Paul Krugman et le protectionnisme

Où est passé le Paul Krugman qui ridiculisait les partisans du protectionnisme ? C’est ce que je me suis demandé pendant quelques secondes quand j’ai lu l’un de ces derniers billets où Krugman indique qu’en période de récession, le protectionnisme s’apparente à un optimum de second rang. Certes, le protectionnisme engendre une distortion des incitations nous dit Krugman, mais, en l’absence d’une coordination mondiale des plans de relance, il s’agit d’une solution meilleure qu’un maintien total du libre-échange. L’argument semble se tenir : si vous faites tout seul un plan de relance dans votre coin, vous stimulez les économies autour de vous par l’augmentation de vos importations, mais vous creusez votre déficit commercial et votre économie voit l’effet multiplicateur de la relance être diminué d’une ampleur fonction de la propension marginale à importer. Résultat des courses, si tout le monde est dans son coin, chacun est incité à modérer son plan de relance et, au final, le montant total de relance est sous-optimal. Dilemme du prisonnier classique.

Mais l’argument est spécieux, Paul Krugman ou pas. Je veux bien, comme Krugman le dit, que s’opposer par principe au protectionnisme relève de la théologie et pas de l’économie. Mais quand même… D’une part, et Krugman le souligne lui-même, il y a un argument d’économie politique contre ce « protectionnisme de circonstance » : une fois sortie de la crise économique, on risque de se retrouver enfermé dans un sentier protectionniste, où chaque Etat aura la tentation (ou sera incité) de maintenir les barrières qui devaient au départ n’être que provisoires. Cet argument se suffit déjà à lui-même. Mais, d’autre part, on peut invoquer un second argument relevant directement d’un problème d’efficience : les mesures protectionnistes sont à effet immédiat, tandis que le plan de relance ne fait sentir ses effets que d’une manière étalée dans le temps. Qu’est ce que cela veut dire ? Que, sauf à avoir un timing ultra-précis, entre le moment où les mesures protectionnistes vont être mis en place et celui où le plan de relance va commencer à faire sentir ses effets (dans l’hypothèse où les plans de relance sont efficaces), l’économie va se retrouver à importer des biens plus chers sans que la production domestique ait eu le temps d’augmenter. A cela s’ajoute que, de toutes façons, l’élasticité prix de la demande n’est jamais totale : si la hausse des prix des produits importés peut induire une baisse des importations en volume, elle peut aussi, dans un premier temps tout du moins, induire une hausse des importations en valeur. Ces deux effets font que l’on pourrrait avoir une sorte de « courbe en J », comme cela se passe lorsqu’un pays dévalue sa monnaie.

Pas sûr donc que ce type de mesure soit bénéfique pour une économie, bien au contraire. Si les consommateurs se retrouvent à acheter des produits importés plus chers et que, pour x raisons (habitudes de consommation, importance accordée à la qualité, production domestique insuffisante, etc.), ils ne substituent pas totalement leur consommation de biens importés par une consommation de produits domestiques, on se retrouvera avec une perte de bien-être. Evidemment, des petits malins trouveront quelques contre-arguments : par exemple, l’Etat protectionniste va accroître ses revenus, ce qui comblera les déficits causés par les plans de relance. Ou encore, le fait de protéger les marchés domestiques peut inciter des entreprises locales à plus investir en anticipation des revenus issus de la rente ainsi créée. Mais reconnaissons que ce n’est pas très convaincant…

4 Commentaires

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4 réponses à “Paul Krugman et le protectionnisme

  1. Gu Si Fang

    En lisant La mondialisation n’est pas coupable il y quelques temps, j’avais retenu que Krugman restait très très prudent sur l’usage de sa théorie en termes de politique publique. En gros, il restait un fervent défenseur du libre-échange, et mettait en garde contre toute généralisation hâtive de ses modèles de spécialisation. J’ai mis ici quelques notes de lecture sur le livre.
    http://gusifang.blogspot.com/2007/05/livre-la-mondialisation-nest-pas.html

  2. MacroPED

    « Le libre-échange a perdu à jamais son innocence… »Cette phrase du célèbre La mondialisation n’est pas coubable (pas totalement…) demeure encore d’actualité…

    Evoquer « protectionnisme de circonstance » est très intéressant. Comme tous les économistes, je crois à la vertu du libre-échange (j’en suis pas encore un car en formation) mais dire que une fois le tempête passé, les pays vont s’en tenir à leur « maigre solution circonstancielle ». Il y a de quoi à s’interroger…

  3. MacroPED

    « mais, en l’absence d’une coordination mondiale des plans de relance, il s’agit d’une solution meilleure qu’un maintien total du libre-échange ». The second solution ou pas, cette phrase pose un autre problème: efficacité de plan de relance.

    Martin Feldstein pense que les mauvaises politiques, bien que coordonnées sont sous-optimal que des bonne politiques sans coordination. D’où, de bonnes interrogations s’imposent…

    Et l’intuition de K.Rogoff et M.Obstelfd toque déjà…

  4. d099

    non le protectionnisme élargi n’est pas une bonne idée car certains importateurs vont devoir :
    – acheter local
    – ou fermer
    donc leurs clients vont avoir leur biens plus chers.

    Les exportateurs vont aussi avoir des soucis: soit baisse des prix, soit fermeture car pas de débouchés.

    Donc si on rouvre les frontières un an après, le paysage aura déjà changé pour le pire certainement.

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