Les grandes firmes et la planification

Dans les années 1920, s’est ouvert le débat sur la planification socialiste posant la question de la possibilité pour une économie planifiée socialiste de procéder à une allocation optimale des ressources de la même manière que le marché. L’économiste Oscar Lange défendait dans ce débat la première forme de socialisme de marché, arguant que les outils de la théorie économique et de la concurrence parfaite pouvaient permettre la mise en place par une autorité d’un système de planification mimant les mécanismes de marché. Face à lui, Ludwig von Mises (qui a lancé ce débat en 1920 avec son ouvrage Economic Calculation in the Socialist Commonwealth) et Friedrich von Hayek présentaient la mise en place d’un tel système comme impossible en raison d’un certain nombre de limites insurmontables face auxquelles le planificateur se trouverait confronté. En un mot, le problème fondamental est celui de la dispersion de la connaissance, laquelle est éparpillée au sein du système économique, chaque individu en possédant une fraction. Cette dispersion rend impossible le « calcul socialiste » car le planificateur ne peut alors calculer les prix permettant l’allocation optimale des biens.

Ce débat a eu impact non négligeable sur le plan théorique comme sur le plan historique. Concernant l’aspect théorique, on peut considérer que l’école autrichienne moderne est née à cette occasion, en prenant définitivement ses distances avec le modèle néoclassique de la conccurence. C’est aussi suite à ce débat que Hayek produira ce qui est sans aucun doute ses écrits économiques les plus importants, ceux relatifs au problème de la dispersion de la connaissance : « Economics and Knowledge » (1937) et « The Use of Knowledge in Society » (1945). Sur un plan historique, il n’est pas exagéré de penser que cette controverse, et la « victoire » de Mises et Hayek, a eu un relatif impact persuasif et a permis de doter l’économie de marché d’un certain fondement théorique.

L’argument hayekien est puissant et a été progressivement renforcé par les développements ultérieurs autour de la « rationalité limitée » des agents. Certes, les développements autour des problèmes d’asymétries d’information dans les années 70 sont venus atténuer sa portée, en montrant que le marché ne parvient pas toujours à traiter de manière optimale la connaissance et l’information. Mais, fondamentalement, la thèse reste valable : c’est parce que la connaissance est inévitablement dispersée qu’il est impossible pour un planificateur de se susbstituer aux mécanismes du marché, par lesquels les prix, les quantités et la qualité sont déterminées de manière décentralisée. Cela dit, si l’argument est valable, comment expliquer alors l’existence des grandes firmes multinationales où, par définition, les mécanismes de marché sont absents ? Chris Dillow pose cette question dans un récent billet (voir aussi celui-là) : « if centrally planned economies are a bad idea, how come centrally planed companies are a good one?« 

Du problème hayekien, on passe ainsi au paradoxe hayekien : si vraiment la dispersion de la connaissance rend impossible la planification à grande échelle, comment se fait-il que des organisations composées parfois de plusieurs milliers d’individus parviennent à perdurer en s’appuyant sur des relations administratives fondées sur la hiérarchie et l’autorité ? On peut imaginer plusieurs réponses, plus ou moins convaincantes.

On peut invoquer les explications traditionnelles à l’existence de la firme mais pour les évacuer rapidement car elles ne répondent pas au paradoxe hayékien. Dans son fameux article de 1937 « The Nature of the Firm« , Ronald Coase affirme que l’existence des firmes s’explique par le fait que certaines relations marchandes comportent des coûts de transaction, c’est à dire des coûts liés à la recherche des partenaires à l’échange, à la négociation des contrats et à la vérification de leur respect. L’idée géniale de Coase, qui sera reprise 40 ans (!) plus tard par Oliver Williamson et la théorie des coûts de transaction, est que, lorsque les coûts de transaction sont trop importants, il devient préférable de recourir à un autre cadre institutionnel pour faire les échanges : la hiérarchie. L’avantage de la hiérarchie est que, dans le cadre de transactions fréquentes, avec une forte incertitude et où les actifs échangés sont fortement spécifiques, elle permet d’économiser d’importants coûts de transaction prenant la forme de contrats multiples, avec de nombreuses clauses, pouvant se finir devant la justice et où à tout moment l’un des partenaires peut cesser la relation. Coase explique toutefois que la structure hiérarchique a aussi ses limites car elle génère des coûts d’organisation : plus la firme a une taille importante, plus il devient difficile pour les dirigeants de ne pas commettre d’erreurs d’allocation des ressources. L’argument coasien reprend donc en fait la thèse hayékienne mais le problème subsiste. En effet, de la perspective coasienne, la taille de la firme correspond au point où les coûts de transaction marginaux égalisent les coûts d’organisation marginaux : le problème hayékien de la dispersion de la connaissance persiste, mais il y a un arbitrage entre les coûts liés à cette dispersion et les coûts de transaction. Si cet argument est valable (il l’est probablement), on doit pouvoir le transposer au niveau de l’économie dans son ensemble : un certain degré de planification est acceptable dans la mesure où il permet d’économiser des coûts de transaction dans l’économie. C’est l’argument que l’on trouve en filigrane derrière l’idée que l’intervention publique est requise en cas de problème d’asymétrie d’information. Evidemment, ce n’est pas le genre d’idée qui est satisfaisante dans une stricte perspective hayékienne.

La seconde explication traditionnelle est celle que l’on peut regrouper de manière large sous le qualificatif « explications par les ressources et les compétences ». C’est l’explication que l’on trouve chez Edith Penrose et George Richardson et qui est reprise dans une perspective évolutionnaire dans les théories évolutionnistes de la firme. En gros, l’argument est le suivant : la firme permet de réunir un ensemble de ressources et de compétences non substituables et complémentaires, en partie spécifiques et non divisibles. La structure hiérarchique permet d’institutionnaliser certaines relations optimales du point de vue des compétences que le marché ne serait pas capable de réunir. L’argument est solide mais il entre en contradiction avec le problème hayékien car il suppose qu’un planificateur (les dirigeants de la firme) est capable de déterminer l’association optimale des compétences. Or, cela demande d’avoir connaissance de toutes les compétences disponibles. Cette perspective ne pose pas de difficultés quand il s’agit de petites organisations, comme des PME, en revanche elle est beaucoup plus problématique lorsque l’on parle de firmes multinationales.

Il faut donc chercher ailleurs. On peut également évacuer l’objection suivant laquelle une firme ne repose pas totalement sur la planification. L’argument est vrai mais le fait est que même l’Union soviétique du temps de sa « splendeur » n’avait pas une économie totalement planifiée. Les deux pôles que sont une économie totalement décentralisée et une économie totalement planifiée ne sont que des réferrents théoriques qui n’auront jamais d’existence empirique. Don Boudreaux fournit une réponse bien plus convaincante :

« Dillow’s question is fair, but the answer seems to me to be obvious: private companies, even massive ones, are private. Shareholders voluntarily buy (and sell) stock in these firms: creditors voluntarily lend (or not) money to these firms; workers voluntarily work (or not) for these firms; suppliers voluntarily supply inputs (or not) to these firms; and consumers voluntarily buy goods and services (or not) from these firms.

Because no one is coerced into participating in a private-firm’s activities, for it to survive, the organization must promote the ends of enough of its participating agents. If the organization fails to promote these ends (as judged by each of these agents), it shrinks, disappears, or otherwise changes – indeed, perhaps it grows, if by growing it enhances its ability to promote the goals of its participating agents.

Relatedly, unlike with government central planning, the size and scope of each firm on the market is itself constantly tested by competition. A firm that succeeds today might be bankrupted tomorrow if another firm arises to out-competes it. That is, the sizes of firms in markets are themselves the result of market experimentation, competition, and discovery – experimentation, competition, and discovery that is never static ».

En fait, l’idée est simple : bien qu’étant des entités fondées sur une organisation hiérarchique et donc, par nature, construites et planifiées, les grandes firmes ont émergé des processus spontanés du marché. Leur structure de gouvernance a été sélectionné et a pu s’institutionnaliser précisément parce qu’elle a pu survivre au test de la concurrence. Dans une perspective autrichienne, l’émergence de la firme capitaliste (firme dont la structure de gouvernance sépare propriété et gestion et où la direction sert d’abord les intérêts des propriétaires) s’expliquerait par le fait qu’elle repose sur une structure de gouvernance alignant « l’entrepreneuriat interne » (le pouvoir de fixer les règles de l’organisation) et « l’entrepreneuriat externe » (le pouvoir de décider de la stratégie de l’organisation). C’est en tout cas comme ça que j’avais compris l’argument autrichien dans un travail que j’avais fait dans le cadre de mon DEA (je précise bien que c’est un travail fait en DEA, d’où la platitude et la naïveté du propos…).

On peut toutefois objecter à cet argument qu’il ne répond pas au problème hayékien : le problème de la dispersion de la connaissance persiste et plus la taille de la firme est importante plus on est susceptible de voir se produire des activités de recherche de rentes fondées sur une asymétrie de l’information : le service marketing peut par exemple prétendre auprès de la direction qu’il faut à tout prix augmenter son budget et ses moyens afin d’être en mesure de définir un nouveau produit. Plus la connaissance est dispersée, plus ce type de comportements a de chances de se développer. De la même manière, plus le nombre d’actionnaire est important, plus le symptôme du « splitting the check » risque de se produire : plus l’actionnariat est dispersé moins les actionnaires sont incités à jouer leur rôle de contrôle… ce qui peut expliquer certaines rémunérations délirantes de patron. Le deuxième aspect de l’argument autrichien est la sélection par le marché. Mais, si tant est que le marché reproduise une forme de sélection naturelle, il ne faut pas oublier qu’un organisme n’est toujours sélectionné que par rapport à un environnement donné. On voit ici ressortir la thèse de J.K. Galbraith concernant la technostructure : le système capitaliste pourrait favoriser la constitution de grandes firmes, alors même que ce type de structure n’est pas le plus efficace.

Un dernier argument, plus spéculatif qu’autre chose, peut expliquer pourquoi de grandes firmes peuvent être efficaces : la diffusion et le traitement de connaissances tacites peuvent être réalisées de manière plus efficace dans une structure hiérarchique (voir cet article par exemple). Derrière le problème hayékien, il y a l’idée qu’il est impossible pour un individu de faire usage d’une connaissance qu’il ne possède pas. Toutefois, il faut prendre en compte l’importance de l’acquisition de la connaissance, notamment tacite : la connaissance tacite se transmet plus facilement au sein de la firme car n’étant pas codifiable, elle nécessite l’observation. La transmission des connaissances tacites passent donc par des interactions répétées, des « expériences partagées », une forme d’apprentissage, autant d’éléments qui se développent plus facilement au sein d’une organisation que du marché. Il reste que cet argument n’est probablement pas suffisant pour expliquer l’existence de grandes organisations au-delà d’une certaine taille.

On peut donc essayer de résoudre le paradoxe hayékien de différentes manières, plus ou moins convaincantes. Ce qui est sûr, et sur ce point je rejoins Dillow, c’est qu’aucun argument ne permet véritablement d’expliquer, en terme d’efficience, l’existence des plus grosses firmes. La littérature autour du public choice en économie s’est beaucoup intéressée aux activités de recherche de rentes auprès des gouvernements. Il serait intéressant, dans une même perspective théorique, d’aller regarder ce qu’il se passe au sein des grands groupes…

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16 Commentaires

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16 réponses à “Les grandes firmes et la planification

  1. Thomas

    Pas facile de résumer un aussi grand problème dans un article de blog.
    J’ajouterais une chose à ce que vous dites.
    La caractéristique de l’entreprise pour Hayek, c’est qu’elle est finalisée. Elle poursuit un but et peut contraindre ses membres dans la mesure où elle respecte les termes du contrat. Si l’Etat poursuivais un but, alors il serait obligé de contraindre les individus dans tous les aspects de leur vie.
    Bon, ça ne résoud pas le problème de l’information,
    mais on ne peut oublier cet aspect du problème dans la discussion.
    -les grandes firmes mettent souvent en place des mécanismes d’incitation en leur sein pour imiter le marché

  2. sea34101

    Pour ma part, la réponse a votre question se trouve dans la conclusion. La taille d’une entreprise génère des externalités positives voire des situations de rentes compensant les problèmes que vous avez très bien décrits dans votre article.

    Lorsqu’on est dans une situation a la « the winner takes all », par exemple BluRay vs HD-DVD, une entreprise ayant de gros moyens techniques et financiers a plus de chance de s’imposer et par la suite de mettre des prix qui lui permettent de payer ses couts de structures. Il est impensable qu’une PME puisse se lancer dans ce genre de projets.

    D’un point de vue marketing, une marque connue inspire la confiance. Le fameux « faites confiance au numéro un ». Si demain je louais un Airbus et embauchait du personnel, je pense que – en dépit des prix bien plus bas et de petits fours servis a bord de bien meilleure qualité – beaucoup préfèreront traverser l’Atlantique avec Air France qu’avec ma compagnie aérienne.

    Enfin on peut parler de l’activité de lobbyisme auprès des pouvoirs publiques afin que la concurrence pure et parfaite s’applique aux autres, pas a soi. Dans ce cas ci, une grosse entreprise serait naturellement avantagée pour parvenir a ses fins.

    Afin d’illustrer la dichotomie « rente vs cout de structure », je pense a l’industrie musicale. Le système des majors a été très prospère pendant des années grâce (a mon avis) a une situation de monopole marketing. Le faible nombre de canaux de distributions (télé et radio) leur permettait de contrôler le marché. Internet a change les règles du jeu, les majors se révèlent alors incapables de s’adapter (a part en licenciant) tandis que des labels indépendants arrivent a s’en sortir.

  3. La réponse de Boudreaux repose quand même sur un postulat très contestable : que la position et la forme des entreprises est soumise à la pression concurrentielle, et pas la planification publique, qui dépend du « pouvoir coercitif de l’Etat ». La théorie politique sous-jacente est franchement indigente. Il est tout à fait possible de considérer que les Etats sont soumis à une pression concurrentielle; sur période longue, un Etat qui ne dispose pas de ressources suffisantes court le risque d’une contestation externe (guerre, invasion) et interne (flux migratoires sortants, sécession de régions, guerre civile, évasion fiscale, etc). Par ailleurs le pouvoir de l’Etat ne provient pas tant de sa capacité coercitive que de sa légitimité; un Etat qui ne peut recourir qu’à la force pour parvenir à ses fins est un Etat faible.

    De la même façon la pression concurrentielle qui s’exerce sur les grandes firmes est limitée par le fait que celles qui survivent à long terme sont celles qui disposent de rentes peu contestables (ce n’est pas un hasard si dans les quelques entreprises étant restées parmi les plus grandes au 20ième siècle, on trouve Exxon…). Pour survivre, une entreprise peut effectivement, comme le dit Boudreaux, aligner les intérêts de tous ses participants et clients; mais il y a des tas d’autres façons de survivre. De la même façon un Etat qui parvient à aligner les aspirations des citoyens avec son fonctionnement aura tendance à survivre (ce n’est pas un hasard si l’état le plus stable et démocratique d’Europe est la Suisse).

    Certes on peut dire que la pression sélective qui s’exerce sur les firmes n’est pas la même que pour les Etats; mais conclure que l’une conduit inéluctablement à des formes optimales et pas l’autre comme solution au paradoxe hayekien, c’est extrêmement simpliste et discutable.

  4. elvin

    L’analyse de Mises est un peu différente (voir les ch XI à XIII et XXVI de L’Action Humaine). Elle dit que seul un calcul économique utilisant les prix de marché peut dire à un entrepreneur dans quelle mesure ses activités (envisagées ou existantes) répondent aux attentes de la société. Mais il s’agit de juger l’activité globale de l’entreprise; à l’intérieur de celle-ci, les différentes personnes n’utilisent pas leur propre calcul économique pour organiser leurs actions, elles exécutent le plan établi par l’entrepreneur.

    Pour être précis, il faudrait dire non pas que le calcul économique est impossible dans une société planifiée, mais qu’il est vide de sens puisque les prix administrés ne représentent pas les préférences des consommateurs. Mises fait d’ailleurs remarquer que ce calcul reste possible si la société planifiée est plongée dans un environnement où le marché fonctionne et fournit des prix. Mais ce calcul ne concerne alors que les échanges entre la société planifiée et le reste du monde, pas les activités internes à la société planifiée.

    Cette question n’a rien à voir avec celle de l’existence ni de la taille des entreprises, puisque en tout état de cause le calcul économique est un outil de l’entrepreneur, mais pas de chacun des composants de l’entreprise. Les questions pertinentes sont alors celles des coûts de transaction, des coûts de coordination et des relations d’agence, et quelques autres.

    D’ailleurs, pour vraiment comprendre l’entreprise, il faudrait unifier ces trois théories et les étendre, car il me semble que la discipline économique évacue une part majeure de ces questions telles qu’elles se posent dans les faits. Il existe des tas de travaux intéressants là-dessus (notamment dans la tradition autrichienne) mais ils ne sont que très faiblement liés à la théorie misesienne du calcul économique.

    Sur la différence fondamentale de nature entre Etat et entreprise, Boudreaux dit l’essentiel.

    Au passage, permettez à un autrichien pur et dur de vous féliciter pour votre travail de DEA, pas si plat et naïf que ça. J’aimerais que plus d’économistes professionnels sachent au moins ce qu’il y a dedans. Je vous reprocherais quand même de ne pas avoir fait sa juste place à Mises (« The master of us all » disait quelqu’un – je ne sais plus si c’était Hayek ou Kirzner)

  5. elvin

    Ya quand même une énorme différence entre la concurrence entre états et la concurrence entre entreprises : la première se traduit principalement par des crises graves et rares (voir les exemples que donne Alexandre), la deuxième par d’innombrables micro-décisions quotidiennes. De plus, aucune police n’essaie de m’empêcher de délaisser le Macdo pour le Quick ou de remplacer ma Renault par une Peugeot. Autrement dit, la concurrence entre états est largement théorique, voire virtuelle en-dehors d’évènements exceptionnels, alors que celle entre entreprises se manifeste en permanence. Et quand ils sont en danger, les Etats se défendent par la violence, alors que les entreprises n’ont pas d’autre recours que de mieux servir les consommateurs.

    Par ailleurs, faut-il vous rappeler que le mot « optimal » ne fait pas partie du vocabulaire hayekien (et plus généralement autrichien) ?

  6. Deux remarques.

    – la référence à la « concurrence entre entreprises » vs « concurrence entre les états » est trompeuse, parce qu’elle néglige le fait que les pressions sélectives qui s’exercent sur les Etats et les entreprises ne se limitent pas aux actions d’équivalents concurrents. Un individu mécontent d’une politique publique dispose de toute une série de moyens pour obtenir celle-ci. Dire « si je ne suis pas content, la police viendra me contraindre » est une vision singulièrement limitée de la réalité de la politique. Et il est faux de dire qu’une entreprise en danger n’a pas d’autre recours que de mieux servir les consommateurs : il y a des tas de façons alternatives de se protéger des dangers, comme par exemple grossir, rendre son marché moins contestable par des pratiques anticoncurrentielles, bénéficier d’une rente, etc. On peut envisager qu’à terme ces pratiques ne suffisent pas et que bien servir ses consommateurs reste la meilleure solution; ce n’est pas moins plausible que de dire qu’un Etat qui dépend du recours à la coercition pour exercer son pouvoir ne tiendra pas très longtemps.

    – On peut constater que les tentatives récentes de market building et de state building ont eu le même insuccès, explicable à chaque fois par les limites du constructivisme. Ce qui rappelle que les institutions du pouvoir, comme les institutions du marché, sont des mécanismes de même irréductible complexité; qu’en somme le lent mécanisme évolutif qui a conduit à créer les institutions de marché est du même ordre de complexité que celui qui a produit les institutions de l’Etat. On pourrait ajouter qu’historiquement, marché et Etat ont crû ensemble, un fait encombrant (mais rarement traité) lorsqu’on cherche à établir une opposition entre les deux pour privilégier l’un.

    Au total le caractère darwinien des perspectives Hayekiennes (qui est selon moi une très grande qualité) conduit au paradoxe hayekien décrit par CH, précisément en raison du caractère d’acide universel de l’évolutionnisme.

  7. elvin

    @Alexandre

    OK d’accord: tout ça est plus compliqué que ce que j’en disais (et j’ai longtemps été payé pour le savoir…)

    mais je ne démords pas de l’idée que la concurrence entre entreprises et la concurrence entre états sont extrêmement différentes, au point que les mettre en parallèle est trompeur.

  8. C.H.

    @elvin :
    Merci pour votre commentaire sur mon travail de DEA. Les articles que j’avais lu dans la Review of Autrian Economics m’avait beaucoup stimulé.

    Sinon, je rejoins plutôt A.D. sur l’isomorphisme concurrence entre entreprises/concurrence entre Etats. Oui, elles sont différentes. Mais, fondamentalement, un Etat qui fait n’importe quoi tombera sur le long terme. Le processus prendra peut être plus de temps mais dans sa nature les deux concurrences ne sont peut être pas si différentes. Qui plus est, il existe effectivement plein de moyens pour une firme de se protéger de la concurrence. Et, comme l’indique Sea34101 avec l’exemple de l’industrie musicale, on se rend compte à quel point la sélection des firmes dépend de l’environnement et notamment des possibilités technologiques. Quasiment du jour au lendemain, on s’aperçoit que les modèles des grandes majors n’est peut être pas si efficace que ça.

  9. Gu Si Fang

    Je m’avance en terrain mal connu, mais il me semble qu’il y a une différence significative entre Mises et Hayek :
    – le premier rejette la notion d’équilibre général et s’intéresse surtout aux prix des facteurs de production, qui ne sont pas connus dans un régime « socialiste »;
    – le second recherche la perfection de l’E.G. mais estime qu’elle ne peut être atteinte sans les bons « inputs » des consommateurs, c’est-à-dire un système de prix.

    Entre le prix des facteurs de production et les préférences des consommateurs, il y a l’entrepreneur. Si l’on accepte que sa tâche n’est pas un bête calcul, basé sur les coûts et les prix, il faut admettre qu’il dirige les ressources en partie selon sa propre vision, ses intuitions et préférences.

    En d’autres termes, les prix contiennent une information nécessaire, indispensable, mais pas suffisante! Les firmes ne peuvent donc pas être auto-organisées, composées d’individus atomisés, échangeant entre eux sur la base d’un système de prix. Russ Roberts et Mike Munger ont fait un podcast assez amusant à ce sujet. J’ai retenu : « Bosses don’t wear bunny slippers ».

    http://www.econtalk.org/archives/2008/01/munger_on_the_n.html

    Je recommande aussi « General Equilibrium Analysis in Austrian Economics » de G. Hülsmann :

    [audio src="http://mises.org/multimedia/mp3/MU2005/mu05-Hulsmann3.mp3" /]

  10. C.H.

    Mouai, cette thèse de l’entrepreneur ne me convainc qu’à moitié car elle ne reflète pas ce qu’il se passe réellement dans les organisations. Je veux dire, l’entrepreneur n’agit que de manière déléguée et ceci d’autant plus que la firme est de grande taille. Une firme, c’est notamment une multiplicité de relations d’agence avec une perpétuelle asymétrie d’informations. Dire que l’entrepreneur peut résoudre ces problèmes par sa vision et ses intuitions est peut être un peu rapide, ou en tout cas nécessite d’élaborer des fondements micro solides. De plus, il y a un problème : qu’en est-il sur le marché ? Si la firme a besoin d’un entrepreneur, il doit en être de même pour le marché.

  11. elvin

    C.H. : sur ce coup-là, j’ai bien peur que vous ayez tour faux ou presque

    « cette thèse de l’entrepreneur … ne reflète pas ce qu’il se passe réellement dans les organisations. »
    justement si – il suffit d’aller y voir, ce que les économistes ne daignent en général pas faire

    « l’entrepreneur n’agit que de manière déléguée et ceci d’autant plus que la firme est de grande taille »
    c’est vrai en théorie, et j’imagine que vous pensez que les vrais patrons sont les détenteurs du capital. Mais dans la réalité quotidienne, ce sont bien les entrepreneurs qui prennent toutes les décisions. Les conseils d’administration et les AG ne se réunissent que rarement et ne s’occupent en général que des grandes orientations, et justement d’autant plus que la firme est de grande taille. Et les bons entrepreneurs font tout ce qu’ils peuvent pour que les actionnaires ne se mêlent pas de la gestion de l’entreprise, par exemple en les faisant taire à coup de dividendes. C’est le contraire de ce que vous dites : plus la firme est de grande taille, plus l’entrepreneur est autonome.

    « Une firme, c’est notamment une multiplicité de relations d’agence avec une perpétuelle asymétrie d’informations. »
    ça oui, et alors ?

    « Dire que l’entrepreneur peut résoudre ces problèmes par sa vision et ses intuitions est peut être un peu rapide »
    personne ne dit qu’il les résoud au sens ou vous l’entendez sans doute, c’est à dire bien voire de façon « optimale » (ce mythe récurrent des économistes). Mais c’est leur fonction principale et ils font de leur mieux.

    « Si la firme a besoin d’un entrepreneur, il doit en être de même pour le marché. »
    pas du tout, c’est même la différence essentielle entre l’organisation, qui fonctionne selon un plan établi par quelqu’un (l’entrepreneur) et le marché, qui fonctionne sans plan

  12. C.H.

    L’explication par l’entrepreneur n’est pas réellement satisfaisante car elle est fonctionnaliste : on explique la presence de l’entrepreneur par sa fonction qui est de résoudre un problème de coordination. Pourquoi pas, maintenant je me demande ce que représente « l’entrepreneur » dans une organisation. Si par « entrepreneur », on entend les dirigeants, eh bien on n’a pas résolu le problème initial : comment les entrepreneurs font-ils pour permettre la coodination alors qu’il y a une dispersion de la connaissance. Peut être s’appuient-ils sur leur intuition, leur vision, en essayant d’écarter les actionnaires, OK. Maintenant, que fait un dirigeant politique qui essaye d’introduire un peu de planification à la place du marché ? Exactement la même chose : il s’appuie sur ces intuitions, sur une « vision », il essaye d’écarter ceux à qui il a à rendre des comptes (vous et moi). Réussit-il ? Pas vraiment. A priori, pas de raison de penser que « l’entrepreneur » d’une grande firme puisse faire mieux. De deux choses l’une : ou bien la grande firme est effectivement relativement inefficiente, ou bien l’entrepreneur est doté de compétences particulières qui doivent encore être documentées sur un plan empirique.

    Par ailleurs, quand je dis que la figure de « l’entrepreneur » ne reflète pas à ce qu’il se passe dans les organisations, je fais référence à toute la littérature en théorie des organisations, notamment autour de la question du pouvoir (Crozier, etc.) et qui relativise considérablement la capacité d’un entrepreneur/planificateur à mettre en oeuvre un plan.

  13. Gu Si Fang

    Dans le même ordre d’idée que la planification, un autre terme ambigu est « bureaucratie ». On est mal à l’aise pour les définir, et pourtant il semble qu’on les reconnaît au premier coup d’oeil. Un aspect délicat est la différenciation entre entreprises et administrations : la planification et les organisations bureaucratiques existent clairement dans les deux, et pourtant ça n’est pas pareil. Au final, même si cela paraît bien abstrait, je pense que le respect/non-respect des droits de propriété offre un critère de différenciation qui marche.

  14. elvin

    je prends ma définition de l’entrepreneur chez Mises (comme beaucoup d’autres choses…)

    « The specific entrepreneurial function consists in determining the employment of the factors of production. The entrepreneur is the man who dedicates them to special purposes. » [Human Action, XV,8]

    Pour moi, il n’y a pas plus à expliquer l’existence de l’entrepreneur que celle du consommateur. Les humains sont par nature les deux, et ce constat est le point de départ de la réflexion économique.

    Comment fait-il pour coordonner ? Je répète : il fait de son mieux avec les moyens, notamment intellectuels, dont il dispose (dont ceux de ses associés et adjoints). Et c’est vrai que sa capacité à mettre en oeuvre son plan est limitée. Certains y réussissent et leur entreprise prospère ; d’autres échouent et leur entreprise fait faillite ; la plupart y arrivent tant bien que mal et leur entreprise vivote. Et il me semble que les compétences particulières de ceux qui réussissent sont bien documentées. Mais évidemment il ne faut pas raisonner sur un idéal-type qui vide l’analyse de toute pertinence (j’ajouterai : comme toujours).

    Le « dirigeant politique qui essaye d’introduire un peu de planification à la place du marché » se comporte de fait en entrepreneur, mais sans s’exposer lui-même au jugement du marché et sans courir les mêmes risques de faillite, ce qui le rend particulièrement dangereux.

  15. Gu Si Fang

    En d’autres termes, Chris Dillow se laisse tromper comme beaucoup d’autres par l’aspect superficiel des choses. La planification, la bureaucratie, l’organisation hiérarchique, les chefs autocrates etc. ne sont pas en soi de mauvaises choses. On les retrouve dans de grandes entreprises qui se portent très bien, merci pour elles.

    Là où les choses se gâtent, c’est lorsque les droits de propriété ne sont pas respectés et la responsabilité des décideurs pas engagée comme de droit. C’est la disposition des ressources par des non-propriétaires, ou des personnes mandatées par des non-propriétaires, qui rend ces formes de coopération économiquement inefficaces.

    Lorsque ces formes de coopération existent dans un cadre où les droits de propriété sont respectés, c’est parce que les propriétaires / mandants les préfèrent aux alternatives, même si elles sont imparfaites, avec des asymétries d’information et autres coûts de transaction.

  16. Peut-être on trouvera intéressant dans ce context le papier suivant:

    « Do Firms Plan? » Constitutional Political Economy 6(3): 247-261 (1995). Traduction française: « La Firme planifie-t-elle? » dans Les frontières de la firme (Pierre Garrouste, éd.), Paris: Economica, 1997, pp. 61-80.

    Voyez aussi ceci: http://web.uconn.edu/langlois/ECON486/e486A1.html

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