Akerlof, la psychologie et l’économie

Sur le site de The Atlantic, on peut lire une interview de l’économiste Prix Nobel George Akerlof, récent co-auteur ave Robert Shiller d’un livre sur la psychologie et l’économie. L’interview est très intéressante, avec plusieurs points à relever. Notamment, Akerlof indique que leur travail s’inscrit dans le prolongement du programme de recherche de l’économie comportementale, lequel a récemment produit deux autres ouvrages qui ont reçu un certain écho dans la presse : Predictably irrational de Dan Ariely et Nudge de Richard Thaler et Cass Sunstein. Cela dit, la spécificité de l’ouvrage d’Akerlof et de Shiller est qu’il se sert des résultats de l’économie comportementale pour les appliquer à des questions macroéconomiques. En quelque sorte, il s’agit en fait de trouver de nouveaux fondements microéconomiques pour fonder une nouvelle macroéconomie, plus réaliste :

« I’ve always been a macroeconomist. That’s what I teach. And I guess that’s what I’ve been concerned with ever since I’ve been very young. I’ve always wanted to know what caused unemployment. So I think it’s natural to combine psychology and macroeconomics. Actually, if you don’t take psychology into account, I think it’s fairly hard to give a model of the economy that explains a great deal of the economic fluctuations that are going on.

It turns out that the easiest and simplest theory of those fluctuations is the one we give in the book — that there are these changes in animal spirits or in confidence »

Shiller et Akerlof situent le facteur explictatif majeur des fluctuations économiques dans les variations dans la confiance que ressentent les individus, qui tendent systématiquement à être excessifs, positivement ou négativement :

« So sometimes people are just more confident and more willing to invest then at other times. And sometimes they’re more willing to trust other people, and there are stories being circulated about why they should do so and why the economy is doing well. And then people go out — and it turns out what they do is they tend to binge. They tend to be — as Bob Shiller would say — over-exuberant. And this over-exuberance translates into bad investments. Lots of bad things happen. But they’re only uncovered when somehow the bubble ends and the commonly accepted stories about the economy change. And then people understand that in fact we were over-exuberant and overenthusiastic, and then the economy falls, and we go into a new phase of the business cycle ».

Sur un plan méthodologique, Clive Crook a fait une observation intéressante dans son compte-rendu de l’ouvrage d’Akerlof et Shiller. Il indique :

« Without saying how, the book aspires to go further and calls for a new standard model. That is hard to envisage. The assumption of rational optimisation is a gross simplification, no doubt, but despite all the drawbacks emphasised in the book, it has been a highly productive one. Shiller and Akerlof would be the last to deny the power of the insights it has yielded. At issue is whether a psychologically enriched standard model would be too complex to offer useful simplifications. The standard model plus ad hoc modifications suited to the particular case might be the best economics can do« .

Remarque très pertinente il me semble. La question est de savoir si l’économie comportementale peut être autre chose qu’un substitut ad hoc au modèle standard de la rationalité qui est utilisé, notamment en macroéconomie. Si l’on accepte l’idée qu’une théorie n’est pas une description de la réalité et qu’elle n’est jamais vraie ou fausse (seulement valide, c’est à dire cohérente, ou non), alors sa valeur doit s’évaluer au niveau de son utilité : est-ce que cette théorie m’est utile pour me permettre d’expliquer un phénomène bien identifié ou de prédire un phénomène futur ? Dans ce cas, cela veut dire que le « réalisme » d’une théorie n’est pas un critère qui permet d’affirmer qu’une théorie soit meilleure qu’une autre. Tout dépend de ce que l’on cherche et de ce que l’on veut montrer. Akerlof répond à Crook que les hypothèses que Shiller et lui font dans leur ouvrage s’insèrent bien dans un cadre théorique keynésien :

« Well, it depends on the oversimplified model. It seems to me that you’d do better with a model that actually explains how humans behave.« .

When you read the book, one of the things you see is background — that we’re using as background the standard Keynesian model. And we’re basically adding these psychological features. And it seems to me that it’s pretty easy to take the standard Keynesian economic model and add these psychological features. It’s not very difficult. And you get the answers to the questions that we ask in the book — questions about why there are things like involuntary unemployment and fluctuations in income« .

Il me semble effectivement que la dimension psychologique est prégnante déjà dans La Théorie Générale. Une mauvaise lecture de Keynes a débouché sur la croyance erronée que l’explication keynésienne du chômage tiendrait à la rigidité des prix à la baisse, notamment sur le marché du travail. Or, il n’en est rien, dans la mesure où une baisse des salaires chez Keynes ne permet pas un retour au plein emploi ; chez Keynes, le sous-emploi n’est pas lié au fonctionnement du marché du travail. En revanche, on sait que chez Keynes, c’est la demande effective qui préside aux fluctuations économiques et la partie la plus volatile de la demande effective est l’investissement. La décision d’investir est probablement celle qui est la plus soumise aux biais psychologiques et cognitifs qu’Akerlof et Shiller identifient dans leur ouvrage.

L’insertion des apports de l’économie comportementale dans un cadre théorique keynésien parait donc cohérent et pertinent compte tenu des phénomènes étudiés. Il s’agit là à mon avis d’une perspective prometteuse qui peut donner une nouvelle dimension à l’économie comportementale. Jusqu’à présent, cette dernière a essentiellement consisté à l’identification de biais comportementaux sans faire de réelle systématisation. Elle a débouché sur quelques modifications de la fonction d’utilité standard. Le problème, c’est que pour des besoins de simplicité, personne n’a encore essayé de construire et d’utiliser une nouvelle théorie de la rationalité avec une fonction d’utilité intégrant l’ensemble des biais comportementaux. Il ne faut donc pas attendre de l’économie comportementale qu’elle remplace la théorie de l’action standard. En revanche, lorsqu’elle est associée à une approche macroéconomique ou utilisée dans des modèles évolutionnaires, elle devient prometteuse. 

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5 Commentaires

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5 réponses à “Akerlof, la psychologie et l’économie

  1. Tres interessant billet.
    Le developpement et les apports de l’economie comportementale soulignent egalement une approche moins « science dure » de l’economie sur les dernieres annees. Chose que j’apprecie. Ca humanise l’economie.

  2. elvin

    très intéressant en effet

    je note en particulier que C.H. n’ a pas cité dans son billet la phrase à mon avis la plus importante d’Akerlof:
    « my view of economics is that one of the most fundamental things it should do, when it’s setting up the basics, is that you want to use realistic human motivations. »
    Ca, c’est la bonne part de Keynes, et la condamnation des élucubrations à base d’homo economicus omniscient , rationnel et optimisateur. On croirait lire Mises : (« Economics deals with the real actions of real men. Its theorems refer neither to ideal nor to perfect men, neither to the phantom of a fabulous economic man (homo oeconomicus) nor to the statistical notion of an average man (homme moyen). »)

    En revanche, la mauvaise part de Keynes, c’est « one of the roles of the government is to offset the animal spirits ». A part les considérations sur la légitimité et l’efficacité des interventions gouvernementales dans l’économie (pour ceux qui n’auraient pas remarqué, je suis autrichien), quel gouvernement ferait ça alors que tous n’ont qu’un principe : coller à l’opinion publique (comme on le voit en ce moment) ?

    Sur l’éternel sujet « théorie et réalité », si une théorie se juge à son utilité, il me semble que ça condamne sans appel 90% (au bas mot) de ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie économique. Et il ne faut pas s’en étonner : si une théorie est cohérente, ce qui est très bien, mais repose sur des hypothèses irréalistes (pour ne pas dire fausses), ses conclusions seront nécessairement irréalistes, ou non pertinentes (toujours pour ne pas dire fausses). Garbage in, garbage out.

    A part ça, défendre la position d’Akerlof en disant qu’elle s’inscrit bien dans un cadre théorique keynesien, ça la rendrait plutôt suspecte à mes yeux. Mais ça c’est une autre histoire.

  3. C.H.

    @elvin :
    Disons que le côté positif du travail de Shiller et Akerlof n’est pas qu’il s’inscrit dans le cadre keynésien per se mais plutôt qu’il s’inscrit dans un cadre théorique tout court. Le « problème » que j’ai avec l’éco comportementale c’est le manque de caractère systématique de ces apports. Les insérer dans un cadre théorique pré-existant est un moyen de remédier à ce problème.

    Sur l’utilité de la théorie économique… disons que l’utilité est subjective, en matière scientifique également. Tout dépend ce que l’on cherche à expliquer ou à prévoir, voire même à défendre. Bon c’est mon côté relativiste « mcclosko-feyerabendien » qui s’exprime là…

  4. MacroPED

    Au moins un argument de plus et la science économique ne cesse de progresser…

  5. elvin

    @C.H.
    J’apprécie votre coming-out McCloskeyen. Nous sommes faits pour nous entendre puisque je dis la même chose qu’elle : « The progress of economic science has been seriously damaged. You can’t believe anything that comes out of the Two Sins. Not a word. It is all nonsense, which future generations of economists are going to have to do all over again. Most of what appears in the best journals of economics is unscientific rubbish. » (The secrets sins of economics).

    Elle oublie simplement qu’il y a d’autres hurluberlus qui font les mêmes reproches au « mainstream », mais ont quelque chose à proposer à la place : les « autrichiens ».

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