De l’importance du pouvoir

On apprend que, sous l’impulsion présidentielle, la France envisage rapidement d’encadrer la rémunération des traders. La Grande-Bretagne semble se préparer à faire quelque chose de similaire. Bonne idée ou pas ? En fait, ce n’est pas la bonne question. La bonne question est celle que pose Chris Dillow : pourquoi les banques accordent-elles de telles rémunérations. D’après Dillow, c’est une histoire de pouvoir :

« Traders must be bribed not to plunder the firm. If you don’t pay them millions, they’ll sell the banks’ assets cheaply to rival firms for which they then go and work. They are paid fortunes not because they have skill, but because they have power« .

Les traders occupent bien entendu une place stratégique dans les banques et, étant donné le contexte d’extrême concurrence entre les établissements financiers, sont en position de force. Les rémunérations extrêmement élevées versées par les banques sont un moyen pour ces dernières de s’assurer que leurs employés se comporteront de manière loyale.

On peut maintenant se poser la question initiale : est-ce une bonne idée de limiter les marges de manoeuvre des banques dans le cadre de la rémunération de leurs employés ? On voit tout de suite que le résultat d’une telle mesure serait de faire perdre aux banques un outil central de gouvernance. Entendons-nous bien : il y a probablement de bonnes raisons d’être outré par les bonus touchés par certains traders et patrons. Sur un plan éthique, cette situation est difficilement acceptable. Cependant, on agissant sur les rémunérations, la réglementation va agir sur les symptômes, pas sur les causes. Avec le risque d’engendrer de nouveaux problèmes… 

11 Commentaires

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11 réponses à “De l’importance du pouvoir

  1. Gu Si Fang

    Le raisonnement de Dillow est plausible, mais peu argumenté. Il suppose implicitement deux choses :

    1) le coût de sortie pour un client est négligeable, il peut facilement changer de banque à tout moment, sans être pénalisé en termes de tarifs, de relation commerciale, de confiance, etc.

    2) la relation personnelle avec un trader particulier a de la valeur pour le client, au point qu’il suivra son trader préféré si celui-ci passe à la concurrence.

    Dillow donne-t-il des arguments à l’appui de ces deux points?

    Par ailleurs, même si ces deux points sont vérifiés, il existe des mécanismes qui permettent de limiter l’appropriation des clients par les commerciaux, fidéliser les clients, etc. Pourquoi les banques seraient-elles plus démunies que les autres activités reposant sur des actes commerciaux répétés?

    A mon avis, on ne peut pas écarter la possibilité que les intérêts des traders et de leur employeur sont en réalité bien alignés. En période de bulle, l’opportunité de profit pour les banques est de courte durée, et l’offre de main-d’oeuvre qualifiée ne se développe pas au même rythme. Il faut du temps pour former un trader, et quand les profits des activités de marché explosent, la banque a intérêt à faire monter les salaires pour attirer chez elle les compétences existantes.

    Je dirais que la banque est amenée à rétrocéder une partie de la rente monétaire – ou butin😉 – à certains salariés, clients, fournisseurs etc. C’est tout simplement l’élasticité de l’offre qui détermine la répartition.

    La création monétaire, qu’elle soit faite par la B.C. ou par le crédit, entraîne une redistribution des richesses en déformant les prix et les salaires!

  2. Gu Si Fang

    Je me permets d’ajouter un argument à l’appui de mon explication :

    « L’effet Dillow » – c’est-à-dire l’appropriation de la relation commerciale par les traders – est un effet durable. On devrait s’attendre à ce qu’il fasse monter la part fixe des salaires.

    « L’effet bulle » – c’est-à-dire le partage du butin – est un effet temporaire, comme la bulle elle-même. On devrait s’attendre à ce qu’il fasse monter la part variable des salaires.

    En pratique, il me semble que ce sont surtout les bonus des traders qui ont augmenté…

  3. Nicolas

    Le propos est pertinent. Mais la liberté totale laissée aux banques n’a-t-elle pas également comme conséquence l’assèchement du crédit constaté ces dernières semaines. Après la confiance donnée mais pas véritablement confirmée, l’Etat joue la carte plus autoritaire. A tort ou à raison ?

  4. @ Gu Si Fang : pour vérifier le pouvoir des traders, le mieux est encore de se reporter aux travaux d’Olivier Godechot. Tiens, ça me donne envie d’en faire une note de blog, ça.

  5. Gu Si Fang

    @ Une heure de peine

    Oui, c’est en effet un sujet d’actualité! Sur Amazon, on peut lire dans la présentation : « les travailleurs de la finance se reconnaissent des quasi-droits de propriété sur des actifs de l’entreprise ». On est bien en phase avec Dillow.

    Si c’est factuellement exact, ça n’est pas pour autant une « explication ». Quelles sont la ou les causes de ce phénomène?

    Ce que je dis, c’est que l’expansion monétaire est un facteur (pas nécessairement le seul) qui modifie les incitations – et donc à la marge les comportements – dans le sens de ce que décrivent Dillow et Godechot.

  6. Real

    Avancer comme le fait Dillow que les remunerations faramineuses des traders dependent de leur pouvoir et non pas de leur expertise n’a pas de sens.Dans le milieu de la finance, les remunerations sont tres elevees parce que les gains engranges peuvent etre enormes. La banque loue l’expertise du trader et lui fournit le levier. Ce sont ces gains qui donnent du pouvoir. En revanche,un trader qui ne « performe plus » voit son pouvoir fondre comme neige au soleil et le levier aussi. La banque le congediera et embauchera un « performant ». Les bons traders sont peu nombreux. Les banques se battent pour les avoir et engagent une armee d’aspirants traders moins bien payes pour occuper les sieges de leur salles de trading . Tout ce monde la ne peut generer des profits que parce que le levier qui leur est octroye est plus grand (basique). Pour suivre Dillow, il faudrait croire en l’existence d’une conspiration de la guilde des traders qui se reunirait secretement pour maintenir le levier financier a un niveau eleve.
    Pour les vrais facteurs de causalite, je renvoie le lecteur aux commentaires tres pertinents de Gu Si Fang sur les facteurs de causalite.

  7. Même en acceptant l’hypothèse de Dillow, le fait de limiter les bonus _de manière coordonnée_ permettrait justement d’éviter le passage à la concurrence, qui ne pourrait pas offrir plus.

  8. L’autre côté du raisonnement, en y repensant : je ne vois pas ce qui empêcherait un trader même surpayé de passer à la concurrence tout en pillant sa banque, s’il espère être aussi bien payé à l’arrivée. A moins que les banques ne soient dans une course infinie à payer le plus possible pour garder chacune ses traders, ce qui serait singulier.

    Les situations observées dans un des articles liés par Chris Dillow ne se produisent que parce que la baisse des bonus n’est pas coordonnée, mais arrive brutalement chez un seul acteur isolé.

  9. Question naive : en période de crise comme en ce moment, j’imagine que les traders n’ont pas tellement envie de se retrouver au chômage, et donc leur pouvoir effectif diminue. Donc le spectre du licenciement n’est-il pas suffisant pour limiter les salaires sans danger ?

  10. MacroPED

    Je partage l’analyse de cet article…

  11. Gu Si Fang

    Tout à fait en lien avec ce post, un article de Thomas Philippon sur VoxEU : « Are bankers paid too much? »

    http://www.voxeu.org/index.php?q=node/2966

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