Le « juste prix » en temps de crise

Philippe Moati discute sur son blog d’une intéressante enquête du CREDOC sur ce que les consommateurs considèrent comme un « prix juste ». Les deux réponses dominantes sont « le prix qui assure le meilleur rapport qualité-prix » et « le prix qui assure une rémunération satisfaisante aux salariés et permet d’assurer la protection de l’environnement ». La première réponse a finalement un intérêt minime puisqu’elle exprime simplement l’idée que le consommateur cherche à maximiser son utilité sous contrainte budgétaire. Sauf à conférer une utilité spécifique au fait que le prix d’un produit soit élevé (ce qui est le cas pour certains biens qui font office de « marqueurs sociaux »), il n’est pas étonnant que le consommateur cherche à optimiser le rapport qualité/prix.

La seconde réponse est en revanche plus intéressante. Elle suggère que la fonction d’utilité du consommateur comprend une variable « éthique ». Ce n’est pas un fait nouveau, comme j’en avais déjà parlé ici. Notamment, une célèbre étude de Daniel Kahneman et al. suggère que les exigences des individus en terme d’éthique et de réciprocité sont susceptibles d’avoir des conséquences macroéconomiques. Philippe Moati considère que l’étude du CREDOC souligne la défiance du consommateur français à l’égard d’une certaine catégorie des offreurs. C’est probablement le cas. Toutefois, je me pose une question : il s’agit ici de déclarations faites par des personnes interrogées par un enquêteur. Mais qu’en est-il dans leurs actes quotidiens ? Les produits estampillés « commerce équitable » se vendent à ma connaissance convenablement mais ils sont loin, très loin, d’avoir conquis la plus grosse part de marché. Or, dans ce genre d’enquête, les personnes interrogées expriment souvent leur attachement à des valeurs comme la préservation de l’environnement ou « l’éthique sociale ».

Je ne doute pas que ce type d’exigences éthiques ait un impact effectif sur les comportements d’achat mais en même temps il me semble clair qu’il y a un décalage non négligeable entre les déclarations et les actions. En économie, on parle de la théorie des préférences révélées (ou démontrées, ce qui revient grosso modo au même) : on peut « connaître » les préférences d’un agent en observant ces actes. Si l’individu x achète le bien A au lieu du bien B, c’est qu’il préfère A à B. Si les individus continuent à acheter « bon marché » plutôt que des produits plus chers (car plus « écolos » ou autre), ou des produits de grandes marques plutôt que ceux de petits producteurs locaux, c’est qu’ils « préfèrent » les premiers au second. Cela ne veut pas dire que, dans leurs actes, les consommateurs évacuent totalement toute considération éthique ; cela veut dire que, étant donné les contraintes (notamment budgétaires) auxquelles ils font face, la variable « prix » (par exemple) a plus de poids que la variable « éthique ».

Loin de moi l’idée de dire que les consommateurs sont hypocrites, mais tout cela me rappelle une remarque de Bryan Caplan dans son dernier ouvrage pour lequel j’ai fait une note de lecture. Au sujet des individus qui, politiquement, votent pour les défenseurs du protectionnisme, Caplan fait justement remarquer que, en tant que consommateur, on peut remarquer que ces mêmes individus se comportement de manière « rationnelle » : ils achètent au meilleur rapport qualité-prix en fonction de leur contrainte budgétaire, ingorant le plus souvent la provenance du produit. On peut se demander s’il n’y a pas d’une certaine manière une certaine dichotomie entre la « rationalité économique » de l’individu et son « irrationalité politique », ce qui du reste est la thèse de Caplan. Encore une fois, il ne faut pas ignorer le poids des contraintes d’offre et budgétaire : si, en tant que consommateurs français, nous sommes nombreux à acheter d’une manière ou d’une autre du textile chinois, alors même qu’une proportion significative de la population française n’était pas hostile à des mesures protectionnistes à l’encontre de ce même textile chinois, c’est en partie parce que le textile non-chinois est relativement rare, et donc cher.

Bref, tout ça pour dire qu’il est aisé sur un plan « politique » d’avoir une préférence pour les biens « éthiques » et « écolos », et donc d’exiger du « capitalisme » qu’il devienne éthique et écolo. Mais il ne faut pas oublier combien on apprécie d’avoir accès à de nombreux biens pour des prix abordables; surtout en période de crise. C’est cynique, mais c’est vrai… 

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8 Commentaires

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8 réponses à “Le « juste prix » en temps de crise

  1. « votent pour les défenseurs du protectionnisme »

    A ma connaissance il y a très peu de candidats qui proposent une abolition de la propriété intellectuelle qui est la forme la plus puissante de protectionnisme actuellement en vigueur (1).

    Donc techniquement tout le monde vote pour « les défenseurs du protectionnisme ».

    Bref, parler pour ne rien dire.

    (1) Pour ceux qui ne me croient pas lire comment les douanes européennes ont saisi des médicaments destinés a sauver des vies en simple transit, a la commande d’UNITAID, entre l’Inde et le Nigéria :

    http://www.irinnews.org/fr/ReportFrench.aspx?ReportId=83530

    Ces médicaments ne violent aucune loi Indienne ou Nigérianne.

    Liberté de commercer ?

  2. C.H.

    Le cas de la propriété intellectuelle est particulier. Contrairement aux mesures protectionnistes concernant les biens « standards », il n’y a pas de consensus concernant les conséquences en terme d’efficacité économique d’une abolition de la propriété intellectuelle. Je n’ai pas vraiment réfléchit à la question et je sais très bien qu’il existe des arrangements institutionnels alternatifs potentiels. Je ne doute pas que certains émergeraient et induiraient une redistribution des revenus. Mais le problème de l’incitation ne peut pas être évacué comme ça. De manière générale, personne ne peut dire si un système alternatif serait plus efficace (en terme de production en valeur).

    Sinon, pour ma part, je ne fais pas partie des gens qui votent pour les partisans du protectionnisme, même dans votre sens. Je vous laisse deviner pourquoi…

  3. Axonn

    J’aimerais bien, moi, qu’on rappelle un peu plus souvent que mettre des barrières au textile chinois, ce serait peut-être sauver quelques emplois (ou peut-être même pas ?), mais beaucoup de chômeurs et smicards en haillons parce qu’ils n’ont pas le moyen d’acheter assez souvent des vêtements fabriqués en France.

    Mais bon, il est plus rentable pour les politiciens de promettre des mesures protectionnistes qu’ils n’appliqueront pas parce qu’ils savent bien que ce serait du suicide économique.

  4. C.H. les barrières protectionnistes sont toutes des « incitations », strictement identiques dans leurs mécanismes a celles de la propriété intellectuelle, je ne vois pas ce qui permets de les distinguer, a part peut-être que les effets négatifs de la propriété intellectuelle sont bien plus conséquents.

    Comme le dit Dean Baker les économistes deviennent rouges de rage et se mettent a envahir les médias en hurlant au meurtre pour une taxe de 5% sur les chemises importées mais accueillent avec un assourdissant silence (si ce n’est des applaudissements) une taxe de 10000% et plus sur les produits couverts par la propriété intellectuelle.

  5. Passant

    « People face tradeoffs »

    Je ne suis pas certain qu’on puisse comparer les comportements de citoyens conscients de leur très modeste influence sur les règles de leur société ou du marché et les choix qu’ils croient exprimer librement lors d’un sondage.

    Concernant la propriété intellectuelle, je pense être, comme tout le monde, partisan d’une protection de la musique semblable à celle du médicament. Ainsi que personnellement favorable au brevetage du R’n’B pour ne plus jamais avoir la possibilité d’en entendre sans dénoncer le responsable comme un collectiviste.

  6. fred

    Il y a deux explications au comportement que vous mentionnez:
    _Asymétrie informationnelle: il n’est pas forcément facile de savoir où et comment a été produit. (cf pb avec labels environnementaux, bio ou équitables)
    _Le protectionnisme est sans doute perçu comme un bien rival non excluable nécessitant une intervention publique.

  7. fred

    Le protectionnisme est également perçu comme une forme de solidarité. Or la redistribution impérative existe. Pourtant, on pourrait utiliser le même argument selon lequel la redistribution ne devrait être que volontaire.

  8. Titan

    Je pense que le terme d’hypocrisie pour qualifier le comportement contradictoire des acheteurs est exagéré. A moins qu’il y ait la volonté de votre part de marquer un effet de style, je ne comprend pas pourquoi une « attitude morale qui serait le contraire de la sincérité » et qui montrerait d’un point de vue, microéconomique, une stratégie personnelle, pourrait être mauvaise pour l’économie.
    En effet, il y a une incitation bonne et naturelle à promouvoir l’éthique. Mais, il ne faut pas faire de raccourci rapide entre le comportement rationnel des acteurs, et les attentes de la société. Il y a pour être précis: une éthique individuelle, et une éthique collective.
    En supposant les individus libres, acteurs, et participant de la société, ils réalisent ensemble une « éthique collective », parceque le pouvoir n’est pas un modèle éthique exemplaire. En fondant l’éthique qu’ils désirent, il n’y a pas à proprement parler d’  » irrationalité politique « , à moins d’être naif et de penser que leur « volonté politique » est stricto sensu celle de la collectivité.
    Merci CH de formuler votre opinion sur ce point de vue,

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