De la dimension performative des théories économiques

Suite à ce billet, une intéressante discussion s’est engagée autour de la question de savoir dans quelle mesure les théories en sciences sociales, et en particulier les théories économiques, ont pu influencer la manière d’agir des individus, voire même la manière dont ces derniers se représentent leur comportement et celui d’autrui. J’ai découvert que c’est également une question qui intéresse pas mal de monde en management et en théorie des organisations. Je suis en effet tombé sur ce papier de Tepo Felin et Nicolaï Foss à paraître dans Organization Science qui répond précisément à tout un ensemble d’articles plus ou moins récents arguant que certaines théories économiques ont engendré le développement de comportements « négatifs » au sein des organisations et de mauvaises pratiques de management.

Le papier de référence apparement pour cette thèse est un article de Ferraro, Pfeffer et Sutton paru en 2005 dans l’Academy of Management Review (working paper ici) et qui est, ni plus ni moins, l’un des papiers les plus cités ces derniers années dans les travaux de management et de théorie des organisations. Ce papier s’inscrit dans ce qu’il convient d’appeler le « economists bashing » très à la mode dans les business studies aux Etats-Unis et dont Gizmo avait déjà parlé. On peut trouver des exemples sur le blog Organizations and Markets, blog tenu par des économistes qui publient dans des revues de gestion, et donc plutôt bien placés (voir ici, ici ou encore ).

Dans leur papier, Felin et Foss reconnaissent la dimension performative et auto-réalisatrice des théories économiques, dans la mesure où elles ont effectivement, par le discours et le langage qu’elles propagent, la capacité de modifier les anticipations des individus. Elles peuvent également permettre une meilleure compréhension de la réalité ce qui, inévitablement, induira de nouveaux comportements. Toutefois, ils soulignent que cette dimension performative est limitée de deux points de vue : d’une part, cette dimension n’existera que lorsque la théorie offrira une description approximativement juste de la réalité. Une théorie totalement fausse ne peut pas, sur le long terme, influencer le comportement des individus  car le « principe de réalité » fait que chacun réalise rapidement qu’elle n’est pas tenable. D’autre part, il faut que la théorie soit en accord avec une certaine nature humaine immuable. En l’occurence, la nature humaine immuable c’est que l’individu agit toujours d’une manière ou d’une autre de manière intéressée et qu’il tente toujours, même avec une rationalité imparfaite, d’actualiser ses croyances et ses anticipations en fonction de ce qu’il observe autour de lui.

Le papier vaut le coup d’être lu même si l’argument étant de nature philosophique, il n’offre pas de réponse définitive, loin de là. En fait, on peut presque résumer ce débat à une opposition entre constructivisme et réalisme. Ferraro et al. sont dans une optique purement constructiviste, qui suit un peu la maxime du sociologue interactionniste William Thomas et son fameux théorème : « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences ». Thomas, et Merton après lui, sont les pères de l’idée de prophétie auto-réalisatrice : le simple fait d’anticiper une chose va conduire cette chose à se produire. Cette perspective constructiviste a également une dimension relativiste : tous les discours se valent, dans le sens où ils peuvent tous avoir une dimension performative. De ce point de vue, les théories sont des éléments parmi d’autres contribuant à la construction sociale de la réalité. On est également pas loin de l’idée de cercle herméneutique : une théorie scientifique permet de comprendre et de construire la réalité en même temps qu’elle est également elle-même une construction sociale issue de cette « réalité ». La perspective de Felin et Foss est au contraire réaliste, au moins sur le plan ontologique : il existe une réalité indépendante des représentations que l’on en a et, si une théorie scientifique n’a pas forcément pour but de décrire cette réalité, elle doit en fournir une représentation pertinente pour que les individus puissent s’appuyer dessus durablement.

Ce débat fait d’ailleurs écho à la fameuse histoire de la copule gaussienne (via Econoclaste), où comment une formule mathématique a apparemment conduit à un ensemble de comportements auto-réalisateurs… jusqu’au moment où la réalité a rattrapé tout le monde. In fine, le point de vue de Felin et Foss me parait solide. Et il ne faut pas oublier que « individuals respond to incentives » (oui je sais, c’est une idée issue d’une théorie…) : les théories ne s’impriment pas dans le cerveau des individus ; ce sont seulement des outils et des instruments qui aident à la prise décision mais ne se substituent pas à la recherche de notre intérêt (quelque soit sa nature). Mais, il est vrai, qu’elles peuvent plus ou moins durablement orienter nos croyances. Tout le noeud du problème est là.

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3 Commentaires

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3 réponses à “De la dimension performative des théories économiques

  1. elvin

    c’est en effet un des problèmes épistémologiques les plus importants relatifs aux sciences sociales et à l’économie en particulier. Je vais donc me permettre de commenter assez longuement.

    D’abord toute théorie a une dimension performative, quel que soit le domaine. Un progrès dans la théorie des matériaux modifiera assez rapidement le comportement des ingénieurs de chez Bouygues, et leur permettra de construire des ouvrages différents de ceux qu’ils auraient construits sans, modifiant ainsi la réalité à laquelle je suis moi-même confronté et donc peut-être indirectement mon propre comportement. Sinon, à quoi serviraient les sciences, sinon à occuper les scientifiques ?

    Il ne faut donc pas s’arrêter à ce constat simple. Pour aller plus loin, je reproduis ci-dessous une partie d’un échange que j’avais eu avec Michel Callon en 2006 (à noter que je n’ai pas eu de réponse)

    Ce qui suit est une ébauche de reformulation de la question de la performativité en économie dans les termes de la praxéologie misesienne.

    L’être humain est capable d’agir de façon délibérée, c’est-à-dire de se fixer des objectifs, de choisir par la raison des moyens permettant d’atteindre cet objectif, et de mettre en œuvre ces moyens. Cette caractéristique distingue les êtres humains de tout le reste de l’univers (tant qu’on n’a pas découvert des êtres non-humains doués des mêmes facultés).

    Pour cela, chaque être humain utilise une représentation du monde, qui comprend schématiquement une image de l’état passé et actuel du monde (y compris de l’acteur lui-même), et un ensemble d’énoncés de nature causale qui forment une « théorie du monde ». Cette représentation est propre à chaque individu (subjective) et elle est nécessairement incomplète (rationalité limitée).

    La théorie du monde d’un acteur peut se décomposer en deux parties :
    1. L’ensemble des relations causales où l’action humaine n’intervient pas ;
    2. L’ensemble des relations causales qui représentent l’action humaine, et précisément celle des autres hommes.

    La théorie praxéologique d’un acteur X est l’ensemble des énoncés relatifs à l’action des autres acteurs qu’il croit vrais (sa théorie économique en est un sous-ensemble).

    Pour chaque énoncé de la théorie du monde d’un acteur, une partie de l’image du monde de cet acteur constitue les hypothèses nécessaires à la vérité de cet énoncé (ou ensemble d’énoncés), c’est-à-dire son contexte.

    Si nous définissons l’activité scientifique comme la recherche des relations causales qui gouvernent le monde, la praxéologie est la recherche des relations causales qui ne sont ni physiques (c’est l’objet des sciences de la nature) ni internes à l’esprit humain (c’est l’objet de la psychologie au sens large). La praxéologie est l’étude de l’action humaine en soi. « Praxeology deals with human action as such in a general and universal way. It deals neither with the particular conditions of the environment in which man acts nor with the concrete content of the valuations which direct his actions. » (Ludwig Mises, Human Action)

    Les actions réelles de chaque acteur résultent de ses objectifs et de son image du monde. Les conséquences de l’action d’un acteur résultent des actions et interactions des autres acteurs, qui se forment conformément à leurs propres images du monde et indépendamment de la volonté de l’acteur d’origine. De plus, elles sont les mêmes quel que soit l’acteur qui est à l’origine de l’action.

    Pour chacun des acteurs, l’ensemble des images du monde de tous les autres acteurs, et les actions qui en résultent, ont donc le statut d’une réalité objective indépendante du sujet connaissant et agissant. Cet ensemble constitue la réalité économique (ou praxéologique), qui est pour chaque acteur une réalité objective bien qu’entièrement constituée de subjectivités.

    De cette réalité économique, chaque acteur n’a qu’une connaissance subjective, partielle et imparfaite.
    Les conséquences de l’action d’un acteur peuvent être plus ou moins cohérentes avec sa propre image du monde. Son intérêt est que son image du monde lui permette de prévoir aussi exactement que possible les conséquences de ses actions, c’est-à-dire qu’elle soit aussi proche que possible de la « réalité ».
    Donc, si une action réalise l’objectif visé, la croyance de l’acteur dans le ou les énoncés qui ont été à l’origine de cette action sera renforcée ; elle sera affaiblie dans le cas contraire.

    Ce processus de sélection externe de type « lamarckien » (car les traits acquis peuvent être transmis par l’imitation et le langage) se double d’un processus de sélection interne par lequel l’acteur cherche à assurer la cohérence de sa représentation du monde.

    Des énoncés nouveaux peuvent être introduits dans la représentation du monde d’un acteur soit par son propre raisonnement (intuition, induction, déduction ou imagination), soit par emprunt à d’autres acteurs (par exemple des scientifiques, mais pas exclusivement).

    Si un ensemble d’acteurs A adopte dans leur image du monde un énoncé théorique E proposé un auteur Z, leur comportement en est modifié : dans cette mesure, ils « performent » bien l’énoncé E. Par extension, on peut dire que Z a « performé » l’énoncé E dont il est l’auteur.

    Donc oui, l’économie-discipline peut modifier l’économie-activité. C’est une différence fondamentale entre le domaine de l’action humaine et le domaine de l’action des forces naturelles, qui fonde le dualisme épistémologique et méthodologique, selon lequel les sciences humaines et les sciences de la nature sont de natures différentes et justiciables de méthodes différentes.

    Mais dans quelle mesure le comportement de l’ensemble de tous les acteurs (la « réalité ») est-il modifié ? Pour un acteur Y extérieur à A, dans quelle mesure l’adoption par A de l’énoncé E va-t-elle entraîner que ses actions ne réaliseront plus les objectifs qu’il vise, et qu’il sera amené à modifier son image du monde ?

    Comme pour les actions d’un acteur particulier, l’auteur Z qui a proposé l’énoncé E et les acteurs A qui l’ont adopté ont certes modifié la réalité, mais de façon limitée et dans un domaine particulier. Se limiter à dire qu’ils modifient la réalité (qu’ils sont « performatifs ») est une banalité sans intérêt. La vraie question est : quelle partie de la réalité et de quelle façon, et comment ce domaine évolue en s’élargissant ou en se rétrécissant.

    Il en va de même pour les agencements. Un acteur B capable d’exécuter une action X et souhaitant atteindre l’objectif Y peut vouloir mettre en place les conditions telles que X entraîne Y (un agencement). Les questions intéressantes sont : Dans quelle mesure en a-t-il le pouvoir ? Quelle partie du monde en sera affectée ? Comment cette modification évoluera-t-elle dans le temps ? Un arrangement peut rester à jamais non-réalisé, et ne définir qu’une expérience de pensée. Il peut être réalisé en laboratoire à titre de dispositif expérimental et ne jamais en sortir. Il faut distinguer entre les niveaux de réalisation : verbal, en laboratoire ou dans le monde réel où il entre en concurrence quasi-darwinienne avec d’autres arrangements.

    Pour faire réellement avancer la compréhension de ces phénomènes, il faut analyser comment une idée passe (ou ne passe pas) du cerveau d’un individu à celui d’un autre, puis à tout un groupe, puis à d’autres groupes, comment ces groupes s’étendent, et comment cette idée se renforce ou s’affaiblit chez ceux qui l’ont adoptée.

    Pour conduire cette analyse, il faut distinguer les rôles que jouent les différents acteurs, et non évacuer le problème en englobant tous les acteurs dans la catégorie « économistes », et en ne distinguant pas entre les mondes fictifs que sont les images du monde des acteurs et « la réalité » globale.

  2. Vincent

    Bonjour,
    Juste un lien vers un papier de Callon et Muniesa pour compléter votre discussion :
    http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/25/81/30/PDF/WP_CSI_010.pdf

  3. elvin

    exemple d’application : il est évident qu’on peut citer de nombreux cas où des acteurs ont été « informés » par une théorie et où cette théorie a ainsi été « performée » (voir justement Callon/Muniesa).

    A l’opposé, il suffit d’aller voir comment fonctionnent les entreprises pour voir que leurs dirigeants ne sont presque jamais « informés » par les théories économiques, que dans leur immense majorité ils ne connaissent pas, et que donc ils ne peuvent pas « performer ». Et les rares qui connaissent les théories économiques considèrent qu’elles ne concernent pas leurs problèmes.

    Pire encore, dire que le comportement quotidien de l’homme « de base » « performe » une quelconque théorie économique (par exemple dire que les thèses néoclassiques rendent les gens égoïstes et calculateurs) relève du plus pur fantasme.

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