La science économique nous a-t-elle rendu individualiste ?

Sur le forum d’Econoclaste, Alexandre Delaigue a mis en lien les deux premières parties d’un documentaire diffusé récemment sur la chaîne de télévision britannique BBC. Voici les liens vers les trois épisodes :

The Trap – 1/3

The Trap – 2/3

The Trap – 3/3

Ce documentaire défend la thèse suivant laquelle une série de développements intervenus en sciences sociales, en économie et en psychologie à partir de la seconde guerre mondiale ont contribué à construire une certaine image de l’individu, égoïste, calculateur, rationnel, dans l’optique de promouvoir une certaine forme de liberté. Ce qu’essaye de montrer le documentaire, c’est qu’au final cette tentative a aboutie au résultat inverse : moins de liberté et plus d’inégalités. La science économique est très souvent citée comme exemple dans les deux premières parties : on y parle de Hayek, Buchanan, de la théorie des jeux et de Nash et Schelling, entre autres. Le documentaire insiste beaucoup sur le rôle de la théorie des jeux dans la construction d’une nouvelle image de l’Homme, qui apparaitrait au travers de cette théorie comme un stratège permanent, à la limite de la paranoïa, passant son temps à faire des raisonnements spéculaires : je pense que les autres pensent que je pense qu’ils pensent, etc.

C’est un documentaire très bien fait, qui donne la parole aux individus directement concernés (Nash, Schelling) et à certains spécialistes de la question (Phillip Mirowski notamment). La thèse défendue me parait en revanche contestable car elle mélange pas mal de choses… mais je vous laisse juger par vous-même. En revanche, en regardant ce documentaire je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la thèse défendue par Karl Polanyi dans La Grande Transformation. Polanyi développe l’idée que vers la fin du 18ème siècle une utopie s’est développée sous la forme de ce qu’il appelle la « mentalité de marché », à savoir l’idée que les individus sont invariablement et universellement guidés par la recherche du gain personnel et, qu’à ce titre, le « Grand marché autorégulé » est une institution humaine naturelle. Polanyi insiste sur le fait qu’il s’agit d’une utopie, dans le sens où cette idée d’un grand marché autorégulée n’a jamais pu se réaliser et est tout simplement irréalisable. Toutefois, selon lui, toute l’histoire économique du 19ème siècle et du début du 20ème est le résultat de cette croyance qui s’est trouvée elle-même « théorisée » dans la science économique de l’époque. Je pense que vous voyez le parallèle…

Il y a une question de fond derrière tout ça. Keynes a dit un jour :  « sooner or later, it is ideas, not vested interests, which are dangerous for good or evil« . La question est la suivante : dans quelle mesure les sciences sociales, l’économie en tête, sont-elles vectrices (reproductrices) ou créatrices des représentations que nous avons sur nous-mêmes ? Autrement dit, l’économie construit-elle ou décrit-elle la réalité qu’elle étudie ? La réponse est probablement les deux à un premier niveau d’analyse. Lorsqu’un modèle de décision ou un modèle financier, jusqu’alors en possession d’un seul acteur, devient connaissance commune, la réalité s’en trouve transformée. Mais la thèse défendue par ce reportage, ou la thèse de Polanyi, se positionnent un niveau d’analyse plus élevé : ici, il s’agit de dire que l’économie a transformé l’individu. C’est une problématique assez fascinante qui n’est pas loin d’être traitée par Max Weber. Weber souligne en effet le rôle joué par la science dans le processus de rationalisation. Ce qui est intéressant c’est que, chez ce dernier, la science « objective » n’est rendue possible que parce qu’il s’est opéré au préalable un processus qui a permi aux individus de prendre leurs distances avec leurs valeurs. En retour, l’économie et la sociologie se sont développées dans une perspective rationaliste, où l’idéaltype de « l’action rationnelle en finalité » occupe une place centrale. Ce qui est fascinant chez Weber c’est qu’on y trouve une idée de cercle herméneutique : c’est par le biais du processus de rationalisation, où les individus ont progressivement agit d’une manière de plus en plus proche d’une rationalité en finalité, que les sciences sociales objectives et rationalistes ont pu se développer. Et c’est le développement de ces sciences qui a rendu possible l’interprétation de notre société moderne comme étant un résultat d’un processus de rationalisation.

Si l’on suit cette interprétation, les développements de la théorie des jeux à partir des années 40, avant d’avoir transformé l’Homme, ont peut-être été d’abord la conséquence d’une nouvelle manière de penser nos sociétés…

18 Commentaires

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18 réponses à “La science économique nous a-t-elle rendu individualiste ?

  1. Passant

    L’économie a-t-elle transformé l’homme, ou est-ce tout simplement l’éducation ?

    Nul n’ignore que toute société mercantiliste a un projet éducatif : celui de faire de ceux de ses citoyens qui en sont capables des bêtes de guerre performantes et pragmatiques, et de marginaliser, voire, stigmatiser les autres. Et nul n’ignore que le mercantilisme est une valeur d’avenir.

  2. elvin

     » l’économie construit-elle ou décrit-elle la réalité qu’elle étudie ?  »

    Comment peut-on imaginer que les économistes ont transformé les hommes réels quand on sait combien de gens les lisent, et la place que tient la pensée économique dans l’éducation ?

    Même si ça répugne à l’ego des économistes, il me paraît plus qu’évident que les théories économiques n’ont strictement aucune influence sur le comportement quotidien des êtres humains.

    Mais c’est quand même vrai que l’économie (orthodoxe) construit la « réalité » qu’elle étudie. Le problème, c’est que cette soi-disant « réalité » n’a que peu de chose à voir avec la réalité réelle, malheureusement pour les économistes et heureusement pour nous !

  3. C.H.

    @elvin :
    L’influence n’a pas à être directe ; elle passe par plein de mediums divers et variés (hommes politiques, journaux, publicité, ouvrages de vulgarisation). La culture n’est jamais qu’un effet émergent produit par de multiples facteurs et sources d’influence. Je ne vois pas comment on peut nier que la science (toutes les sciences) participent incidemment à la construction de la représentation que nous avons de la réalité qui nous entoure.

    Sur l’économie orthodoxe, la question n’est pas de savoir si la réalité qu’elle étudie correspond à la « réalité réelle ». Toute théorie possède une dimension performative, dans le sens où l’objet qu’elle étudie n’existe pas à « l’état pur ». Il y a toujours un rapport aux valeurs comme disait Max Weber. En ce sens, par définition, quand vous contruisez une théorie, vous construisez une réalité à laquelle elle s’applique. Et, inévitablement, cela finit par jouer sur les représentations des individus, parfois jusqu’à se réifier.

  4. elvin

    je reste extrêmement sceptique.

    Partons de Hayek par exemple, puisqu’il semble que c’est lui l’affreux individualiste qui fait figure d’accusé. A travers les media divers et variés que tu cites, qu’est-ce qui reste vraiment de sa pensée, qui quand elle est présentée, est en outre le plus souvent grossièrement déformée et généralement dénigrée. Que les media contribuent à façonner l’opinion, c’est sûr. Mais entre les media et les économistes, et surtout ceux cites ici (Hayek, Buchanan, Nash, Schelling) y’a pas grand rapport.

    De plus, on ne parle pas ici seulement de « construction de la représentation que nous avons de la réalité qui nous entoure » mais de modification du comportement de l’ensemble des êtres humains (qui forme précisément la réalité économique qui nous entoure). Et dire que les économistes sont capables de faire ça, ça me paraît fort de café.

  5. Skav

    J’aurais plutôt tendance à voir la théorie des jeux comme en progrès en la matière. En caricaturant un peu :
    – homo economicus : rationnel basique, calcule sur son intérêt propre uniquement, joue toujours « égoiste » au dilemme du prisonnier
    – homme des jeux : rationnel évolué, prend en compte les autres, met en oeuvre des stratégies élaborées pour que la communauté joue « collaboratif ».

    Certes, il reste calculateur, mais devient moins individualiste.

  6. elvin

    Que les économistes reviennent progressivement (trop progressivement) à un modèle plus réaliste des êtres humains, tant mieux. Mais ça ne change strictement rien à ce que sont et font les humains réels. Faut pas confondre modèle (représentation) et modèle (exemple à suivre) !

  7. elvin

    Et même si les économistes présentaient leurs représentations comme des exemples à suivre (ce qu’heureusement ils ne font pas) pourquoi les autres les suivraient-ils ?

  8. Passant

    Esprit moutonnier ou par espoir de gagner plus. Par exemple, en ce qui concerne l’immobilier, le comportement des citoyens est notoirement mal informé et semble davantage fondé sur des croyances pseudo-économiques que sur une analyse rationnelle.

    Il y a sans doute là une confusion : un économiste ne qualifiera pas d’économie un gloubi-boulga jargonnant à la Jean-Marx Sylvestre parlant d’investissement, le pékin moyen, oui.

  9. tomasssss

    Je suis d’accord avec C.H quand il répond à elvin que l’influence de la théorie économique n’a pas à être directe pour modifier les comportements.

    Pour ma part il me semble clair que la théorie économique possède une dimension performative importante. Il suffit pour cela de penser à l’influence qu’on pû exercer Friedman ou Hayek sur les politiques économiques et sociales menées à partir des années 1970.

    La théorie économique a t-elle contribué à rendre les gens plus individualistes, à rapprocher leurs comportements du modèle de l’homo economicus? La question me semble pertinente et intuitivement j’y répondrais positivement.

    N’y a t’il pas d’ailleurs eu des travaux d’économie expérimentale qui comparaient les comportements d’étudiants en économie et d’étudiants d’autres filières, dans le cadre du jeu du bien public ; qui montraient que les choix des étudiants en économie étaient nettement plus proches de ce que prévoyait la théorie que ceux des autres étudiants. Peut-être pouvez vous m’éclairer la dessus?

  10. Gu Si Fang

    Ouais, la série est franchement désagréable car trop biaisée. La théorie des jeux? inventée par des stratèges es-bombes atomiques. L’équilibre de Nash? inventée par un schizoïde paranoïaque. etc. etc.

    Je crois que personne ne leur a parlé des jeux coopératifs…

  11. elvin

    @tomasssss
    que la théorie économique influence les gouvernements (et malheureusement aussi les étudiants en économie), bien sûr
    qu’une proportion importante de la population règle son comportement sur les « modèles » utilisés par les théories économiques, pas d’accord.
    autrement dit, si la théorie économique a en effet une dimension performative, cette dimension ne touche à mon avis que les gouvernements et certains dirigeants d’entreprise, mais une part infime de la population

  12. Passant

    D’un autre côté, une bonne partie de notre comportement social est dictée par l’image que nous nous faisons des convenances : par exemple, je ne porte pas de cravate par goût, mais par respect pour le goût présumé d’autrui : lequel n’apprécie pas davantage les cravates, mais sait que j’en porte pour lui témoigner du respect.

    La pensée libérale, l’individualisme, l’esprit de compétition, le respect aux institutions, à l’économie, à sa boîte et à la femme du patron c’est pareil : on le fait par politesse et par respect, mais ce peut être parfaitement insincère.

  13. Elvin : Vos commentaires me semblent reposer sur une vision de la réalité un peu étrange, dans laquelle il y a une « réalité » essentialiste observée et analysée par des chercheurs en sciences sociales totalement disjoints de celle-ci; que de ce fait vous attaquez un homme de paille, une sorte de théorie selon laquelle les chercheurs observent, les gens dans la réalité les « lisent » (ou pas) et cela change leur comportement. La réalité est infiniment plus complexe. Les chercheurs en sciences humaines et sociales font partie de la réalité, ce qu’ils font est déterminé par elle et au même moment, il est tout à fait possible qu’ils influent sur les perceptions et sur celle-ci. La question est justement de savoir comment fonctionne cette interaction.

    Pour prendre des exemples précis, l’ingéniérie financière a largement transformé les métiers de la finance (que ce soit en bien ou en mal est une autre question). La formule de Black-Scholes, la VaR, le MEDAF, sont des inventions de chercheurs qui ont eu des applications directes sur les métiers de la finance et ont largement modifié la façon dont ceux-ci s’exercent, dont la perception du risque et l’attitude face à celui-ci se déterminent. Certes, ces inventions sont nées d’un contexte, à la fois technique, idéologique, et d’un ensemble de pratiques; mais elles ont eu des conséquences. Dans d’autres domaines, on pourrait citer les multiples domaines dans lesquels des programmes de recherche scientifiques sont devenus des programmes d’action politique – à ce titre, on pourrait citer la théorie du développement, la théorie des jeux en matière de conflits; le rôle au 19ème des économistes anglais autour des corn laws; Ou alors l’impact du « capital » sur l’histoire du 20ième siècle; pour ne pas parler que des économistes le poids des sociologues dans l’évolution des systèmes scolaires. Tout cela a eu des conséquences fort concrètes, et ont eu un effet sur les comportements ne fût-ce qu’en conduisant à modifier l’environnement dans lequel ceux-ci se déterminent.
    On ne dispose pas d’un appareillage théorique satisfaisant pour comprendre ces mécanismes; à part peut-être la théorie évolutionnistes des « memes », mais qui n’est pas assez élaborée pour comprendre valablement les liens entre apparition et diffusion des idées et comportements. Croire que ce lien est simple – sous la forme de « les idées apparaissent et changent le monde » – ou inexistant – sous la forme « les scientifiques étudient, mais ne comprennent pas grand-chose, à une réalité qui se déploie indépendamment d’eux, sous leur microscope » – c’est passer totalement à côté d’une analyse sérieuse du rôle des savants, des sciences humaines en particulier, dans l’évolution sociale.

  14. elvin

    à force d’essayer de faire court, je prends le risque de me faire mal comprendre, ce qui est le cas ici. Reprenons donc plus lentement

    1. toute activité scientifique porte sur quelque chose qui échappe à la volonté de celui qui l’entreprend. Etudier par exemple la gravitation, c’est supposer que le mouvement des corps est soumis à des lois indépendantes de ma volonté, et chercher à connaître ces lois. Je peux modifier la réalité qui m’entoure, par exemple en lançant une pierre (ou non), mais une fois la pierre lancée, sa trajectoire et les conséquences sont soumises à des lois qui ne dépendent pas de moi. Autrement dit, je peux modifier la réalité, mais elle comporte des lois objectives et nécessaires qui la régissent.

    2.le cas des sciences sociales est particulier en ceci que la réalité objective à laquelle je m’intéresse est formée par tous les autres êtres humains. Mais le simple fait de les étudier signifie que je crois qu’il y a dans leur comportement des éléments indépendants de ma propre action, et qui déterminent les conséquences de mes actions, et des actions n’importe lequel d’entre nous. Comme pour la gravitation, chacun peut modifier la réalité qui l’entoure par ses actions, mais il existe des lois objectives auxquelles sont soumises les conséquences de ces actions, même si elles sont faites des réactions subjectives des autres humains.

    3.l’épistémologie autrichienne distingue entre l’histoire, étude des faits particuliers, et la théorie, étude des lois générales qui s’appliquent à tous les évènements particuliers. Je ne conteste absolument pas que les théories économiques peuvent modifier les évènements particuliers, mais je dis que les lois générales préexistent aux théories qui cherchent à les énoncer, comme dans les sciences physiques.

    4. il est néanmoins exact que mes actions peuvent modifier le comportement d’autres humains, et donc les lois que je croyais au départ objectives. La question est alors de savoir dans quelle mesure et à quel rythme. Pour prendre une analogie physique, le sucre a un pouvoir sucrant, OK ; mais mettre un morceau de sucre dans une tonne d’eau ne changera pas le goût de celle-ci. Comme dit Alexandre, il faut voir comment fonctionne cette interaction, dans notre cas comment se diffusent les théories. Et je maintiens que si on fait cette analyse, on conclura que le comportement de l’immense majorité des humains, et donc les lois « objectives » de l’économie, sont totalement indépendants des théories économiques, et que le statut de celles-ci par rapport à la « réalité » (je concède les guillemets » est le même que celui des théories physiques. C’est un des fondements épistémologiques de l’économie depuis Aristote, et que je crois irréfutable, même si quelques auteurs récents ont émis des idées différentes.

    4. En revenant au cas précis de « The Trap », l’idée est que les hommes sont égoïstes, calculateurs et rationnels et que c’est dû à l’influence de gens comme Hayek, Buchanan ou Nash. Et c’est à ça que je réagissais en disant (et je le maintiens) que c’est franchement (et doublement voire triplement) idiot.

  15. Enoch

    J’aurai tendance à rejoindre les avis de Elvin et Gu Si Fang, même si je dois reconnaître qu’A.Delaigue n’a pas tort.

    Tout d’abord, avant de s’interroger sur la question posée, on devrait s’interesser à qui la pose. Je trouve le documentaire plutôt mauvais, biaisé et malhonnête, Adam Curtis réalise ici une oeuvre de propagande ayant pour but de dépeindre les économistes ayant influé la révolution néo-libérale Anglo-Saxonne des années 80 comme d’obscures conspirateurs, des gens sans foi ni loi, sinon celle du profit. Quiquonque a lu Hayek, Friedman et Mises sait qu’il n’en ait rien.

    Il s’agit là du même Adam Curtis qui avait réalisé le documentaire The Power of Nightmare, aussi intellectuellement malhonnête qui consistait a dépeindre Leo Strauss comme un professeur de philosophie grecque avec une vision du monde à la John Wayne, indirectement responsable de la guerre en Irak.

    La thèse du documentaire est donc la suivante : Les théories des professeurs libéraux ont conduit à un monde ou seul le gain personnel n’a d’importance, les économistes sont responsables pour l’atomisation de la société.

    Répondons d’emblée à cette hypothèse :
    -Si les économistes libéraux sont responsables de la transformation du monde depuis les années 80, de son atomisation si je puis dire, doit on comprendre qu’avant que ceux ci soient sur le devant de la scène intellectuel politique et technocratique les gens étaient meilleurs (c.a.d moins individualistes, plus solidaires)? On sait tous que l’age de l’idéologie n’a pourtant pas commencé avec Milton Friedman ou Friedrich Hayek et Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, précédent le paradigme néo-libéral il y avait les paradigmes Keynésien et néo-Keynésien. Il ne me semble pas que les individus se soient montrés moins individualistes, moins enclin à protéger leur propre intérêt à l’époque, mais les structures du pouvoir étaient alors différentes, beaucoup moins dissolues avec des monopoles publics et des syndicalistes particulièrement puissants et bien souvent sans scrupule quand à l’usage du pouvoir dont ils bénéficiaient. Se rappeler par exemple du Winter of Discontent en Grande Bretagne, en réaction duquel Margaret Thatcher fut élu.
    Donc la thèse selon laquelle les intellectuels néo-libéraux sont responsables de l’atomisation récente de la société, qui implique par conséquent que les intellectuels keynésiens était responsable de sa non atomisation, ne tient tout simplement pas debout.

    Une parenthèse:
    Je ne souhaite pas développer trop le sujet de cette atomisation de la société, qui a bien eu lieu, c’est indéniable il me semble, mais si je devais suggérer des pistes et donner une brêve explication pour expliquer le contraste entre « l’avant paradigme libéral » et maintenant, je pense qu’il faudrait regarder en direction tout d’abord de la révolution keynésienne qui contribua a changer le rôle du gouvernement de simple administrateur du pays à celui de manager de l’économie (rappelons nous de la quête élusive du plein emploi, de la Phillips curve, etc…), de l’impact que celle ci a eu sur la mentalité des travailleurs (une certaine perte de responsabilité). Il faudrait aussi considérer l’impact de la démocratisation de l’industrialisation sur la productivité de la force de travail qui a eu pour conséquence de diminuer les écarts de salaire durant la période intitulé les 30 glorieuses, qui ont eu lieu ou que ce soit dans le monde occidentale, quelque soit le modèle économique en vigueur (à l’époque la France et l’angleterre avait des systèmes économiques très différents), puis la désintrualisation qui a eu exactement l’effet inverse partout. Pour finir, j’ajouterais un point peut être un peu controversé mais qui me semble crucial, la libéralisation sexuelle et morale durant les années 60 et ses conséquences sur la société actuelle. On sait que le noyau familial constitue la première cellule d’entraide et de solidarité économique, or, depuis le début des années 70 les divorces n’ont cessés d’augmenter (la promiscuité étant une cause importante de rupture), et l’on peut établir d’excellente corrélation entre pauvreté et cellule familiale incomplète ou inexistante, c’est particulièrement flagrant dans les sociétés Anglo-Saxonne. Les étudiants influencés par les théoriciens de cette libéralisation complète de l’individu ont passés leur diplome vers la fin des années 60 et sont venu à des positions de pouvoir vers l’age de 35-40 au début des années 80 ( et les hippies devinrent des yuppies). Je crois que cette thèse explique les choses de façon plus cohérente que celle développé par Curtis, et il me semblait nécessaire de répondre aux questions évoqués par son documentaire afin de pouvoir débattre convenablement du sujet du billet de l’auteur, qui je l’espère, ne m’en voudra pas pour cette longue parenthèse.

    Pour ce qui est de la question générale de l’impact des intellectuels sur le comportement des individus et donc de la société, celui ci est indéniable, mais très indirect et extrèmement imprécis. Hayek parlait souvent des « second-hand dealers in Ideas », expliquant qu’il y avait peu de vrai penseurs, mais surtout beaucoup de vulgarisateurs permettant aux idées de ce diffuser et par conséquent d’influer. J’aurai tendance à croire que ces second-hand dealers sont les journalistes aujourd’hui, qui débattent les idées plus ou moins bien, sans nécéssairement correctement les comprendre et influe par conséquent non seulement sur leur lecteur, mais aussi sur le monde politique. Plus à propos encore de nos jours est l’influence des think-tanks. A ce sujet, il est interessant de voir que Reagan implémenta les idées des supply-siders, qui prenait les théories de l’école de Chicago et les deformaient pour en faire des théories pseudo-keynesiennes de droite, voir par exemple la Laffer Curve.
    C’est la conséquence de cette distortion qui me fait douter de la pertinence d’assimiler théories économiques de laboratoire (la théorie des jeux) et changement social et sociétal. Quel individu lambda n’ayant pas étudié le sujet serait capable de parler pertinement de théorie des jeux? pire, quel individu se sert de l’étude de cette théorie dans la vie de tous les jours?
    Un autre point important qui mérite d’être abordé est celui de la structure du pouvoir dans nos sociétés modernes, comparé à disons, il y a 100 ans. On remarque que l’état est omni-présent dans la vie des concitoyens où que ce soit en Occident, or si l’état est composé d’individus et que ceux ci sont influencés par ces mêmes, ces idées diffusées peuvent avoir un impact énorme sur la société, par exemple en influençant un certain type de politique qui changera les « incitations » des individus.

    Les théoriciens ne sont donc pas responsables des « idées qui changent le monde », mais ont tout de même un degré d’influence puisque qu’entre le laboratoire et le monde, il existe un champs de distortion, de vulgarisation, qui fait qu’une idée émise dans le cadre universitaire n’est pas communément comprise par la société. Tracer une ligne droite entre théories économique et changement sociétal est une exagération grossière, on ne sera pas surpris des motivations politiques de Curtis.

    La théorie du Clash des Civilisations de Samuel Huntington est un autre exemple d’idée dont tous le monde parle mais que peu de personne comprennent réelement.

  16. Enoch

    une remarque aussi. PBS a produit un excellent documentaire qui prend plus ou moins le contrepoint de Curtis, d’une manière plus intellectuellement honnête. ça s’appelle Commanding Heights, ça dure six heure et c’est disponible en ligne ici:
    http://www.pbs.org/wgbh/commandingheights/

  17. Intéressante discussion.

    Elvin : sur vos 4 premiers points, tout repose sur le postulat selon lequel, pour vous citer, il existe des « lois générales préexistent aux théories qui cherchent à les énoncer, comme dans les sciences physiques ». C’est un postulat très fort, proche du positivisme d’un Auguste Comte, mais ce n’est rien de plus que cela : un postulat. Or ce postulat est discutable en physique (cf l’observation qui détermine la réalité dans la physique quantique) et l’est encore plus dans le domaine des sciences sociales. Un autre postulat pourrait être qu’il n’y a pas de lois générales dans les sciences sociales, seulement des régularités qui s’observent dans des contextes spécifiques. Il se trouve que la recherche de lois générales en sciences sociales n’a pas donné de résultats convaincants; c’est peut-être qu’on a mal cherché, plus probablement que c’est une quête futile et sans issue reposant sur des postulats essentialistes.
    Si l’on considère par contre que les sciences sociales ne peuvent qu’observer des régularités valides dans un contexte, le problème devient différent : premièrement le chercheur fait partie du contexte ce qui influe sur sa production; deuxièmement, ce qu’il trouve peut modifier le contexte, ou en révélant une régularité, faire disparaître ou changer celle-ci en changeant le comportement des acteurs. On pourrait dire alors que c’est ce comportement stratégique des acteurs qui constitue la « loi générale »; mais on se retrouve alors dans un univers d’équilibres et de parcours multiples, sous l’effet d’une contingence irréductible et la « loi générale » ne rend pas la réalité plus intelligible.

    Pour revenir au documentaire, il me semble inexact de décrire sa thèse comme « les gens sont devenus égoistes et calculateurs sous l’effet de modèles réductionnistes les présentant comme tels ». Sa thèse est qu’un programme scientifique fondé sous l’hypothèse réductionniste de rationalité individuelle s’est transformé en un programme d’action politique visant à libérer les individus, liberté conçue comme la possibilité d’exercer sans contrainte son égoisme stratégique. Selon lui toujours, ces politiques concrètes fondées sur une conception réductionniste de l’individu et de la liberté ont abouti à transformer des institutions reposant auparavant sur l’éthique professionnelle à des agglomérats d’individus tricheurs et manipulateurs. Avant on attendait des gens qu’ils « fassent bien leur travail » dans un cadre bureaucratique wébérien; après, qu’ils « exercent leur créativité individuelle » face à un système de normes et d’objectifs quantitatifs. Au total on a remplacé des individus mus par une éthique professionnelle par des mercenaires écrasés de règles bureaucratiques.

    Il y a beaucoup à redire sur cette thèse : l’idéalisation du passé d’individus « mûs par une éthique et un sens du devoir collectif », le rôle joué par l’individualisme méthodologique des sciences sociales (j’aurais plutôt personnellement tendance à voir dans cette évolution une dérive de la social-démocratie inscrite dans ses objectifs de départ, et le développement du managérialisme); il n’empêche qu’à notre époque de conflit des chercheurs autour d’une autonomie fondée sur l’évaluation quantitative; de banquiers aveuglés par les mathématiques; de lois liberticides se multipliant dans les états socio-démocrates sous le prétexte de « sécurité »; cette thèse résonne de façon troublante.

  18. elvin

    Arrêtons là cette discussion, car la dose d’épistémologie est peu-être un peu forte pour la plupart des lecteurs de ce blog. Je dirai simplement que :
    1. la croyance en des lois antérieures aux théories est un postulat certes, mais un postulat constitutif de la démarche scientifique. Un scientifique ne peut pas le nier sans tomber dans une contradiction performative.
    2. la possible exception pour la physique quantique est un débat de fond chez les physiciens (Einstein par exemple n’y croyait pas). Mais elle ne touche nullement les phénomènes à l’échelle macroscopique. Si exception il y a au niveau quantique, ça ne justifie en rien une exception pour les sciences sociales, qui se situent par définition à cette échelle.
    3. je crois pour ma part que des lois sociales universelles existent, et qu’on les trouve dans la praxéologie de Mises ( et chez d’autres auteurs avant lui)
    4 quelqu’un a-t-il jamais vu « un programme d’action politique visant à libérer les individus, liberté conçue comme la possibilité d’exercer sans contrainte son égoisme stratégique » ailleurs qu’en rêve ?

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