La main invisible : métaphore ou explication ?

Gavin Kennedy, spécialiste de l’oeuvre d’Adam Smith, propose sur son blog une intéressante réflexion sur la valeur des métaphores de la « main invisible » et de « l’ordre spontané » en tant qu’explication scientifique. Selon Kennedy, l’usage dévoyé de l’idée de main invisible de la part des économistes depuis les années 50 à conduit à amalgamer métaphore et explication : 

« I am not convinced that the concepts of ‘spontaneity’, or ‘invisible hands’, in their modern guises (since the 1950s) advance science as an explanatory mode for understanding complex fields like markets, social change, and social evolution.« .

The problem I have with ‘spontaneity’ is in its inadequacy for explaining how markets work; it substitutes a conclusion (spontaneity) for a process

Selon Kennedy, si voir le marché comme un ordre spontané, au sens « d’un résultat de l’action humaine mais pas d’une construction intentionnelle, est fondé cela ne nous aide en rien à comprendre les processus par lesquels un tel ordre à émerger. Selon Kennedy, il n’y à rien de « spontané » à la supposée propension de l’homme à échanger :

« Human action in markets has history behind it. The propensity to ‘truck, barter, and exchange’ did not appear spontaneously; it was not an innate faculty that humankind were born with. It emerged over untold millennia and, in a sense, it still is emerging in its contests with that prime alternative to voluntary exchange, that of violent plunder, theft, and coercion (…). Human knowledge is passed on and absorbed by generations in all aspects of life, which need not mean that lessons once learned are adopted, but neither do they need to re-invent everything in the knowledge base. But humans are thinking actors as well, and the proclivity of trying to ‘improve’ how they and others act is ever present, not least because any form of human action has positive and negative outcomes ».

Au final, l’image de l’ordre spontané ou de la main invisible ne serait d’aucune utilité pour comprendre institutions telles que le marché ou le développement de la coopération. En clair, ce sont plus des figures de rhétorique qu’autre chose. Je ne suis pas foncièrement en désaccord avec ce que dit Kennedy. Effectivement, en soi, parler de « main invisible » ne suffit à faire une explication scientifique. Toutefois, il me semble qu’il faut apporter deux bémols, l’un sur le rôle des métaphores en matière scientifique, l’autre sur l’explication des processus évolutionnaires sous-jacent à l’image de la main invisible.

Métaphore et explication scientifique

Une métaphore n’est pas une explication. Certes. Néanmoins, il serait pour autant trop rapide de rejeter toute métaphore dans le cadre de l’explication scientifique. Qu’est ce que c’est qu’expliquer ? C’est révéler les mécanismes sous-jacents à un phénomène qui est observé. Autrement dit, c’est remonter la chaine des causalités pour répondre à la question « pourquoi ? ». Typiquement, on procède par le biais d’un raisonnement hypothético-déductif : si [hypothèse A] et si [hypothèse B], alors [conclusion C]. Mais d’ou viennent nos hypothèses A et B ? Comment en vient-on à privilégier certaines hypothèses à d’autres ? Le philosophe pragmatiste Charles Sanders Peirce (prononcez « peurce ») a été le premier à traiter de cette question en profondeur, notamment dans deux articles « Comment se fixent nos croyances ? » (1877) et « Comment rendre nos idées claires ? » (1878). Je passe sur toute la critique (très profonde) du cartésianisme et de l’idéalisme que développe Peirce pour arriver à ce qui m’intéresse : selon le philosophe pragmatiste, aux côtés de la déduction et de l’induction comme inférences sur lesquelles s’appuie le raisonnement scientifique, il existe une troisième forme d’inférence : l’abduction. L’abduction est le processus par lequel le scientifique génère de nouvelles hypothèses explicatives. Il s’agit en fait d’un raisonnement qui part de l’observation et qui se conclu par la formulation d’idées, d’images, de métaphores, d’analogies qui ont pour but de nosu aider à organiser nos idées pour ensuite formuler les hypothèses pertinentes.

De ce point de vue, l’usage de métaphores en matière scientifique ne relève pas seulement de la rhétorique pure. La métaphore a une fonction de clarification des idées en ce qu’elle permet au scientifique de partir d’un ensemble de concepts acceptés et établis, pour les transposer à un domaine différent. Donc effectivement, comme l’indique Kennedy, les métaphores ne peuvent pas se substituer à l’explication scientifique. L’abduction ne remplace pas la déduction et l’induction, mais les précèdent sur un plan logique. Mais elle joue un rôle essentiel : la « sélection naturelle » est une métaphore qui n’explique rien. Mais c’est une image qui permet d’orienter la manière de travailler des scientifiques et les hypothèses qu’ils vont poser. Bref, elle contribue à structurer la réflexion scientifique… en bien ou en mal, si l’on considère la manière dont la métaphore de la main invisible a été parfois dévoyé au 20ème siècle.

Les processus évolutionnaires qui se cachent derrière la « main invisible »

Parler de « main invisible » ne nous dit pas quels sont les processus sous-jacents aux phénomènes qui sont ainsi décrit de manière métaphorique. Gavin Kennedy semble reprocher aux économistes d’avoir négligé l’explication au profit de l’usage rhétorique de la métaphore de la main invisible. Je pense qu’il s’agit d’une exagération.

Il me semble pour commencer que Kennedy confond « spontané » et « naturel ». Lorsqu’il écrit : « Human action in markets has history behind it. The propensity to ‘truck, barter, and exchange’ did not appear spontaneously; it was not an innate faculty that humankind were born with. It emerged over untold millennia« , il ne contredit pas l’idée d’ordre spontané, comprise de manière adéquate. Hayek lui-même indiquait que le spontané est différent du naturel et de l’artificiel. L’artificiel est un résultat intentionnellement construit ; le naturel est ce qui résulte de la nature (par exemple dire que l’homme est « naturellement » bon ou mauvais). Le spontané n’est ni l’un ni l’autre : c’est le résultat qui émerge d’une conjonction de facteurs, certains artificiels d’autres naturels, sans que ce résultat n’est été consciemment imaginé et élaboré par un esprit identifié.

Dès lors, l’économie s’est-elle vraiment fourvoyée en oubliant de regarder les processus qu’il y a derrière l’image de la main invisible ? Peut-être cela est-il vrai pour certains économistes-idéologues. Mais, depuis quelques décennies, l’analyse économique s’est au contraire dotée d’outils très puissants pour analyser les processus qui débouchent sur un résultat non intentionnellement recherché. Je pense notamment à la théorie des jeux, et plus particulièrement à la théorie des jeux non coopératifs. Dans un jeu non coopératif, les individus ne cherchent pas à arriver à un résultat déterminé en se coordonnant ex ante ; au contraire, ils cherchent chacun de leur côté, en anticipant les actions d’autrui, à parvenir à leurs fins (i.e à maximiser leur utilité, sachant que cela n’implique nullement un égoïsme exclusif). Le résultat qui émerge (par exemple l’équilibre de Nash) est un ordre spontané : il est le résultat de l’action des hommes, mais pas du dessein d’un esprit en particulier. Cela est vrai pour les interactions qui débouchent sur un résultat bénéfique pour tout le monde, comme par exemple dans le cas des rameurs de David Hume où émerge spontanément une convention qui leur permet de se coordonner pour se diriger vers la berge. Mais c’est également vrai pour les interactions desquels émergent des résultats mauvais pour tous les participants. Aussi ironique que cela puisse paraitre, le dilemme du prisonnier est un « ordre » spontané : personne ne désire le résultat qui émerge, et pourtant il résulte bien de l’action de chacun.

Tous les raffinements de la théorie des jeux, que ce soit les jeux séquentiels, les jeux répétés ou les jeux évolutionnaires sont autant de perspectives pour comprendre les mécanismes et les processus qu’il y a derrière les images de la main invisible et de l’ordre spontané. C’est effectivement ce que faisait Smith lui-même :

« In Moral Sentiments, the landlords did what they could not avoid doing in three ways: first, they used some proportion the food output from their land for their own consumption (not all of which went into their limited stomachs – they could also ‘sell’ some amount of the food output for purchasing other goods that were not restricted by the size of their stomachs – jewellery, fancy clothes, artefacts, and luxuries, or their consumption of their profits); secondly, they used another proportion of the output for next year’s sowing (no seeds, no food); and thirdly, they paid some of their output as the subsistence for their peasants and their families to survive the winter to do next season’s farming, herding, and so on. All fully explained; no ‘invisible hand’ at work; we can see the loadstone ».

La théorie des jeux, au même titre que d’autres outils, est un moyen de rendre visible les ficelles qui actionnent la main invisible.

5 Commentaires

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5 réponses à “La main invisible : métaphore ou explication ?

  1. La théorie des jeux n’a RIEN A VOIR avec des processus.
    Elle ne rend donc pas « visible » quoi que ce soit.
    L’équilibre de Nash est une issue comme une autre. En général ce n’est pas une PREDICTION de la théorie. Il n’explique donc rien du tout, et n’ « émerge » pas.
    Un des rares cas où c’est une prédiction raisonnable, c’est le dilemme des prisonniers, qui est l’opposé de l’idée de main invisible.

  2. isaac

    Guerrien,

    Qu’est-ce qu’un processus et pourquoi la théorie des jeux évolutionnaire est étrangère à ce concept?

  3. elvin

    La « main invisible » est de toute évidence une métaphore, ou une allégorie. Smith ne l’utilise que trois fois dans toute son oeuvre, et clairement en tant que métaphore : « comme mu par une main invisible » veut bien dire que cette main n’existe pas en réalité, et que ce n’est qu’une analogie.

    En revanche, l' »ordre spontané » est un fait observable dont il reste à expliquer les mécanismes, qu’il s’agisse du langage, de la société, du marché ou de la monnaie. Ce n’est donc pas en soi une explication (un explanans comme disent les cuistres), mais un fait qui appelle explication (un explanandum comme disent les mêmes).

  4. Le texte parle de « théorie des jeux », et même de l’approche « non coopérative ». La « théorie des jeux évolutionnaires » est d’une toute autre nature, puisque ce n’est plus une théorie des choix – les « individus » sont des stratégies, qui peuvent être des règles plus ou moins compliquées. Le théoricien, genre Axelrod, se contente de constater la résultante de la « confrontation » de ces stratégies. Je ne sais si on peut parler de processus. De toutes façons, le critère de Pareto s’applique mal dans ce contexte.Sur l’équilibre de Nash qui « émerge », voir
    http://www.autisme-economie.org/article16.html

  5. C.H.

    Mon propos était le suivant : la théorie des jeux (séquentiels et répétés) permet de dresser une typologie des configutations dans lesquelles peuvent se dérouler les interactions sociales. Elle permet de donner des clés pour savoir dans quel cas la « main invisible » (au sens de la poursuite par chacun de son intérêt personnel participe à l’intérêt général) peut se produire et dans quels cas non. En ce sens, elle montre que « l’harmonie » n’a rien de naturelle mais quel dépend d’un contexte (le type de jeu) qui lui-même est fonction des institutions en présence.

    Maintenant, de mon point de vue, la théorie des jeux n’a pas vocation à « prédire » quoi que ce soit. Que les « prédictions » de la théorie des jeux sont fréquemment réfutées est connaissance commune (d’où l’intérêt d’ailleurs de combiner l’usage de la théorie des jeux avec une dose d’éco comportementale). Cela est notamment vrai pour le dilemme du prisonnier. Par contre, la TJ est très *utile* en tant qu’outil pour élaborer un storytelling, c’est à dire en tant qu’aide à l’interprétation des faits. Associée à des analyses historiques ou à d’autres outils théoriques, elle peut permettre de reconstituer (sous une forme conjecturale évidemment) un épisode historique. En ce sens, elle aide effectivement à décrire les processus par lesquelles émergent telle ou telle institution. C’est ce que fait un auteur comme Avner Greif avec les jeux répétés appliqués à l’étude des économies médiévales.

    La situation avec les jeux évolutionnaires est un peu différente. J’en avais parlé ici : https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/11/07/economie-et-evolution-une-question-de-processus-ou-dequilibre/

    Le point de vue des praticiens des jeux évolutionnaires est peut être plus celui de l’équilibre que des processus. Ce qui les intéressent, c’ets vers quel équilibre on converge. Mais cela n’est pas totalement vrai dans le cadre des jeux stochastiques. Il me semble de toute façon qu’il ne faut pas opposer TJ classique et TJ évolutionnaire. Certes elles sont assez différentes dans leurs hypothèses, mais il s’agit de deux outils qui sont à mon sens essentiellement complémentaires.

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