Robin des Bois et les bourgeois

anti-coco

Une des grandes questions qui préoccupent les sciences sociales et en particulier l’économie est la suivante : d’où viennent les droits de propriété ? De manière encore plus fondamentale, on peut se demander si la notion même de propriété est universelle ou spécifique à certaines sociétés humaines (et animales). Bien sûr, je ne vais pas essayer de répondre à ces questions ici, mais de donner un éclairage particulier à l’aide de la théorie des jeux évolutionnaires.

Quand il s’agit de se poser la question des droits de propriété, il est très utile de partir d’un type de jeu générique, connu sous le nom de « Hawk-Dove game » (ou « jeu de la poule mouillée »). J’ai déjà par exemple à plusieurs reprises ici parlé des travaux de Robert Sugden qui utilise ce jeu à cette fin. Pourquoi ce jeu en particulier ? Parce qu’il formalise un contexte dont on peut facilement imaginer qu’il prévale à l’état de nature, dans lequel des individus se font face avec la tentation pour chacun d’agresser l’autre pour s’emparer des biens en sa possession. Dans le jeu hawk-dove, chaque individu a deux possibilités : ou bien se comporter de manière agressive (hawk) et tenter de s’approprier par la force des ressources disponibles, ou bien se comporter de manière pacifique (dove) et essayer de parvenir à un accord équitable avec autrui. La matrice générique est la suivante :

 

      Joueur 2  
    Hawk   Dove
  Hawk (v-c)/2 ; (v-c)/2   v ; 0
Joueur 1        
  Dove 0 ; v   v/2 ; v/2

La lecture est la suivante : quand les deux individus qui se rencontrent sont agressifs, ils se battent pour acquérir les ressources d’une valeur équivalente à v et s’infligent mutuellement des blessures pour une valeur équivalente à c. On fait l’hypothèse que lors d’un tel affrontement chacun à la même probabilité de l’emporter (1/2) et surtout que c>v. Si les deux joueurs sont pacifiques, ils se partagent d’un commun accord le butin v et récupèrent donc chacun v/2. Quand un agressif rencontre un pacifique, le premier s’approprie toutes les ressources v et laisse le pauvre Dove avec rien. A partir du moment où la condition c>v est vérifiée, ce jeu comporte deux équilibres de Nash : (Hawk, Dove) et (Dove, Hawk). En d’autres termes, chacun a toujours intérêt à adopter un comportement opposé à celui de l’individu avec lequel il interragit. Il est aisé de montrer  que si l’on se place dans une perspective évolutionnaire, ce jeu comporte un seul équilibre évolutionnairement stable (qui correspond à l’équilibre de Nash en stratégie mixte) qui est p* = v/c. En d’autres termes, il y a un équilibre intérieur stable de telle sorte, qu’en permanence, une proportion p* = v/c de la population se comporte de manière agressive et une proportion 1-p* = 1-v/c se comporte de manière pacifique.

L’équilibre p* = v/c est un ordre spontané. Cependant, qui dit ordre spontané ne dit pas « meilleure solution » ou « situation la plus souhaitable ». En l’occurence, cette situation est sous-optimale car pour tout p* autre que 0, on est dans une situation où des joueurs agressifs vont parfois se rencontrer, engendrant un « gaspillage » de ressources d’un montant de c. En fait, on est en présence de quelques choses qui ressemble à une défaillance de marché : les individus n’agissent que dans le but de maximiser leur fitness (gains) sans se préoccuper des conséquences pour le bien-être du reste de la population. D’où vient le problème ? De l’absence de droits de propriété. Les ressources n’appartenant à personne, chacun peut être amené à rentrer dans un conflit couteux pour la société avec autrui. On tient peut-être là l’une des raisons d’être des droits de propriété : fournir une information permettant d’anticiper plus facilement le comportement d’autrui et éviter ainsi de rentrer dans un conflit inutile.

John Maynard Smith, dans un article publié en 1974, propose une interprétation basée sur l’émergence de ce qu’il qualifie la stratégie des bourgeois (ou stratégie bourgeoise). La stratégie bourgeoise est basée sur l’idée que la plupart du temps les ressources sont toujours en possession de quelqu’un, même s’il n’y a aucun titre de propriété. Elle suit la règle suivante : « si je suis le possédant, je joue aggressif, si je suis l’intrus, je joue pacifique ». Si on fait l’hypothèse que la possession est répartie de manière égalitaire dans la population et que donc le Bourgeois a toujours une chance sur 2 d’être le possédant dans une interaction, on obtient une nouvelle matrice :

        Joueur 2    
    Hawk   Dove   Bourgeois
  Hawk (v-c)/2 ; (v-c)/2   v ; 0   v/2 + (v-c)/4 ; (v-c)/4
             
Joueur 1 Dove 0 ; v   v/2 ; v/2   v/4 ; v/2 + v/4
             
  Bourgeois (v-c)/4 ; v/2 + (v-c)/4   v/2 + v/4 ; v/4   v/2 ; v/2

Comme (vc) est toujours négatif, on voit clairement que (Bourgeois ; Bourgeois) est le seul équilibre de Nash et, moyennant une courte démonstration, que Bourgeois est également la seule stratégie évolutionnairement stable (toutes les SES sont des équilibres de Nash). La stratégie bourgeoise correspond en fait à la norme capitaliste définissant la propriété privée. De ce point de vue, on peut donc interpréter la propriété privée comme un arrangement institutionnel ayant émergé car il permettait d’éviter des conflits entrainant des gaspillages. Comme elle est évolutionnairement stable, une fois adoptée par tout le monde, cette stratégie ne peut pas être envahie par une stratégie alternative (sauf choc exogène massif).

Il est possible que les droits de propriété aient vraiment émergés de cette manière. D’ailleurs, des études d’éthologie ont montré que chez certaines espèces de singes et d’autres animaux la stratégie bourgeoise semble prévaloir. Par quel mécanisme exactement cette stratégie a-t-elle émergé reste une question non élucidé. L’hypothèse de Robert Sugden est que la propriété s’est progressivement constituée comme une norme tacite au fur et à mesure que les individus ont observé la propension des individus en possession manifeste d’un objet à se comporter de manière aggressive. Cette interprétation est surement trop générique pour être valable mais elle pourrait expliquer en partie pourquoi c’est cette forme de propriété qui s’est développée et pas une autre. En effet, d’autres arrangements institutionnels plausibles auraient pu résoudre le problème du gaspillage dans le jeu « hawk-dove ». On peut par exemple penser à ce que Samuel Bowles appelle la stratégie « Robin des Bois ».

Cette stratégie s’énonce ainsi : « si je suis l’intrus, je me comporte de manière aggressive, si je suis le possédant, je me comporte de manière pacifique ». Tout le monde a reconnu là une maxime à orientation communiste, celle de la propriété collective, autrement dit de la non-propriété. Ceux qui le souhaitent pourront vérifier par eux-mêmes que la stratégie Robin des Bois est, au même titre que la stratégie Bourgeoise, également évolutionnairement stable (voir ici pour les deux critères de la stabilité évolutionnaire). De plus, on voit facilement que ces deux stratégies sont équivalentes en terme de Pareto-efficience puisqu’elles résolvent le même problème de manière parfaitement symétrique. Dans les deux cas, la base de leur succès réside dans le fait qu’elles s’appuient sur une information additionnelle pour éviter les conflits inutiles. Par conséquent, en théorie tout du moins, les deux institutions que sont la propriété privée et la propriété collective ont le même potentiel pour proliférer.

Bon, il se trouve que la propriété collective n’a pas connu un grand succès. Même chez les animaux, elle est très rare. John Maynard Smith rapporte quand même qu’une espèce d’araignées, nommée Oecibus civitas, se comporte suivant une règle proche de la stratégie Robin des Bois. Mais c’est l’exception qui semble confirmer la règle. On peut invoquer de multiples explications. Outre celle de Sugden mentionnée plus haut, on peut tout simplement penser qu’en raison même de leur stabilité évolutionnaire, une fois qu’elles se sont imposées, ces stratégies sont quasi-impossibles à remplacer. L’histoire nous indique évidemment que les choses sont plus complexes. En tout cas, la sélection naturelle a préféré les bourgeois à Robin des Bois ; est-ce là la fin de l’Histoire ?

Publicités

15 Commentaires

Classé dans Non classé

15 réponses à “Robin des Bois et les bourgeois

  1. peck

    J’ai du mal à voir pourquoi c>v.
    Cela impliquerait que lorsqu’ils se battent les adversaires détruisent toutes les ressources et même plus. En gros ils se détruisent mutuellement.

  2. elvin

    ya plus simple, et à mon avis infiniment plus convaincant:

    John Locke , Second traité du gouvernement civil, section 27:
    « Though the earth, and all inferior creatures, be common to all men, yet every man has a property in his own person : this no body has any right to but himself. The labour of his body, and the work of his hands, we may say, are properly his. Whatsoever then he removes out of the state that nature hath provided, and left it in, he hath mixed his labour with, and joined to it something that is his own, and thereby makes it his property. It being by him removed from the common state nature hath placed it in, it hath by this labour something annexed to it, that excludes the common right of other men : for this labour being the unquestionable property of the labourer, no man but he can have a right to what that is once joined to, at least where there is enough, and as good, left in common for others. »

    Pour ceux qui auraient du mal avec l’anglais du XVIIe siècle, je peux fournir une traduction (à condition qu’on me le demande gentiment)

  3. C.H.

    @elvin :
    Hum… je n’ai jamais été convaincu par les diverses tentatives de justification de la propriété privée à partir de Locke. Le pire étant la thèse capiloctractée de Nozick. D’ailleurs, dans la citation, il faut noter le fameux proviso lockéen « at least where there is enough, and as good, left in commn for others ». Il est très facile d’utiliser Locke dans un sens géo-libertarien ou même communiste, cf. les travaux de Gerald Cohen. Pour ma part, (pour ce que je connais de ces différentes théories) je reste sceptique…

    @peck :
    Ce n’est pas une hypothèse farfelue si l’on considère que celui qui est vaincu est blessé voir meurt. Ajouté au fait que tout conflit engendre une destruction de ressources.

    Maintenant, si on considère que v>c, le jeu change totalement de nature puisqu’on obtient un dilemme du prisonnier. L’agression devient une stratégie dominante. C’est une autre manière de se représenter l’état de nature hobbésien et ça apporte d’autres éclairages.

  4. elvin

    @C.H.
    Naïf que je suis, j’ai du mal à comprendre comment on peut ne pas être d’accord avec Locke sans être en contradiction avec son propre comportement quotidien. Peux-tu m’expliquer ?

  5. C.H.

    La question n’est pas d’être ou de ne pas être d’accord avec Locke. D’une part, la pensée de Locke ne se réduit pas à une citation, d’autre part Locke est un auteur marqué par son temps, qui a développé une thèse en correspondance avec son temps. Invoquer Locke pour tout expliquer n’a pas de sens. Qui plus est, je le redis, la clause lockéenne pose des problèmes d’interprétation, qui peut justifier tout et n’importe quoi.
    De manière générale, la thèse de la propriété de soi (et de son travail) est vraiment très très problématique, et ça même une partie des libertariens le reconnaissent.

  6. fred

    Sur le triomphe du bourgeois sur Robin des bois, çà ne pourrait pas se résoudre en intégrant le fait qu’il est possible d’améliorer la performance de la ressource en renonçant temporairement à sa consommation?
    Une société de Robins des Bois souffrirait d’un problème de free ride (nul n’est incité à améliorer la ressource) qui la rendrait vulnérable face à une société de bourgeois.

  7. elvin

    @C.H.
    je ne parle pas de Locke en général, mais des trois phrases précises que je cite, où il justifie (à son avis) la propriété.
    Je sais que le proviso lockéen pose des problèmes, mais je ne pense pas que ça peut « justifier tout et n’importe quoi ».
    Et j’ai du mal à imaginer que tu puisses ne pas te considérer comme propriétaire de toi et de ton travail. On peut ratiociner autant qu’on veut, mais en fin de compte il vaut mieux être cohérent avec soi-même.

  8. C.H.

    Le problème est que Locke est sur un registre normatif (ce qui est normal d’un point de vue de philosophie politique). Le problème qui m’intéresse ici (et qui doit intéresser l’économie) ce n’est pas ce qui doit être mais ce qui est. Peu importe les options philosophiques et normatives de chacun, il est par exemple un fait que l’esclavage a existé. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal, légitime ou non, mais comment s’est apparu et comment ça a disparu. Idem pour la propriété privée. Locke justifie la propriété privée, il n’explique pas son émergence historique.

  9. Aeriscor

    On peut aussi considérer que le ratio v/c n’est pas constant et dépend de considérations « culturelles » ( valeur accordée à la vie, aversion au risque, décroissance de l’utilité marginale ). Plus une société est riche et complexe plus les dégâts sont importants et les gains faibles lors d’un conflit, etc.
    Well je manque un peu de temps mais l’idéee m’amuse il faudra que j’étudie un peu ce que peut donner ce modèle et sous quelles hypothèses.

  10. elvin

    OK Locke c’est de la philo et pas de l’économie. Mais alors, l' »émergence historique » c’est de l’histoire, pas de l’économie non plus.
    Allez, je sens que je vais m’arrêter là…

  11. C.H.

    Peu importe qu’il s’agisse d’histoire, d’économie ou de je ne sais quoi. D’une part,il s’agit ici de distinguer le positif du normatif . D’autre part,la séparation entre les sciences (sociales) relève d’abord de critères institutionnels plutôt qu’épistémologiques.

    A ce sujet, je terminerai cette discussion en citant Hayek (« La route de la servitude ») : « Personne ne saurait être un grand économiste en étant seulement économiste et je suis même tenté d’ajouter qu’un économiste qui n’est qu’économiste peut devenir une gêne, si ce n’est un danger ».

  12. C.H.

    @Fred :

    Oui, c’est l’explication standard pour justifier de la supériorité de la propriété privée sur la propriété collective. En fait, comme je le dit dans le billet, la propriété collective est en fait une « non-propriété » : comme tout le monde est propriétaire en général, personne ne l’est en particulier. Cela dit, ce type d’arrangement institutionnel a pu fonctionner localement à l’occasion.

  13. elvin

    Halte au malentendu ! Je suis tout à fait d’accord avec ce que disent C.H. et Hayek. Pour faire bon poids, j’y rajoute même Mises:
    « Ce qu’offrent les diverses branches isolées de la science est toujours fragmentaire, et doit être complété par les résultats de toutes les autres branches. Du point de vue de l’homme agissant, la spécialisation de la connaissance et sa décomposition en diverses sciences n’est qu’une méthode de division du travail. De la même façon que le consommateur utilise les produits de diverses branches de production, l’acteur doit faire reposer ses décisions sur les connaissances fournies par les diverses branches de la pensée et de la recherche. »(Human Action, Ch XXIII,1]

    Ce que je critique, c’est justement la manie de trop d’économistes de vouloir redéfinir les choses à leur guise et de refaire le boulot des autres disciplines au lieu d’utiliser leurs apports. C’est notamment là qu’est le danger dénoncé par Hayek.

  14. Thomas

    A propos de propriété, vous avez jetez un coup d’oeil au texte « qu’est ce que la propriété » que j’avais mis en lien chez éconoclaste?
    Depuis que je l’ai lu, j’ai l’impression que ce qu’on appelle propriété en économie positive et normative est vraiment très pauvre et reflète mal la complexité de la propriété.
    Oui la théorie des jeux peut formaliser notre intuition sur l’origine de la propriété, ou sur la tragédie des communs mais bon, je reste assez sceptique lorsqu’il s’agit de réduire la propriété à un jeu.
    Il me semble aussi que Nozick dit lui même que sa théorie de la justice par l’habilitation peut très bien se passer d’une théorie de la propriété (j’ai pas retrouvé la phrase mais il ne me semble pas dire de bêtise). Peut-être est-ce là sa faille ; si on peut montrer que la propriété même dans une version idéale ne peut par certains aspects respecter les 3 principes d’acquisition de transfert et de correction des injustices, alors la théorie de Nozick tombe à l’eau (même si on en a pas pour autant justifier une autre).
    C’était mon commentaire je refais le monde :p.

  15. Gu Si Fang

    Post très intéressant ! Ca me rappelle Dawkins qui parle de cette question, des araignées collectivistes et des papillons bourgeois, dans le Gène égoïste.

    Dans la discussion entre C.H. et elvin, je voudrais souligner un point de convergence.

    La justification lockéenne du droit de propriété est de type jusnaturaliste : c’est parce que la nature de l’homme est ce qu’elle est, dit Locke, que le droit de propriété est justifié. Mais ce que l’on appelle la nature de l’homme, c’est l’état actuel du pool génique, qui fait que nous sommes des animaux sociaux, rationnels, qui parlent, etc.

    Or le raisonnement évolutionnaire revient à expliquer cet état du pool génique : si le comportement « Bourgeois » est une SES, les allèles favorisant ce type de comportement devraient être majoritaires dans le pool. C’est-à-dire que Locke prend la nature de l’homme comme une donnée, tandis que l’évolution tente de remonter la chaîne de causalité et d’expliquer cette nature. Mais au fonds ils disent la même chose.

    Sinon, Thomas a oublié de rappeler l’URL du texte sur la propriété. C’est là : http://www.philodroit.be/IMG/pdf/MXLapropriete_etudedephilosophiedudroit.pdf

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s