Une chasse aux sorcières ?

Le Congrès américain vient de créer une taxe exceptionnelle prélevant à hauteur de 90% les « bonus » et autres primes versés à leurs dirigeants et employés par les institutions ayant reçues des fonds publics dans le cadre du TARP. En effet, puisqu’il était légalement impossible (dixit les dirigeants de l’assureur AIG) aux banques et autres institutions financières de casser les contrats prévoyant les versements de ces bonus, les pouvoirs publics américains ont trouvé la solution : créer un impôt confiscatoire. On imagine l’émoi dans le secteur financier, puisque certains parlent de « chasse aux sorcières » et de « néo-McCarthisme ». Et de proférer une menace qui fait trembler : les traders et les banquiers américains iront vendre leur talent en des terres moins hostiles. Menace crédible ?

Sur un sujet comme celui-là, il est bon d’essayer de faire abstraction de l’aspect émotif et sentimental : probablement que cette nouvelle taxe participe-t-elle d’une forme de populisme vengeur. Mettons de côté aussi l’aspect « éthique » : certains considéreront que cette taxe est un vol caractérisé (comme toute forme d’imposition d’ailleurs). La vraie et seule question qui importe est de savoir si cette mesure va être « efficace », c’est à dire qu’à l’avenir elle va inciter les acteurs sur les marchés financiers à prendre des risques plus mesurés. La première objection que l’on peut faire à cette taxe est qu’elle pourrait engendrer un « trader and banker drain », autrement dit, faire partir sous des cieux plus cléments les talents de la finance américaine (« going Galt » comme on dit dans le jargon randien). Etant donné que les individus répondent aux incitations, nul doute que l’industrie financière américaine subisse certaines fuites. Toutefois, il faut voir d’où l’on part : cela toute vraisemblance, l’industrie financière (pas seulement américaine) est rentrée depuis plusieurs années dans une forme de bulle où des rémunérations artificiellement gonflées ont attiré un excès de capital humain. Contrairement à ce qu’ils semblent penser d’eux, les employés de l’industrie de la finance ne sont pas vraiment les John Galt du roman de Ayn Rand, ces individus créatifs et innovants qui font tourner le capitalisme. Ne sont-ils pas plus proches des « parasites » du capitalisme que décrivait Thorstein Veblen dès le début du siècle précédent ? En tout état de cause, faire dégonfler l’industrie financière n’est pas la conséquence la plus inquiétante à attendre de cette taxe. D’autant que l’histoire indique que les compétences des dirigeants et employés d’AIG et autres institutions financières ne sont peut- être pas si rares et indispensables que cela.

Une seconde objection plus sérieuse est qu’une telle taxe revient, comme l’indique James Surowiecki, à retirer aux organisations concernées un outil fondamental de management dans le cadre d’une relation principal-agent. Cela pourrait s’avérer d’autant plus dommageable pour le contribuable américain que, dans le cas d’AIG entre autre, l’Etat américain a un intérêt direct aux bonnes performances d’organisation dont il est dorénavant dans le capital. Deux problèmes de ce point de vue se posent : d’une part, comme l’indique Surowiecki, si on interdit les primes à la performance (ce que cette taxe revient à faire), le risque est une augmentation en valeur absolue de la rémunération fixe. D’autre part, une imposante littérature en économie et en management indique l’efficacité conditionnelle de ce type de rémunération : bien souvent, la question n’est pas de savoir combien l’on paie mais comment. Une troisième objection, qui est liée à la précédente, est que, pour être véritablement efficace, il aurait fallut que cette taxe soit totalement rétroactive et qu’elle porte sur les rémunérations perçues l’année dernière. Or, le taxe ne porte que sur les revenus perçus depuis le 1er janvier 2009 et vise, dans les faits, essentiellement les primes versées par l’épouvantail AIG. En terme d’anticipations rationnelles, l’effet pourrait être désastreux : inciter, dans l’avenir, les institutions à verser les bonus par anticipation.

Ces deux objections sont sérieuses. En fait, le problème n’est pas d’interdire les bonus, ce qui n’aurait pas de sens, mais de modifier leur structure. Brad De Long suggère ainsi que Wall Street copie le système de rémunération de la  Sillicon Valley. Le fait que l’Etat américain soit au capital de plusieurs institutions financières pourrait être l’occasion de mettre en oeuvre ce changement. Par ailleurs, on peut analyser la décision d’instaurer cette taxe comme faisant partie d’une stratégie de tit for tat dans le cadre d’un dilemme du prisonnier répété : la décision du Congrès peut s’interpréter comme une « punition » répondant à une stratégie de « non-coopération » de la part du secteur financier. Dans le cadre du dilemme du prisonnier répété, toute stratégie qui tient compte des résultats précédents fait mieux qu’un engagement à adopter de manière immuable une stratégie donnée. En d’autres termes, toujours punir (ou ne jamais punir) est sous-optimal. Si le secteur financier interprète la décision du Congrès comme faisant partie d’une stratégie tit for tat, alors cela doit l’inciter à s’engager dans l’avenir dans une stratégie coopérative (comprendre : « ne pas faire tout exploser et verser malgrès tout des millions en bonus »).

Cela dit, ce dernier argument respose sur plusieurs hypothèses à la crédibilité suspecte : notamment, le secteur financier n’est pas un « joueur » choisissant délibéremment une stratégie de coopération ou de non-coopération. Empiriquement, on tend aussi à constater que la « mémoire » des joueurs est assez limitée. S’il est vrai que la taxe du Congrès peut être de nature à « calmer » les ardeurs du secteur financier pour les quelques années à venir, cela est moins sûr pour des échéances à plus long terme.

Au final, parler de « chasse aux sorcières » au sujet de cette taxe est exagéré dans la mesure où elle a un certain fondement en terme d’incitation. Le fait qu’elle puisse alléger l’industrie financière n’est pas vraiment un problème. Cela dit, pour être pleinement « rationnelle », il aurait fallut qu’elle soit totalement rétroactive, ce qui pose un problème en terme de légalité. Le gros problème se situe au niveau microéconomique de la relation principal-agent. Cette taxe revient en effet à interdire les primes indexées sur la performance dans les organisations ayant reçues de l’argent public, ce qui, pour le coup, est clairement sous-optimal. Comme il est de plus en plus question en France de légiférer sur l’octroi des stock-options et autres instruments de rémunération basés sur la performance, quelques leçons doivent être retenues : de manière générale, interdire ces instruments ou créer une forte imposition sur les sommes qui en sont issues (ce qui en gros revient au même) n’est pas recommendable. Encore une fois, la rémunération à la performance est un outil de management dont l’efficacité est dans l’ensemble avérée. Par contre, la menace de prendre des mesures coercitives peut avoir un effet bénéfique en incitant les acteurs directement concernés à être plus raisonnables. Et la décision prise aux Etats-Unis pourrait avoir un effet inattendu en France : rendre la menace plus crédible et conduire à une forme d’auto-contrôle. Dans le cas contraire, les pouvoirs publics légiféreront, que cela soit justifié économiquement ou non. Et pour le meilleur ou pour le pire.

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