The Paradox of Thrift

L’un des arguments keynésiens en faveur d’une relance budgétaire en période de récession est le « paradoxe de l’épargne » (paradox of thrift). Ce paradoxe consiste dans l’idée que ce qui peut être rationnel du point d’un ménage en période de récession, à savoir accroître son épargne en réduisant sa consommation, est nuisibile à son économie dans son ensemble. Le paradoxe est le suivant : si chacun individuellement augmente son épargne, au niveau macroéconomique le montant d’épargne agrégé dinimuera. L’économiste keynésien Steve Fazzari en avait longuement parlé dans un podcast en prenant l’exemple suivant : si vous et votre famille avaient l’habitude d’aller manger hebdomadairement dans un restaurant pour une dépense mensuelle totale de 300 euros et que, pour cause de crise économique, vous décidez de ne plus aller au restaurant pour économiser les 300 euros, on se dit alors que le niveau d’épargne globale dans l’économie va s’accroître de 300 euros. A priori, c’est plutôt une bonne nouvelle car un surplus d’épargne permet de nouveaux investissements qui génèrent de nouveaux revenus. Le problème, c’est qu’en économisant 300 euros, vous privez du même coup le restaurant d’un revenu équivalent. Si l’on fait l’hypothèse que les coûts du restaurant ne changent pas et que celui-ci ne renonce pas à ses dépenses de consommation/investissement (l’hypothèse est importante), alors cela signifie nécessairement que son épargne diminuera d’un montant de 300 euros. Au final, le montant global d’épargne dans l’économie n’a pas changé et on peut même s’attendre à ce qu’il diminue progressivement en même temps que le revenu global de l’économie.

Le paradoxe de l’épargne est souvent invoqué pour justifier une relance par la demande : laisser les individus épargner est néfaste pour l’économie dans son ensemble. L’économiste Robert Murphy n’est pas loin toutefois de réfuter cet argument dans cet article. Murphy souligne une incohérence dans le raisonnement keynésien : dans l’exemple ci-dessus, qui encore une fois est celui donné par Fazzari, il est fait l’hypothèse que le restaurant a une propension marginale à consommer (pmc)qui est nulle. En effet, l’ensemble de la variation du revenu est répercuté dans le montant d’épargne. A l’inverse, si le restaurant avait une pmc = 1, alors les 300 euros de revenu en moins se traduiraient par une baisse de 300 euros de la consommation. Pourquoi pas. Le problème, c’est que lorsqu’il s’agit de défendre l’idée d’une relance budgétaire, les keynésiens s’appuient typiquement sur l’idée du multiplicateur. Or, on sait que la valeur du multiplicateur s’exprime ainsi :  1/(1-c), c étant la pmc. Autrement dit, si la pmc est égale à 0, le multiplicateur est égal à 1, et sa valeur effective sera inférieur à 1 puisqu’il faudra encore soustraire la propension marginale à importer ainsi que les impôts.

Il est donc plus raisonnable de penser que, dans l’exemple, le restaurant diminuera en partie sa consommation et en partie son épargne. Conclusion : le paradoxe de l’épargne disparait puisque la diminution de l’épargne du restaurant est forcément moindre que l’augmentation du celle du ménage. Au-delà de ça, les 300 euros d’épargne supplémentaires (moins la diminution de l’épargne du restaurant) sont autant de sommes disponibles pour des investissements ultérieurs générateurs de revenus supplémentaires.

Ici, on peut objecter à Murphy un argument suivant lequel les 300 euros d’épargne peuvent ne pas se convertir automatiquement en investissement : d’une part, il faut prendre en compte l’attitude des banques qui, peuvent pour diverses raisons en période d’incertitude, restreindre volontairement le crédit. D’où l’importance d’avoir un système bancaire et financier qui fonctionne. D’autre part, l’épargne supplémentaire ne trouvera preneuse que s’il y a quelque part des entrepreneurs prêts à prendre le risque de nouveaux investissements. Ici, on retombe sur l’importance des « instincts animaux » de Keynes, et sur les problèmes d’incertitude, d’anticipations et de pessimisme excessifs, etc. Il me semble que c’est ce qu’il faut comprendre dans l’interprétation du paradoxe par Arnold Kling lorsqu’il dit : « The paradox is that consumers cannot increase saving. Only investors, with their animal spirits, can increase saving ».

Dans la seconde partie de son article, Murphy développe toutefois une critique plus fondamentale du paradoxe en soulignant la totale ignorance du facteur temps de la perpective keynésienne. Il dessine à grands traits un « modèle » dynamique où chaque individu prend une décision du partage du revenu à chaque moment t1, t2,…,tn, en fonction de la situation de manière maximiser son utilité. Ce modèle montre alors que le problème n’est pas le changement dans le niveau de consommation per se, mais les changements non anticipés, qui rendent les anticipations des agents caduques et nécessitent un temps d’adaptation.

Au final, la critique parait convaincante. Il me semble toutefois qu’il faudrait accorder plus d’importance à la question des déterminants à la prise de décision d’investissement (les fameux instincts animaux) en situation d’incertitude ; bref, le problème des anticipations. Le vrai argument keynésien est là. 

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6 Commentaires

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6 réponses à “The Paradox of Thrift

  1. Hélbé

    Vous écrivez:

    « Il est donc plus raisonnable de penser que, dans l’exemple, le restaurant diminuera en partie sa consommation et en partie son épargne. Conclusion : le paradoxe de l’épargne disparait puisque la diminution de l’épargne du restaurant est forcément moindre que l’augmentation du celle du ménage. »

    Il me semble que vous oubliez que la réduction de la consommation du restaurant a pour effet de diminuer le revenu de quelqu’un d’autre, qui diminuera ensuite son épargne, etc.

  2. Gu Si Fang

    Murphy a mis le temps mais il a sorti là un très bon billet sûr ce podcast de Fazzari. Il ne reste qu’un seul cas à examiner : celui de la thésaurisation. Si les gens décident de moins consommer tout en attendant avant d’investir, ils conservent plus de monnaie. Une façon equivalente de définir cette situation est : la demande de monnaie augmente en situation d’incertitude. La crainte de la spirale déflationniste vient de ce que la baisse des prix entretient la baisse des prix, etc. Mais on voit qu’il y a nécessairement une limite à la demande de monnaie, c’est la « contrainte de l’estomac ». La demande de monnaie est limitée par la demande de nourriture et autre biens indispensables. Or du moment qu’il existe une demande de biens de consommation, il y a des projets d’investissement rentables. En bref, la demande de monnaie est nécessairement limitée par la demande de biens de consommation ET par la demande de biens capitaux. Même dans ce worst case scenario très hypothétique, il y a une tendance à l’équilibre, contrairement à ce que dit le paradoxe de l’épargne.

  3. Clem12

    Murphy parle de Fazzari comme un défenseur éloquent du keynésianisme. Le problème c’est que son explication du paradoxe est très simmpliste vu qu’elle ne fait pas appelle au problème de la relance de l’investissement privé en période de crise. Or nombre d’économistes à tendance orthodoxe, comme Mankiw, s’accordent à reconnaître le rôle de l’Etat dans la relance budgétaire en case de crise du fait, justement, de l’incapacité du secteur privé à répondre à une baisse du taux d’intérêt par un augmentation de l’investissement. Quand Murphy nous dit que l’épargne du ménage n’est en fait que la redirection de ses dépenses depuis un restaurant vers un homebuilder, je doute de la pertinence de ce choix dans un contexte de crise du marché immobilier.
    Donc si la critique est convaincante il me semble que c’est par ce qu’elle ignore repose sur une hypothèse forte: « we also assume that the bank is able to lend out any new savings in order to finance new investment spending ». C’est donc une critique incomplète du paradoxe de l’épargne, vu qu’elle ignore le rôle des anticipations sur l’investissement et repose sur un vision mécanique de la relation en taux d’intérêt et investissement.
    Qu’est ce que vous en dites?

  4. C.H.

    Tout à fait d’accord. C’est ce que j’évoque dans le billet en disant que rien n’indique que l’épargne se convertisse automatiquement en investissement et donc, in fine, le problème des anticipations. Mais effectivement, le problème vient peut être à la base de l’exposé de Fazzari et de son exemple, peut être trop simpliste.

  5. Episteme

    À mon avis, Murphy a tout faux sur ce coup.

    Au contraire de ce qu’il affirme, la supposition du professeur Fazzari en ce qui concerne la répartition épargne-consommation du revenu du restaurant(pmc=0) en est vraiment une faite de manière à simplifier l’analyse(et non une hypothèse ayant un impact décisif sur les résultats de l’analyse). Certes, il s’agit d’un cas extrême, mais cela est plus simple que de suivre la chaîne des baisses de revenu consécutives à une modification subite de la consommation d’un ménage.

    Toutefois, le fait que 0<pmc<1 ne change rien aux résultats du paradoxe, comme le montre Arnold Kling. Car dans ce cas-ci, le revenu aggrégé s’ajuste pour égaliser l’épargne et l’investissement(qui, comme Arnold Kling le dit si bien, dépend des  »instincts animaux » des investisseurs). Le mécanisme est le suivant: l’entreprise réagit à la baisse subite et inattendue de la demande en réduisant le temps de travail de ses employés(ou en licenciant, tout simplement); ses employés réduisent leur consommation à la valeur de leur baisse de revenu X pmc; d’autres entreprises doivent alors faire face à une baisse subite de la demande; nouvelle baisse du revenu et de la consommation et ainsi de suite. Au final, si on reprend les notations d’arnold kling, (1-c)Y-A=S=I, avec Y de valeur moindre.

  6. Gu Si Fang

    Bon résumé par B.Murphy de la « récession keynésienne pour les nuls ». Extrait :

    The essence of Keynesian business cycle theory can be distilled down to two simple features.

    The first feature is that aggregate demand (AD) fluctuates with people’s hoarding of money. People hoard more, and aggregate demand falls. That is the essence of a Keynesian recession.

    The second feature is some inflexibility in prices or wages that transforms the fall in AD into a rise in unemployment and a fall in output.

    http://econlog.econlib.org/archives/2009/03/paradox_of_thri.html

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