Ethique conséquentialiste et réchauffement climatique

Via Free Exchange, un intéressant article de l’économiste Paul Collier sur le réchauffement climatique. Collier se place en rupture avec la perspective dominante concernant la problématique du réchauffement climatique et consistant, dans une perspective utilitariste et conséquentialiste, à mener une analyse coût/bénéfice du réchauffement et de la lutte contre ce réchauffement. Collier défend quant à lui une perspective que l’on peut pourrait qualifier de déontologique :

« Personally, I doubt whether the utilitarian calculus is the right ethical framework in which to think about global warming. It gives us numerical answers, but it just does not feel as though the calculus captures my concerns. Take the valuation of the future: are we radically undervaluing the interests of future people?

(…)

Is there an ethical basis for being concerned about global warming that does not depend upon the notion that quite generally we are radically negligent about future people? I think that there is, but this concern depends upon a rights-based notion of ethics rather than on utilitarianism. Most professional economists will at this point stop reading because they will think that rights are a quagmire. But here goes.

Natural assets such as biodiversity, and natural liabilities, such as carbon, are not owned by the current generation, because we did not create them. We have them because previous generations passed them on to us, and we are obliged to do the same. If we deplete natural assets, or run up natural liabilities, we have an obligation to compensate future generations in some other way.

It is fairly obvious that adequately compensating the future for letting it fry is likely to be a more expensive undertaking than curbing our carbon emissions. Remember that future people are likely to be much richer than we are, and so what they would regard as fair compensation would be prodigious. Note how, if obligation rather than utility is to be our ethical guide, the fact that the future is likely to be richer is an argument to curb our emissions, not an argument for neglect ».

Le débat sur le coût économique du réchauffement climatique (au passage, je vous recommande le chapitre sur le sujet en question du bouquin des blogueurs d’éconoclaste) repose en effet actuellement sur le présupposé qu’il est possible d’évaluer le coût futur du réchauffement en terme de bien être pour ensuite engager dans le présent des mesures proportionnées. Que ce soit le rapport Stern (pour le camps des « alarmistes ») ou les travaux de William Nordhaus (pour le camps des « optimistes »), tous s’appuient en fait sur la même méthodologie, laquelle tourne autour d’un concept clé : le taux d’actualisation. Pour faire simple, ce taux représente notre préférence pour le présent : plus il est élevé, plus nous dévaluons le futur par rapport au présent. Dit autrement, il s’agit du taux auquel nous sommes prêt à renoncer à une consommation présente pour une consommation future.

Dans ce cadre, la détermination de ce taux est évidemment d’une importance énorme : pour donner un ordre d’idée, avec un taux d’actualisation de 1%, 1$ aujourd’hui vaudrait 1,30$ dans 30 ans. Si vous prenez un taux de 10%, ce même dollar vaut 17,4$ 30 ans plus tard (voir le premier tableau de cet article de Tyler Cowen et Derek Parfit). En d’autres termes, plus votre préférence pour le présent est forte (plus le taux d’actualisation est élevé), plus la valeur future d’un élément quelconque (un dollar, une vie humaine) doit être importante pour y renoncer présentement. Appliquer au réchaufement climatique, le coût de ce réchaufement doit être d’autant plus important que le taux d’actualisation est fort pour accepter de sacrifier des ressources présentes. Le problème est de savoir comment calculer ce taux. La méthode standard consiste à prendre pour référence le rendement marginal du capital privé corrigé du risque. Un taux de 5% est alors souvent retenu. L’autre méthode consiste à prendre pour référence les rendements des placements les plus sûrs, notamment les obligations du trésor. Ici on obtient un taux oscillant entre 1 et 2%. Dans ses travaux, Nordhaus retient plutôt une fourchette de 3-5%, tandis que le rapport Stern fait l’hypothèse d’un taux d’actualisation proche de 0. Evidemment, il s’ensuit que l’évaluation du coût du réchauffement climatique et surtout la détermination des mesures à prendre change radicalement.

La question que l’on peut se poser, et que pose Collier, est celle de la pertinence de cette approche utilitariste et purement économiciste. Le papier de Cowen et Parfit mis en lien plus haut examine toutes les justifications possibles à l’existence d’un taux d’actualisation et conclu qu’aucune ne tient vraiment la route. Un argument éthique est particulièrement fort : si on applique un taux d’actualisation intergénérationnel, alors en toute logique on doit également pouvoir utilisé un taux d’actualisation intragénérationnel : en clair, la distance spatiale, au même titre que la distance temporelle, doit légitimer que l’on accorde moins de valeur à ce qui est loin de nous. Dans nos actes quotidiens, nul doute que nous agissons bien selon un tel taux d’actualisation. On peut interpréter cela comme une sorte de frontière à la sympathie smithienne : le sentiment de sympathie décroit au fur et au mesure que nous nous engageons dans des relations impersonnelles. Toutefois, il n’existe aucune théorie éthique justifiant un tel taux d’actualisation.

L’argument de Collier est de souligner que les actifs naturels ne sont, par nature, la propriété d’aucune génération puisqu’ils sont de fait légués de génération en génération. Cet argument me rappelle un peu celui de Thorstein Veblen défendant l’idée que le produit du travail d’un individu ne revient pas à cet individu mais à la communauté, en raison du fait que tout travail mobilise des connaissances puisées dans un capital collectivement construit de génération en génération : la nature est un bien collectif appartenant à communauté dans son ensemble. Des gens comme Nordhaus sont bien sûr conscients des approches éthiques alternatives qui peuvent être mobilisées (voir le chapitre 9 de cet ouvrage). La question est de déterminer comment choisir entre différentes éthiques. Le problème est qu’il n’existe aucune méta-éthique permettant de choisir entre une perspective conséquentialiste et une perspective déontologique. Toutefois, comme je l’avais déjà dit, un pas peut déjà être fait en ne mélangeant pas les genres et en distinguant les arguments déontologiques des arguments conséquentialistes. Sur un plan conséquentialiste, et en dépit des problèmes que ce concept pose, on est obligé de faire comme si il existait un taux d’actualisation. Autrement, cette perspective n’a pas de sens est tout est justifiable. La perspective déontologique laisse place à beaucoup moins de compromis : il s’agit d’identifier une règle morale et de s’y tenir. 

Comme on ne peut hiérarchiser sur un plan logique ces perspectives, il faut trouver un processus de décision collective qui, de fait, procédera à un classement. De tels processus, on en connait deux qui sont complémentaire : le marché et la démocratie. In fine, ce sont bien ces processus qui trancheront, en fonction des préférences des individus, et non un hypothétique argument philosophique ou économique. 

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