bien, en effet, toutes les motivations humaines sont décrites au travers d’un prisme unique : la maximisation de l’utilité. In fine, toutes les actions humaines sont ramenées à une motivation unique : si vous êtes altruistes, ce n’est pas tant par considération pour autrui mais parce que le fait que l’autre soit heureux vous rend heureux. C’est finalement une conception très randienne de l’altruisme. Idem lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi les individus suivent des normes sociales. Pendant longtemps (en fait, depuis que Robbins et Parsons ont définit dans les années 30 les frontières respectives de l’économie et de la sociologie), les économistes ont ignoré l’importance des normes sociales, les prenant en compte au mieux comme des contraintes de nature exogène. Cela a bien changé depuis 25 ans. Toutefois, si on y regarde bien, ici encore la norme sociale semble se réduire à une forme d’optimisation individuelle. Pour faire simple, il y a deux manières de conceptualiser une norme sociale en économie. La première, c’est de considérer qu’une norme sociale émerge d’un ensemble de comportements individuels, lesquels répondent tous à un objectif de maximisation de l’utilité. On peut par exemple modéliser ça par des jeux répétés ou par des jeux évolutionnaires. Dans les deux cas, la norme est une règle dont l’existence s’explique uniquement parce qu’elle correspond à l’action la plus satisfaisante pour l’individu. Bien sûr, on peut postuler la rationalité limitée des agents, mais cela ne change rien à l’affaire : les individus suivent la norme parce qu’ils ont intérêt à le faire, soit parce que, dans le cas contraire, ils sont sanctionnés par autrui, soit parce que cela leur permet de se coordonner (idée de point focal). La seconde manière, c’est de considérer que la norme sociale a une valeur intrinsèque pour l’individu. En d’autres termes, respecter la norme est source de bien être en tant que tel pour l’individu. Sur un plan formel, le respect ou le non-respect de la norme rentre directement dans la fonction d’utilité de l’agent.

On peut se demander si une telle conceptualisation, ou tout est finalement ramené à une forme ou une autre d’optimisation, est satisfaisante. Le problème n’est pas celui du réalisme car, encore une fois, rien n’empêche de complexifier à l’infini les modèles à l’aide de différentes formes de rationalité limitée, adapatative, mimétique, etc. Le problème est celui de la concordance entre la manière dont l’économiste (ou le sociologue) se représente la réalité, la manière dont les individus se représentent cette même réalité, et la manière dont l’économiste se représente les représentations des individus. C’est l’argument que développe l’économiste Claude Parthenay (qui d’ailleurs, était invité à l’émission de radio évoquée plus haut) dans ce papier où il étudie l’analyse institutionnelle d’Aoki. Parthenay utilise un argument transcendantal, c’est à dire un argument consistant à spécifier les conditions logiuement nécessaires à une expérience donnée : si l’expérience est possible et qu’elle est faite, alors c’est que nécessairement certaines conditions doivent être satisfaites. L’argument transcendantal est souvent utilisé pour réfuter le relativisme total : l’énoncé « tout est relatif » est logiquement intenable car les conditions pour le rendre valide (en l’espèce, qu’au moins un énoncé – celui-ci – soit valide) sont incompatibles avec l’énoncé lui-même. Parthenay applique le même raisonnement sur la manière dont les économistes se représentent le comportement humain. En deux mots, l’économiste s’inscrit dans une démarche scientifique et produit donc des énoncés prétendant à une validité universelle. A ce titre, un présupposé nécessaire est que les représentations de l’économiste sont libres et indéterminées ; or, en étudiant le monde social, l’économiste réduit l’ensemble des représentations humaines à une forme unique et détermiée (et même déterministe) : la maximisation de l’utilité, sous une forme ou une autre. Bref, si l’on suit cet argument transcendantal, à moins que l’économiste ne se conçoive lui-même dans son activité comme déterminé par un principe de comportement spécifique, il ne peut appliquer un modèle réducteur aux autres agents.

On peut contrer ce genre d’argument transcendantal de plusieurs manières, la première étant de nier la spécificité du discours scientifique par rapport aux autres discours. Une autre manière, moins nihiliste, est d’adopter une perspective instrumentaliste : la seule intérêt d’une théorie de l’action humaine est de permettre la construction de propositions testables empiriquement et cohérentes sur le plan logique. Que la théorie soit « réaliste » ou non, suffisament complexe ou non, ou satisfasse à l’argument transcendantal ou non, importe peu.  On doit toutefois admettre une chose : la théorie du choix rationnel, quelque soit sa variante, ne peut prétendre à une quelconque forme d’impérialisme. Elle constitue un outil utile, plus ou moins pertinent suivant les phénomènes étudiés, mais en faire une théorie générale du comportement humain n’a aucun sens, surtout si en plus on prétend qu’elle est la seule dans ce cas. La théorie du choix rationnel correspond à une représentation spécifique de la réalité sociale et du comportement humain. Mais cette représentation, sans être « fausse », ne peut prétendre à une validité universelle. Il faut donc admettre l’existence d’autres représentations (comme, par exemple, celle qui est développée dans le cadre des travaux du MAUSS) et ne les juger que du point de vue de leur capacité à déboucher sur des propositions testables. Finalement, on rejoint ici le point de vue d’Elster : la théorie du choix rationnel est acceptable quand elle n’est pas dogmatique, et s’il est légitime de développer des conceptions alternatives, ces dernières ne doivent pas non plus revêtir le moindre caractère dogmatique. Bref, une théorie générale (au sens de dogmatique) de l’action humaine n’a effectivement aucun sens.

9 Commentaires

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9 réponses à “Une théorie générale de l’action humaine est-elle possible ? A-t-elle un sens ?

  1. Pock

    J’ai perdu toute croyance en la rationalité de l’être humain en faisant du conseil en PME. Petit exemple :

    Un chef d’entreprise travaille beaucoup (trop), sa femme aussi. Il en est parfaitement conscient.
    Il gagne suffisamment d’argent pour vivre, et pour payer un employé de plus. Il le sait.
    Il se tue à la tâche et le moral du couple s’en ressent. Ils le savent.
    Une seule question : pourquoi vous n’embauchez pas quelqu’un pour faire le travail que vous n’avez pas le temps de faire ?
    Réponse : aucune idée …

    Il n’y a aucun défaut d’information, les personnes sont suffisamment intelligentes pour savoir, faire, en avoir envie et savoir que cela maximisera leur utilité.
    Et pourtant … rien.

  2. arcop

    Globalement d’accord. Juste un point de detail:
    « In fine, toutes les actions humaines sont ramenées à une motivation unique : si vous êtes altruistes, ce n’est pas tant par considération pour autrui mais parce que le fait que l’autre soit heureux vous rend heureux. »

    Dans la version la plus moderne de l’utilite ou des preferences (preferences revelees), la reference au bien-etre, bonheur etc… a disparu. Donc difficile de parler d’altruisme impur par ex. (ce qui est implicitement suggere par votre remarque).

    Cela renforce egalement votre critique de l’amendement infini des fonctions d’utilite… (je pense aussi en plus des references que vous faites deja, a des choses sur les emotions Winter et al. et sur les effets de contextes, Rubinstein et je ne sais plus qui…). A la fin, les preferences deviennent une tautologie (en gros le sujet observe a fait ceci dans ces conditions parce qu’il preferait ceci a cela…)

  3. elvin

    Ca dépend de ce qu’on entend par « une théorie générale de l’action humaine ».

    Si vous entendez par là un ensemble de « lois » telles qu’on puisse à coup sûr prédire le comportement d’un être humain dans des circonstances données, alors bien évidemment c’est impossible car ça revient à nier le libre arbitre. Je sais bien que certains l’ont fait et le font, mais ils sont en contradiction avec leur propre comportement (dire « mon comportement est entièrement déterminé » est le même genre de contradiction qu’écrire « je ne sais pas écrire »).

    Si vous entendez par là un ensemble d’hypothèses destinées à représenter le comportement humain dans telle ou telle théorie, alors bien sûr on peut a priori formuler la « théorie » qu’on veut, mais il faudra la soumettre au processus de réfutation popperien. Et là, amha, non seulement le modèle orthodoxe de l’agent rationnel échoue lamentablement, mais ses perfectionnements mentionnés dans l’article sont loin de passer complètement le test.

    La tradition autrichienne (mais je ne me lasse pas de répéter que c’est aussi la position de Say, de JS Mill, de Cairnes et d’autres) est que cette réfutation popperienne est impossible en économie, mais qu’en revanche nous pouvons par analyse de notre propre comportement remonter aux « causes ultimes » des phénomènes économiques. La « théorie de l’action humaine » est alors formée par définition des énoncés relatifs à cette action qui peuvent être tenus comme évidents a priori. Reste à montrer
    1. qu’il en existe, en les énonçant et en disant pourquoi ils doivent être tenus pour évidents
    2. que ce ne sont pas de simples tautologies et qu’il est possible d’en dériver des énoncés utiles.
    A partir de là, si vous voulez en savoir plus, un seul conseil : lisez L’Action Humaine de Ludwig von Mises, dont les 200 premières pages ont pour but de répondre à ces questions.

  4. henriparisien

    Je me demande si on ne peut pas faire jouer à la rationalité le même rôle que la sélection naturelle dans l’évolution. C‘est à dire un concept unificateur en mesure d’expliquer la variété du monde vivant et dans le cadre de l’économie la diversité des réponses des comportements humains.

    Mais de la même façon qu’il serait absurde d’essayer de définir une formule générale permettant de caractériser « le plus apte », essayer de définir une fonction d’utilité partageable par l’ensemble de l’humanité (ou même un seul individu) est voué à l’échec.

    En pratique, un individu confronté à un problème à souvent un nombre de solutions limité. Essayer de trouver la solution la plus rationnelle est un processus couteux et aléatoire (car dépendant des informations disponibles). De ce point de vu, il n’est pas irrationnel de se rabattre sur les solutions habituelles ou préconisés par le groupe et qui – pour un observateur extérieur – peuvent apparaître comme inférieures.

    Dans ce cadre, je voix la rationalité comme un filtre qui sur le long terme élimine progressivement les mauvaises solutions. Un peu comme la sélection naturelle élimine les mauvaises mutations.

  5. Gu Si Fang

    Voici l’émission, pas encore écoutée :
    http://dl.free.fr/tm6dM5B5C

  6. elvin

    Pour ceux que Mises rebuterait, ou qui n’arriveraient pas à trouver le bouquin, je les renvoie à un auteur moins sulfureux:

    « In the definition which we have attempted to frame of the science of Political Economy, we have characterized it as essentially an abstract science, and its method as the method a priori. Such is undoubtedly its character as it has been understood and taught by all its most distinguished teachers. It reasons, and, as we contend, must necessarily reason, from assumptions, not from facts.
    […]
    But we go farther than to affirming that the method a priori is a legitimate mode of philosophical investigation in the moral sciences; we contend that it is the only mode.
    […]
    There is a property common to almost all the moral sciences, and by which they are distinguished from many of the physical; this is, that it is seldom in our power to make experiments in them. In chemistry and natural philosophy, we can not only observe what happens under all the combinations of circumstances which nature brings together, but we may also try an indefinite number of new combinations. This we can seldom do in ethical, and scarcely ever in political science.
    […]
    Since, therefore, it is vain to hope that truth can be arrived at, either in Political Economy or in any other department of the social science, while we look at the facts in the concrete, clothed in all the complexity with which nature has surrounded them, and endeavour to elicit a general law by a process of induction from a comparison of details; there remains no other method than the a priori one, or that of “abstract speculation.”
    […]
    The desires of man, and the nature of the conduct to which they prompt him, are within the reach of our observation. We can also observe what are the objects which excite those desires. The materials of this knowledge every one can principally collect within himself; with reasonable consideration of the differences, of which experience discloses to him the existence, between himself and other people. Knowing therefore accurately the properties of the substances concerned, we may reason with as much certainty as in the most demonstrative parts of physics from any assumed set of circumstances. »

    John Stuart Mill, Essays on Some Unsettled Questions of Political Economy, Essay V: On the Definition of Political Economy; and on the Method of Investigation Proper to It

  7. Gu Si Fang

    A l’écoute de l’émission, et de la leçon de Jon Elster sur le désintéressement, je pense qu’il est plus dans la psychologie que dans l’économie.

    Dans un entretient, il déclare « Je m’intéresse surtout aux décisions individuelles et collectives, et à tout ce qui précède la décision : la formation des préférences, la formation des croyances, les émotions, et aussi les mécanismes d’interaction dans les décisions collectives. »

  8. Gu Si Fang

    Jon Elster donne un aperçu très synthétique de ses idées concernant la rationalité dans « la Lettre du Collège de France, n° 21, déc. 2007 ».

    En lisant ces 5 pages, j’ai l’impression que L’action humaine de Mises résiste très bien aux critiques que Jon Elster adresse aux « économistes » (il a tendance à employer ce mot comme si il désignait un groupe homogène). Qu’en pense Elvin?

  9. elvin

    Je confirme : ce que dit Elster dans l’interview est tout à fait cohérent avec la définition de la rationalité que donne Mises dans Human Action :
    « When applied to the ultimate ends of action, the terms rational and irrational are inappropriate and meaningless. The ultimate end of action is always the satisfaction of some desires of the acting man. Since nobody is in a position to substitute his own value judgments for those of the acting individual, it is vain to pass judgment on other people’s aims and volitions. […]
    It is usual to call an action irrational if it aims, at the expense of « material » and tangible advantages, at the attainment of « ideal » or « higher » satisfactions. In this sense people say, for instance – sometimes with approval, sometimes with disapproval – that a man who sacrifices life, health, or wealth to the attainment of « higher » goods – like fidelity to his religious, philosophical, and political convictions or the freedom and flowering of his nation – is motivated by irrational considerations. However, the striving after these higher ends is neither more nor less rational or irrational than that after other human ends. It is a mistake to assume that the desire to procure the bare necessities of life and health is more rational, natural, or justified than the striving after other goods or amenities.
    […]
    When applied to the means chosen for the attainment of ends, the terms rational and irrational imply a judgment about the expediency and adequacy of the procedure employed. The critic approves or disapproves of the method from the point of view of whether or not it is best suited to attain the end in question. It is a fact that human reason is not infallible and that man very often errs in selecting and applying means. An action unsuited to the end sought falls short of expectation. It is contrary to purpose, but it is rational, i.e., the outcome of a reasonable – although faulty – deliberation and an attempt – although an ineffectual attempt – to attain a definite goal. »

    Et c’est vrai aussi que, pour Mises et ses adeptes, Elster fait de la psychologie et non de l’économie : « The field of our science is human action, not the psychological events which result in an action. It is precisely this which distinguishes the general theory of human action, praxeology, from psychology. The theme of psychology is the internal events that result or can result in a definite action. The theme of praxeology is action as such. » (Human Action). Ce qu’il résume dans un livre plus tardif par « Economics begins where psychology leaves off ».

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