Une crise systémique de la profession des économistes ?

C’est en tout cas la thèse défendue par ce groupe d’économistes, dont certains très connus (Alan Kirman, David Colander, notamment). Voici la conclusion :

« The current crisis might be characterized as an example of the final stage of a well-known boom-and-bust pattern that has been repeated so many times in the course of economic history. There are, nevertheless, some aspects that make this crisis different from its predecessors: First, the preceding boom had its origin – at least to a large part – in the development of new financial products that opened up new investment possibilities (while most previous crises were the consequence of overinvestment in new physical investment possibilities). Second, the global dimension of the current crisis is due to the increased connectivity of our already highly interconnected financial system. Both aspects have been largely ignored by academic economics. Research on the origin of instabilities, overinvestment and subsequent slumps has been considered as an exotic side track from the academic research agenda (and the curriculum of most economics programs).This, of course, was because it was incompatible with the premise of the rational representative agent. This paradigm also made economics blind with respect to the role of interactions and connections between actors (such as the changes in the network structure of the financial industry brought about by deregulation and introduction of new structured products). Indeed, much of the work on contagion and herding behavior (see Banerjee, 1992, and Chamley, 2002) which is closely connected to the network structure of the economy has not been incorporated into macroeconomic analysis.

We believe that economics has been trapped in a sub-optimal equilibrium in which much of its research efforts are not directed towards the most prevalent needs of society. Paradoxically self-reinforcing feedback effects within the profession may have led to the dominance of a paradigm that has no solid methodological basis and whose empirical performance is, to say the least, modest. Defining away the most prevalent economic problems of modern economies and failing to communicate the limitations and assumptions of its popular models, the economics profession bears some responsibility for the current crisis. It has failed in its duty to society to provide as much insight as possible into the workings of the economy and in providing warnings about the tools it created. It has also been reluctant to emphasize the limitations of its analysis. We believe that the failure to even envisage the current problems of the worldwide financial system and the inability of standard macro and finance models to provide any insight into ongoing events make a strong case for a major reorientation in these areas and a reconsideration of their basic premises ».

Le papier prend prétexte de la crise financière pour développer une attaque en règle de toutes les formes de modélisations à base d’anticipations rationnelles et d’agents représentatifs. Quelques passages font rire jaune (car à peine exagérés) :

« Given the established curriculum of economic programs, an economist would find it much more tractable to study adultery as a dynamic optimization problem of a representative husband, and derive the optimal time path of marital infidelity (and publish his exercise) rather than investigating financial flows in the banking sector within a network theory framework. This is more than unfortunate in view of the network aspects of interbank linkages that have become apparent during the current crisis » (p. 9).

Bon au-delà de l’idée qu’il faudrait instaurer un code éthique au sein de la profession des économistes, ce papier est en fait surtout une défense à peine déguisée d’un paradigme alternatif fondé sur l’analyse des réseaux, l’économie comportementale et des modèles à agents hétérogènes : il s’agit de repenser les fondements microéconomiques de la discipline ainsi que le problème du passage du micro au macro.  

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4 Commentaires

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4 réponses à “Une crise systémique de la profession des économistes ?

  1. elvin

    j’applaudirais cet article des deux mains, et même avec les pieds, si :
    1. il incluait Mises et Hayek (et pas seulement des gens aussi connus que Bagehot et Leijonhufvud) parmi les économistes qui ont écrit sur les crises.
    2. il disait quelque part que ça fait plus de 100 ans que les économistes « autrichiens » font exactement ces mêmes critiques au « mainstream »
    3. il disait (mais là faut pas rêver…) que le « paradigme alternatif » n’a nul besoin d’être inventé : c’est le paradigme autrichien, que d’ailleurs pratiquent sans le savoir (ou sans oser l’avouer) les évolutionnistes.

  2. J-E

    Intéressant, mais comme souvent j’ai l’impression que Colander a tendance à confondre ses ennemis personnels avec « les économistes » en général. D’abord parce que l’agent représentatif est une hypothèse de la macroéconomie, et encore je me suis laissé dire que de plus en plus de travaux travaillaient avec des agents hétérogènes. En fait je me demande si la cible de Colander n’est pas un état déjà dépassé de la macro (je ne m’y connais pas assez pour me prononcer, c’est une hypothèse).

    L’hypothèse d’anticipations rationnelles est en revanche présente dans quasiment tous les domaines, y compris dans Banerjee 1992 et Chamley 2002, sauf que dès lors que les agents n’ont pas tous le même ensemble d’information on est dans une situation bien différente d’un agent représentatif avec anticipations rationnelles ; il peut y avoir des erreurs importantes notamment.

    L’analyse plus fine des réseaux bancaires et financiers existe déjà depuis dix à quinze ans en micro (et délivre à mon avis des résultats plus intéressants et surtout plus précis que les Autrichiens, qu’on aimerait voir moins cités à toutes les sauces et sur n’importe quel sujet comme ayant résolu tous les problèmes de la science économique depuis Mises, si bien que leur position non dominante ne peut se comprendre que par un complot mondial des économistes orthodoxes, bien évidemment). Voir par exemple une dizaine d’articles d’Allen et Gale, Freixas Parigi Rochet, plus récemment Adrian et Shin.

    Il n’est pas surprenant néanmoins, étant donnée la complexité de ce genre de modèles, qu’ils n’aient pas été intégrés à des modèles macros. Encore que ceux-ci intègrent quand même certaines choses, comme les credit crunches à la Kiyotaki-Moore ou les crises bancaires à la Diamond-Dybvig. Mais il n’est pas évident non plus de voir la distinction entre un modèle macro et un modèle micro : un modèle « microéconomique » dans lequel on a un réseau de n banques réparties sur un ensemble de régions d’un pays n’est-il pas aussi un modèle macroéconomique ? Et sinon pourquoi ? Parce qu’il n’a pas d’agent représentatif ?

    Je vais donc moi aussi prêcher pour ma paroisse : et si pour comprendre une crise financière on se tournait vers l’économie financière (essentiellement micro), et pas vers les travaux les plus connus, qui sont généralement de la macroéconomie non financière ?

  3. elvin

    Je ne dis pas que les autrichiens « ont tout résolu », mais que leur conception de la discipline économique (leur paradigme épistémologico-méthodologique) est un cadre de travail autrement plus fécond que celui des néoclassiques. Mais ya de l’espoir, on y revient progressivement (par exemple les évolutionnistes).

    Quant à la précision, ce n’est pas un critère de pertinence (en bon autrichien, je dirais même au contraire). Une des choses intelligentes qu’a dites Keynes est « il vaut mieux avoir vaguement raison que se tromper avec précision ».

  4. C.H.

    Je pense que Colander et al. ne cherchent pas à dire qu’il n’existe pas déjà des travaux correspondant à ce qui leur semble être adéquat, mais plutôt que 1) ils sont encore en nombre insuffisant et 2) ils sont ignorés en pratique.

    Le problème, c’est que les auteurs de travaux potentiellement intéressants (par exemple en microéco financière [je n’y connais pas grand chose mais je vous crois sur parole]), on ne les entends pas dans le débat public, dans la presse. C’est en ce sens aussi que l’on peut comprendre l’idée de « devoir éthique » des économistes qu’il y a dans le papier de Colander et al. : il faut à tout prix que ceux qui peuvent apporter un réel éclairage fassent en sorte que cela se traduise concrétement.

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