La force des idées, le poids des intérêts

Dani Rodrik revient sur une question récurrente en sciences sociales et en économie : les gouvernements agissent-ils suivant les intérêts de chacun de leurs membres ou bien sont-ils influencés par certaines idées sur ce qui est bien et juste, autrement dit une idéologie ? Tout un pan de l’analyse économique, dans la continuité de l’école du public choice, a eu plutôt tendance à adopter le premier point de vue : l’homme politique, au même titre que le consommateur, cherche à maximiser son utilité. On peut raisonnablement estimer que dans la fonction d’utilité de l’homme politique figure notamment le fait de se faire réélir, ce qui nécessite notamment de satisfaire aux exigences de certains groupes de pression.

Nul doute que cette description est au moins partiellement vraie. Cela dit, Rodrik fait quelques objections qui sont relativement fortes. Par exemple, il parait bien difficile d’expliquer uniquement par l’intérêt les divergences de position des différents chefs d’Etat lors du G20. De la même manière, si on admet l’hypothèse que les banques sont suffisament puissantes pour inciter les pouvoirs publics à prendre des mesures leur permettant de s’enrichir, ces mesures peuvent être multiples. La dérégulation n’était qu’une des nombreuses manières de faire. Incontestablement, les a priori idéologiques (c’est à dire un ensemble d’idées sur ce qui est bien ou juste) contribuent également à orienter les décisions des décideurs politiques. En économie institutionnelle, il conviendrait d’ailleurs d’appeler ces idées plutôt des croyances intrinsèques (ou normatives) sur la manière dont le « jeu » doit être joué. Comme tous les individus, les hommes politiques ont une rationalité limitée dans le sens où, même lorsque chacun essaye d’optimiser son utilité en fonction de ses intérêts, certaines croyances non questionnées (certains diraient un « cadre cognitif ») sont indispensables poour se coordonner. En l’occurence, l’unité d’un courant politique ne peut être fondé sur la seule poursuite de leur intérêt des dirigeants politiques. Les croyances idéologiques permettent de limiter les risques de conflit (i.e. d’échec de coordination) dans le jeu politique.

Idées et intérêts ne sont ainsi peut être pas opposés. Au contraire, on peut même penser qu’une pensée politique ne peut connaitre un certain succès qu’à partir du moment où elle parvient à aligner un ensemble de croyances idéologiques avec la possibilité pour les dirigeants de satisfaire leurs intérêts à leur échelle. Ainsi, les économistes peuvent notamment apporter de nombreuses idées au politique venant enrichir son « idéologie ». Mais ces idées ne s’institutionnaliseront qu’à la condition d’être compatible avec les intérêts des dirigeants. Si j’étais un cynique ultime, je dirais même que bien souvent les idées sont au service des intérêts. Mais je ne suis pas cynique à ce point. 

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