Push the button

Dans cet article de Newsweek, on apprend pourquoi Paul Krugman est devenu économiste : « Social science, he says, offered the promise of what he dreamed of in science fiction— »the beauty of pushing a button to solve problems. Sometimes there really are simple solutions: you really can have a grand idea » « . C’est une conception de l’économie comme ingénierie sociale qui est relativement répandue chez les économistes et qui a connu son apogée avec la macroéconomie de la synthèse à partir des années 40/50 (le keynésianisme dit « hydraulique »).

Evidemment, ce n’est pas une conception qui est partagée par tout le monde, comme on peut le voir par exemple avec billet de Don Boudreaux :

 « A believer in the existence of buttons to push is either overly impressed with his or her own intelligence or simply unaware of the true complexity of any market economy (or both). (…) This failure, alas, is not unique to Krugman.  Too many economists fail on this front.  Too many economists lack the wisdom to distinguish their theories from the reality that those theories are (or ought to be) meant to illuminate.  (My favorite example of this failure is economists’ tendency to presume that the closer any industry is to being « perfectly competitive, » the greater the contribution to consumer welfare contributed by that industry.)  Too many economists are insufficiently insightful or insufficiently wise to explore the deep premises that inevitably, and typically inadvertently, underlie their theories« .

Je suis loin d’être en phase avec l’ensemble de la perspective théorique et idéologique d’un auteur comme Boudreaux, de même que je ne donnerais probablement pas la même liste des plus grands économistes (encore que Coase me paraisse indiscutable, de même que Alchian et Demsetz ; McCloskey et Hayek sont également très importants mais pas pour leurs contributions purement « économiques »). Mais Boudreaux a raison sur le fond : il n’y a pas pire économiste que celui qui prend trop au sérieux ses modèles et considère qu’ils peuvent donner des recettes toute faite applicables au monde réel. Je ne sais pas si Krugman est lui-même vraiment victime du syndrôme « push the button » dans la mesure où il a toujours insisté sur le fait que les modèles ne sont que des métaphores et que, dans ses travaux académiques, il reste prudent sur les implications pratiques des résultats trouvés.

Quoiqu’il en soit, comme le dit Boudreaux, l’économiste et comme le biologiste : sa fonction sociale est de décrire et d’expliquer les phénomènes qui relèvent de son champs de compétence. Il peut aussi avoir un rôle de prescripteur mais celui-ci ne doit pas aller jusqu’à l’ingénierie sociale ou l’eugénisme. Demander à un économiste la recette pour améliorer la « compétitivité du pays » ou stimuler la croissance », c’est comme demander à un généticien de fournir un guide pour sélectionner les « bons » gènes. C’est à ce niveau que se situe la séparation entre la science et la politique : le scientifique propose, le politique dispose. Mais le scientifique doit toujours proposer en soulignant combien ses propositions sont marquées su sceau de l’incertitude. Comme l’a montré Karl Popper, et avant lui les philosophes pragmatistes Charles Sanders Peirce et John Dewey, la connaissance est toujours en construction, de sorte que la vérité n’a nécessairement qu’un statut provisoire. C’est aussi la raison pour laquelle l’une des premières choses que je dis à mes étudiants d’économie de première année est la suivante : quand vous voyez un économiste apparaitre de manière récurrente dans les médias, méfiez-vous, la probabilité qu’il soit malhonnête ou biaisé est forte. Ce n’est pas une règle générale, mais juste une tendance empiriquement corroborée.

Evidemment, on pourra rétorquer que les sciences sociales ne servent à rien si, in fine, elles ne contribuent pas au changement social. Le même John Dewey défendait une conception instrumentaliste de la science (rien à voir avec l’instrumentalisme méthodologique à la Friedman). Une théorie scientifique serait un moyen au service d’une fin (résoudre un problème scientifique) qui, elle-même, n’a de valeur qu’en tant que moyen pour résoudre un problème social. A leur façon, des économistes ont défendu un peu la même idée, comme par exemple Hal Varian qui, dans ce texte, donne pour fonction à l’économie de contribuer à la définition de politiques économiques et publiques. Est-ce que ces deux perspectives sont inconciliables ? Pas nécessairement, à condition de comprendre que la science est un processus social et collectif. Un économiste ou un scientifique ne pourra jamais, à lui tout seul, déterminer sur quel bouton il faut appuyer. La connaissance scientifique est un processus émergent, un « ordre spontané », qui résulte de milliers de travaux entrepris de manière plus ou moins indépendante. Quand un économiste présente « ses » résultats, il présente en fait le résultat de ce processus émergent, avec tout ce que cela implique (incertitude, désaccords, caractère provisoire et évolutif du résultat). Voilà qui pousse encore un peu plus à la modestie. La science, et notamment l’économie, peuvent aider à la réforme sociale, mais elles ne sont que des perspectives provisoires, incertaines et qui plus est partielles.

A ce tableau, il faudrait ajouter également que la spécificité des sciences sociales, c’est la difficultés de procéder à des tests rigoureux de falsification. Cela ne retire pas à l’économie son statut de science (la falsification n’est pas et ne peut être le seul critère de l’activité scientifique) mais rend l’évolution de la connaissance économique encore plus chaotique. Cela dit, si l’économiste doit être modeste, c’est a fortiori encore davantage valable pour le politique. Le politique, contrairement au scientifique, n’est spécialiste en rien. Il s’appuie sur deux choses : les résultats qui lui apportent les « experts » (les scientifiques) et une « vision » (une idéologie). Le premier élément est incertain et provisoire, on l’a vu, le second n’est pas pas forcément pertinent sur un plan empirique (comprendre : empiriquement réalisable). Donc, mais ça on le savait déjà, quand les « grands » de ce monde se retrouvent dans un sommet mondial pour changer, par la seule force de leur brillance intellectuelle, le capitalisme et l’économie mondiale, on rigole… ou on tremble.  

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