Encore des questions d’incitation…

Deux choses qui n’ont pas grand chose à voir entre elles, si ce n’est qu’elles soulèvent la sempiternelle question des incitations.

Sur le blog Freakonomics, Daniel Hamermesh fait écho au nouveau dispositif de rémunération des referees mis en place par l’Economic Journal pour inciter ces derniers à renvoyer leur rapport plus rapidement. Les plus importantes revues comme l’American Economic Review rémunèrent les rapporteurs généralement autour de 100 euros. Dans l’ensemble, comme l’indique Hamermesh, l’effet incitatif d’un tel dispositif reste très largement marginal. Le système mis en place par l’EJ est un peu plus original : chaque année, 10 prix de 500$ seront remis aux 10 meilleurs rapports. Vu la somme dérisoire (par rapport aux rémunérations des chercheurs, au moins américains), Hamermesh ne s’attend pas à un effet décisif. Cela est d’ailleurs bien dommage car, s’il y a un truc qui ne va pas en économie dans le système de publication, ce sont les délais entre le moment où un article est envoyé à une revue et le moment où les rapports sont retournés (et par conséquent aussi, entre le moment où l’article est finalement publié). D’ailleurs, autant être franc, à l’heure d’internet et avec la circulation des working papers, la fonction des revues est de moins en moins évidente : quand un papier est intéressant, toute les personnes intéressées y ont généralement déjà eu accès avant qu’il soit publié. Par contre, c’est vrai, une publie ça fait beau sur un cv. Mon expérience personnelle sur ce point est très contrastée : le premier papier que j’ai soumis (à une revue américaine) a été rapidement étudié puisque j’ai reçu les deux rapports 1 mois et demi (!!) après l’envoi (et ceci pendant juillet-août) et que mon premier renvoi a été validé après… 3 jours. A l’inverse, j’ai un papier envoyé à une revue française qui traîne depuis 1 an déjà (une navette entre temps tout de même).

Sinon, j’ai failli m’étrangler ce midi en entendant durant l’édition nationale du journal de France 3 un syndicaliste de la FSU (l’un des principaux syndicats d’enseignants du secondaire) pleurnicher suite à la décision du gouvernement d’accorder une prime annuelle de 2000 euros pour inciter les jeunes enseignants de certains lycées de Seine St Denis à rester, au motif que cela « stigmatise » les établissements concernés. Bon, je passe sur le montant dérisoire de la prime qui, à la rigueur, ressemble plus à du foutage de gueule qu’autre chose, quand on connaît la baisse vertigineuse du pouvoir d’achat des enseignants sur les 25 dernières années. J’avoue être excédé par l’attitude de certains syndicats alors même que le système actuel de mutation et d’affectation des enseignants du secondaire est totalement aberrant et inefficace. En clair, il conduit à mettre dans les lycées les plus difficiles les enseignants les moins expérimentés et les moins bien rémunérés.

Evidemment, de la même manière que lorsque l’on interdit l’échange de certains biens, il se développe des marchés « noirs », les enseignants ont trouvé des moyens de contournement. Par exemple, se pacser entre inconnus pour avoir des points au barême (on se croirait en union soviétique…). Non non, ce n’est pas une légende urbaine, ça existe. Je veux bien que les enseignants ne soient pas motivés que par l’argent, qu’ils aiment leur métier et les jeunes et bla bla bla. Mais l’existence de ce genre de pratiques prouve que les choses ne sont pas si simples. Dans les commentaires d’un billet d’Econoclaste, j’ai proposé (en mode semi-troll) un système alternatif, probablement pas évident à mettre en oeuvre, mais qui aurait certains mérites : reproduire un mécanisme de marché. Un « commissaire-priseur » centraliserait toutes les offres et demandes de mutation et recalculerait les salaires par établissement ou académie. On pourrait imaginer bien sûr conserver le principe de l’ancienneté et prévoir des limites dans les variations salariales (du genre limite basse de 30% de salaire en moins par rapport à ce que l’enseignant doit toucher « normalement » et limite haute de 100 ou 200%). Un tel système aurait l’avantage de révéler immédiatement les préférences des agents et, incidemment, de mettre au grand jour l’hypocrisie de certains. Bien sûr, il n’est pas dit qu’un tel système mette les enseignants à leur meilleure place. Mais, de toutes façons, ça ne peut pas être pire qu’actuellement. Mieux vaut avoir des enseignants motivés par quelque chose (l’argent en l’occurence) que mis sur des postes par défaut.

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5 Commentaires

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5 réponses à “Encore des questions d’incitation…

  1. henriparisien

    2 000 €, il me semble que cela représente plus d’un mois de salaire en début de carrière.

    Je ne trouve pas ça si dérisoire que ça.

    Quant à l’attitude des syndicats, sauf erreur de ma part, ils tirent une forte influence de leur contrôle des mutations (ou moins sur les justificatifs produits).

  2. C.H.

    C’est dérisoire :
    1) par rapport à la baisse générale du pouvoir d’achat des enseignants depuis 25 ans (cf. les études de Gary-Bobo) ;
    2) par rapport à ce qu’il faudrait pour véritablement inciter les enseignants à rester dans les zones les plus compliquées. Que l’on mette en oeuvre ma « proposition », je ne doute pas que cela se verra immédiatement.

  3. Elias

    Quelques remarques en vrac sur votre 2e point.

    D’une part je crois que la pratique avérée du « pacs blanc » est utilisée pour obtenir de rejoindre sa région d’origine plutôt que pour éviter les établissements difficiles- mais ce point est secondaire par rapport à votre argumentation.

    Par ailleurs, si j’ai bien compris, la nouveauté essentielle de votre idée consisterait moins dans la centralisation des offres et des demandes et la révélation des préférences des agents (les instances actuellement chargées des mutations pourraient je crois vous fournir ces données) que dans le fait d’utiliser ces informations pour déterminer une sorte de part varaiables des rémunérations. Ainsi votre système ne changerait rien à la manière de décider les mutations des enseignants mais créerait une incitation financière qui influerait sur les voeux de mutation.
    Comme vous le faites remarquer il n’est pas sûr que ce système produirait une répartition plus efficace des enseignants, on peut même imaginer qu’il produirait une répartition peu différente de la répartition actuelle si les enseignants les plus intéressés par la « prime » sont ceux qui ne bénéficient pas de l’ancienneté.
    Si ce système est seulement plus juste (au sens ou ceux qui sont dans les établissements les plus difficiles bénéficieraient d’un meilleur salaire) mais pas plus efficace (on peut même concevoir qu’il se révèle plus couteux sauf à baisser les salaires des profs actuellement les mieux lotis)je doute que l’Etat soit suffisamment incité à le mettre en place.

    Les stratégies de contournement que vous dénoncez dans les système actuel ne pourraient elles pas apparaître dans votre système? Par exemple des enseignants pourraient demander des mutations qu’il ne désirent pas vraiment avoir mais qu’ils sont sûrs de ne pas obtenir (par exemple les grands lycées parisiens) pour gonfler artificiellement la « prime » dont bénéficie leur établissement. Il est vrai cependant que ce type de stratégie ne peut être efficace qu’avec une mise en oeuvre collective, ce qui réduit peut-être la probabilité de son émergence(on peut penser qu’il est plus difficile de convaincre un grand nombre de ses collègues de jouer à ce jeu que de trouver un partenaire pour un pacs blanc).

  4. C.H.

    Je me doute bien que « mon système » pourrait poser quelques problèmes. Disons que c’est plus un idéaltype qu’autre chose. Entre le système totalement administré par points et le système de marché de « concurrence parfaite », on peut peut-être trouvé un compromis acceptable et raisonnable. Le problème, c’est qu’en la matière j’ai l’impression que les esprits sont totalement enkylosés.

  5. Elias

    Peut-être ai-je mal compris mais je ne vois pas en quoi votre « système » réduit le côté « administré ». Votre système à ce qu’il me semble ne change rien à la manière dont sont décidées les affectations il modifie seulement les incitations qui déterminent les voeux(cette cohabitation d’un système de décision administré et d’un mécanisme de marché pour les incitations est d’ailleurs ce qui permettrait le détournement que j’évoquais dans ma réponse). Pour que le marché se substitue vraiment à la répartition administrée il faudrait que les postes soient mis aux enchères, mais ce n’est pas ce que vous proposez.
    Ceci dit je vous concède que votre « système » serait plus juste (à condition de ne pas être détourné) et tant qu’à l’adopter je serais même pour en étendre l’application au delà de la répartition géographique des enseignants à la répartition des tâches au sein des établissements.

    « en la matière j’ai l’impression que les esprits sont totalement ankylosés »
    Oh oui! il n’est qu’à voir comment l’aberration qu’est la différence de traitement entre certifiés et agrégés est acceptée. En fait je crois que dans l’EN de nombreuses personnes trouvent le système de rémunération – et corrélativement d’évaluation – insatisfaisant mais finalement défendent le statu quo quand des réformes sont envisagées de peur de se faire « entuber ».

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