Ethique de la conviction et éthique de la responsabilité

Une réaction à chaud alors que je sors tout juste d’une AG personnels et étudiants qui vient de se tenir dans ma fac. Depuis maintenant un mois, reviennent de manière quasi-systématique les mêmes discours et débats relatifs aux modalités à mettre en oeuvre pour lutter contre la LRU et le gouvernement faire reculer le gouvernement sur sa modification du décret de 1984 relatif aux statuts des enseignants-chercheurs et sur la masterisation des IUFM. Jusqu’à présent, je trouvais que les arguments s’opposaient de manière un peu caricaturale de la sorte : du côté des pro-blocage total, l’argument principal est de dire que le blocage du campus est indispensable car les mesures du gouvernement sont mauvaises et que c’est le seul moyen de se faire entendre. Que le blocage puisse avoir des conséquences négatives pour le campus n’est pas nié, mais aucune concession n’est envisageable. Les anti-blocage (mais la plupart du temps opposés aux réformes également), de leur côté, invoquent contre le blocage le fait qu’il y a un risque de dévalorisation du diplôme, de « perdre un semestre », que les étudiants ne pourront pas travailler pendant l’été, etc.

Jusqu’à présent, tout cela me faisait penser à l’opposition wébérienne entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Qu’on en juge (Weber, Le savant et le politique) :

« Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l’éthique de conviction que son action n’aura d’autre effet que celui d’accroître les chances de la réaction, de retarder l’ascension de sa classe et de l’asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d’un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n’attribuera pas la responsabilité à l’agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l’éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l’homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n’a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l’homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu’il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action. » Le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction« .

La phrase en gras me semble bien résumer le contexte (je précise que je ne porte pas le moindre jugement de valeur ici) : dans l’optique de l’éthique de la conviction (celle des bloqueurs), aucune concession ne peut être faite et, si jamais cette obstination se traduit par des conséquences néfastes, la faute en incombera non aux bloqueurs mais au gouvernement qui n’aura pas cédé. Cela dit, au fur et à mesure que le mouvement se prolonge, je constate un changement de registre progressif de la part des bloqueurs. Par exemple, aujourd’hui, à plusieurs reprises, un argument intéressant a été développé : si l’on bloque aujourd’hui, c’est pour sauver l’Université et notre avenir, ainsi que celui de nos enfants ; si l’on ne fait rien, notre université disparaitra et les étudiants de la région seront dans la m…. . Peu importe que l’argument soit valable. Ce que je remarque c’est que, pour être plus audibles, les bloqueurs ont été obligé de glisser progressivement du registre de l’éthique de la conviction à celui de l’éthique de la responsabilité.

Sur quoi repose le désaccord entre les deux camps maintenant ? Sur la valeur présente qu’ils accordent au futur, autrement dit, sur leur « taux d’actualisation ». En invoquant l’avenir de l’université et de leurs enfants, les bloqueurs semblent accorder plus de valeur au futur. A moins que ce ne soit une forme « d’altruisme ». Ce qu’il est intéressant de constater, c’est que, loin de résoudre le conflit, la convergence vers un même registre éthique du débat n’a rien résolu. En effet, sur un plan économique, il est impossible de déterminer le « bon » taux d’actualisation. Et, sur un plan éthique, on se retrouve à nouveau avec différentes conceptions incommensurables. Cela ne vous rappelle rien ? C’est exactement le même problème que l’on retrouve sur l’évaluation du coût économique du réchauffement climatique et sur les mesures à prendre en conséquence. Ce doit être cela que Max Weber appelait le polythéisme des valeurs… 

3 Commentaires

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3 réponses à “Ethique de la conviction et éthique de la responsabilité

  1. Thomas

    Mouai…
    Dans le déplacement vers l’éthique de la responsabilité qui finalement s’apparente à un conséquentialisme, comme d’habitude on ne demande jamais à ceux qui sont suceptibles de parler de ces conséquences de s’exprimer.
    Dans le genre « l’université doit être gratuite » etc, un économiste qui entrerait dans le débat et dirait que les conséquences redistributives de la gratuité ne sont pas aussi évidentes que ça se ferait huer sans même être écouté.
    Donc comme d’habitude, la discussion tourne au débat idéologique de bas étage…

  2. C.H.

    On est bien d’accord. Ce qui est intéressant, c’est le registre de l’argumentation. Le fond, lui, est déjà beaucoup moins solide. Quand au fonctionnement même des AG avec ses applaudissements et huées, on ne peut effectivement pas dire que ce soit un lieu de dialogue serein…

  3. La miss des villes

    Le raisonnement est intéressant et la Miss des Villes ne peut qu’apprécier la « contemporanité » de Max Weber dans de tels débats.
    Toutefois, elle souhaite préciser qu’un double biais est organisé en faveur du « blocage » et si l’on suit CH en faveur d’un taux d’actualisation à échéance éloignée(ou si l’on suit Weber vers une logique de responsabilité) :
    1) faute de place sur leur campus, les très nombreux étudiants de 1ere année de médecine ont cours sur le campus de CH et de la Miss des Villes, mais ne sont pas autorisés à voter lors des AG… Or ces derniers ne sont généralement pas en faveur d’un blocage du campus mais en subissent pourtant certaines conséquences en termes logistiques (accès aux toilettes ou aux machines à café les plus proches de leur amphi impossible) mais aussi en termes de pression morales. Dans ces conditions, il est logique qu’ils aient une préférence pour le court terme (et le déblocage) supérieure à celle des étudiants qui au lieu d’être enfermés en cours profitent du soleil.
    2)les étudiants susceptibles d’avoir le taux d’actualisation à court terme le plus élevé en faveur d’un déblocage du campus ont cours « normalement ». Il s’agit des étudiants en Master 2 ou ayant un concours dans l’année. Ce système est organisé afin de ne pas les « pénaliser » dans leur année. Les « bloceurs » sont donc conscients des arguments de leurs adversaires et cherchent à les contrer.

    Ces règles, que l’on peut rapprocher d’institutions, viennent in fine soutenir le blocage du campus en influant sur le taux d’actualisation des divers parties et ainsi de favoriser un arbitrage favorable lors du vote des AG.
    —————————————————
    Ce commentaire est une analyse d’un biais institutionnel et ne reflète en rien l’opinion de la miss des villes relativement au blocage de son campus ni à la poursuite du mouvement.

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