Ordre spontané et contrainte

Des lecteurs ont fait d’intéressants commentaires concernant la notion d’ordre spontané sous quelques billets, en particulier celui-ci et surtout celui-là. Je voudrais essayer de préciser un point concernant la relation entre ordre spontané et contrainte physique. Si j’ai bien compris certains commentaires, la notion d’ordre spontané serait incompatible avec celle de contrainte, notamment physique. En d’autres termes, là où il y a une forme ou une autre de contrainte physique, on ne peut parler d’ordre spontané. Cette idée semble se situer dans la droite ligne du libéralisme hayékien. L’une de ses implications est notamment de faire de l’Etat une institution contraire à l’ordre spontané puisque, par définition, porteuse d’une forme de coercition physique. Je crois toutefois qu’elle pose problème, et ceci pour au moins deux raisons. 

D’une part, il est indispensable de remettre le concept d’ordre spontané, y compris dans le sens hayékien, dans son contexte : la théorie des systèmes. L’ordre spontané est en effet une idée largement reliée à la systémique (et avant elle à la cybernétique), et aux concepts d’effets émergents et d’auto-régulation. De manière générique, le concept d’ordre spontané exprime l’idée qu’il va émerger au sein d’un système un certain ordre, c’est à dire certaines récurrences dans son fonctionnement, sans que les parties du système n’aient l’ensemble des propriétés de ce système et soient programmées pour engendrer délibéremment l’ordre systémique. Il me semble que l’une des erreurs commises par les spontanéistes est d’avoir une conception très réductrice de la notion d’effet émergent. Un effet émergent désigne le processus par lequel on « saute » des interactions entre les parties du système à l’équilibre systémique. La propriété de l’effet émergent est que le système dans son ensemble va faire état de caractéristiques que l’on ne retrouve pas dans ses composantes. A lire certains spontanéistes libéraux, il apparait que, au niveau des systèmes sociaux, ne peut être un ordre spontané qu’un état résultant de l’interaction d’individus « libres » de toute contrainte physique. En d’autres termes, dès l’instant que l’état intervient, il n’y a plus d’ordre spontané et, évidemment, l’Etat lui-même ne peut s’appréhender comme le résultat d’un ordre spontané.

Ce raisonnement ne tient que si l’on adopte une conception étroite de la notion d’effet émergent, comme je l’ai dit plus haut. Le fait qu’un agent ou une organisation/institution exerce une contrainte physique (ou autre – cf. infra) sur d’autres agents ne suffit pas en soi pour enlever la dimension spontanée des phénomènes sociaux. La seule condition pour cela serait de considérer qu’il existe quelque part une entité en dehors du système global qu’est la société, une sorte de démon de Laplace. Plus encore, il faudrait que ce démon soit doté de la capacité de contrôler dans leur totalité les comportements, les actions et les préférences des agents du systèmes. Dans ce cas là, effectivement, on ne pourrait plus parler d’ordre spontané : l’état du système serait le résultat du desssein d’un seul individu/entité. Maintenant, je crois qu’il n’est pas nécessaire de disserter des heures pour montrer que l’Etat ne possède en rien les caractéristiques d’une telle entité. Evidemment, l’Etat fait partie du système social sur lequel il tente d’agir, mais de l’intérieur. Que l’Etat ait recours à la contrainte physique ne change strictement rien à l’affaire, et cela est très aisé à montrer : l’histoire de l’Humanité est pleine d’exemples d’Etat ou de diverses formes de pouvoirs politiques qui, en dépit d’un contrôle total de la force physique, ont été renversé par la population. Qu’est ce que cela signifie ? Que la stabilité politique qui permet à un Etat de perdurer est un ordre spontané, dans le sens où pour se maintenir, l’Etat a besoin qu’un ensemble de conditions, totalement extérieur à sa volonté, soit vérifié. Ces conditions sont-elles mêmes un produit émergent du processus historique, elles n’ont été planifié par personne, conçues consciemment par aucune entité. De ce point de vue, l’émergence de l’Etat est bien le produit d’une évolution spontanée.

D’autre part, il convient de remarquer que l’emphase sur la contrainte physique pour nier la dimension spontanée de certains phénomènes sociaux est purement arbitraire (ou plus exactement, elle découle de certaines préconceptions philosophiques qui sont axiomatiques pour certains). Pourquoi ne pas parler aussi de la contrainte économique ? Après tout, quand une entreprise est en monopole sur un secteur particulier, les consommateurs sont contraints d’accepter un prix plus élevé, ou à tout le moins d’acheter le produit de l’entreprise en question… ou de ne rien acheter. Ce n’est pas très différent avec la contrainte physique : les oppressés peuvent toujours se rebeller ou s’enfuir, ce qui est arrivé à de multiples reprises dans l’Histoire. Fondamentalement, entre la contrainte physique et la contrainte économique, il n’y a pas tant une différence de nature que de degré.

Il me semble que l’erreur des spontanéistes sur ce point remonte à la distinction qu’à fait Carl Menger entre institution organique (produit non intentionnel d’un ensemble d’actions intentionnelles) et institution pragmatique (produit intentionnel d’un ensemble d’actions intentionnelles). L’erreur de Menger n’est pas d’avoir distingué ces deux éléments, mais de les avoir mis au même niveau. En fait, les institutions organiques englobent les institutions pragmatiques : l’action intentionnelle et ses résultats recherchés émergent toujours au sein d’un contexte qui lui, est le produit d’une évolution spontanée. En fait, on retrouve la même erreur que celle commise par ceux opposant la sélection naturelle darwinienne à la sélection artificielle (voir ici). Voilà pourquoi des institutions comme l’Etat ou l’esclavage, effectivement largement fondées sur la contrainte physique, sont bien des effets émergents de l’évolution sociale, et donc relève d’une dimension spontanée.

Certains diront du coup que le concept d’ordre spontané n’a aucun intérêt. Peut-être… ou peut-être pas. Déjà, il faut bien comprendre qu’il faut évacuer toute dimension normative : a priori, un ordre spontané n’est ni bon ni mauvais. Il s’agit juste d’une caractérisation de la nature d’une situation donnée. Mais l’intérêt majeur de concept d’ordre spontané, compris dans sons sens authentiquement systémique, c’est de souligner qu’il n’existe aucun agent économique, à commencer par l’Etat, capable de maitriser l’évolution du système. Et plus le système est complexe et ses éléments interdépendants, plus cela est vrai. A chaque fois que l’Etat agit, il produit des effets non intentionnels qui modifient le système. Et l’Etat, comme toutes les institutions, est soumis à un processus de sélection qui, un jour, finira peut-être par le faire disparaitre.

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6 Commentaires

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6 réponses à “Ordre spontané et contrainte

  1. isaac

    Vraiment merci pour ce billet, How to Make Our Ideas Clear

  2. elvin

    très bonne analyse, qui fait avancer le schmilblick, en tous cas le mien

    on peut en effet dire qu’un ordre spontané peut émerger en présence de contraintes physiques de certains acteurs sur d’autres. Mais il me semble que Hayek et les autrichiens limitent leur analyse au cas particulier où aucun acteur (qu’il soit à l’extérieur ou à l’intérieur du système) n’exerce de contrainte sur un autre acteur. En tous cas, ils affirment, pour des raisons éthiques et non utilitaristes, que ce cas est le plus souhaitable, le seul « bon » si on veut appliquer un jugement de valeur.

    A part ça, je redis ici ce que j’ai posté ya pas longtemps sur un autre fil:
    On peut à l’extrême rigueur penser que la naissance d’un régime socialiste ou communiste peut résulter d’une évolution spontanée, encore qu’à mon sens toute l’histoire montre que ce n’est jamais le cas, Mais ensuite, son évolution, son contenu réel et son maintien résultent avant tout de la contrainte (les autrichiens disent de la violence) qu’il exerce. C’est donc le contraire d’un ordre spontané au sens de Mises ou Hayek.

    Par ailleurs, les autrichiens ne mettent pas sur le même plan les contraintes exercées par certains humains sur d’autres humains, qu’ils condamnent, et les contraintes d’ordre général auxquelles sont soumis tous les humains, qu’ils reconnaissent . Je cite par exemple Mises (Human Action):

    « La praxéologie en général, et l’économie et la catallactique en particulier, ne prétendent ni ne supposent que l’homme est libre au sens métaphysique attaché au terme de liberté. L’homme est inconditionnellement soumis aux conditions naturelles de son environnement. En agissant, il doit s’adapter à la régularité inexorable des phénomènes naturels.
    C’est seulement dans le cadre d’un système social qu’on peut attacher une signification au terme de liberté. En tant que terme praxéologique, la liberté se réfère à la sphère dans laquelle un individu agissant est en mesure de choisir entre des modes d’action alternatifs. Un homme est libre dans la mesure où il a le droit de choisir des fins et les moyens à utiliser pour la réalisation de ces fins. La liberté d’un homme est limitée de la façon la plus rigide par les lois de la nature ainsi que par les lois de la praxéologie. »

  3. bof

    « Fondamentalement, entre la contrainte physique et la contrainte économique, il n’y a pas tant une différence de nature que de degré. »

    Au sens que tu donnes dans ton exemple à la contrainte économique ces deux contraintes se rejoignent,
    Sur la durée un monopole ne peut se maintenir que par la contrainte de l’État (menace de violence physique).

    «  »il n’existe aucun agent économique, à commencer par l’Etat, capable de maitriser l’évolution du système. Et plus le système est complexe et ses éléments interdépendants, plus cela est vrai. A chaque fois que l’Etat agit, il produit des effets non intentionnels qui modifient le système. »

    C’est typiquement du Hayek (Droit, Législation et Liberté, tome1 ch1) : la mise en évidence de l’existence et de l’importance des événements qui ne sont ni « naturels », ni « artificiels » mais qui « découlent des actions de l’homme et non de sa volonté » et effectivement on s’aperçoit que toutes les grandes institutions créées par l’homme, tous les grands conflits ont échappé à la volonté des initiateurs et continuent d’échapper à la volonté des réformateurs.

    « artificiels » au sens de voulus par l’homme et réussis.

  4. Moi

    Le rejet de la distinction entre sélection naturelle et artificielle est symptomatique de l’erreur qui est commise ici : dans le sens large la sélection artificielle n’est qu’une forme de sélection naturelle (adaptation à une évolution du milieu) mais quand on oppose l’une à l’autre « sélection naturelle » signifie « sélection non-artificielle » autrement dit sélection qui n’est pas déterminé pas des modification volontaire du milieu par des humains. Un peu comme le mot animal : il inclut les hommes lorsqu’on l’oppose au végétaux, mais il signifie « tout les animaux sauf l’homme » dans un débat sur la nature humaine.

    Mettre les institutions pragmatiques dans les instituons organiques ne change rien sur le fond : il reste des institutions « non-pragmatique » sauf à considérer que les deux catégories se confondent (et dans ce cas là il n’y a pas lieu de les distinguer).

  5. Gu Si Fang

    Je suis d’accord avec C.H. : le caractère spontané d’une institution ne permet pas, en soi, de porter un jugement de valeur sur cette institution car la violence, le vol, le meurtre, peuvent être « spontanés »… Ce qui n’est pas spontané, en revanche, ce sont les actions d’un individu soumis à ces agressions, ou bien à une menace. Il me semble que, pour Hayek, un « ordre spontané » est une organisation sociale où tous les actes individuels sont « spontanés ». Bastiat parle également « d’harmonies économiques ». Quelles sont les institutions que l’on peut qualifier de spontanées?

    A mon avis, cette question ne peut pas être résolues sans une définition et une justification des droits de propriété, et il faut prendre garde de ne pas confondre définition et justification.

    Une définition car, selon la façon dont on définit la propriété, la « contrainte économique » peut être vue, ou non, comme une violation de ces droits. Accessoirement, une condition nécessaire est que cette définition ne se contredise pas elle-même. Par exemple : quid du droit à la santé, droit au travail, droit au logement, etc.? Pour concilier ces droits « positifs » avec le respect du droit de propriété, il faut une définition non triviale 😉

    Une justification, afin que des gens qui ne partagent pas les mêmes valeurs par ailleurs puissent se mettre d’accord sur une même définition de la propriété. Ce n’est pas évident, et il y a diverses approches : tradition chrétienne, lockéenne, jusnaturalisme, etc.

  6. elvin

    pinaillons un peu sur la terminologie, car ça aide à éviter les malentendus et les dialogues de sourds

    en toute rigueur, la seule chose à quoi on peut attacher le qualificatif « spontané », c’est les actions des individus. Est spontanée toute action « Que l’on fait de soi-même, de sa propre initiative; … Libre et non déterminé, sans contrainte. » (Trésor de la langue française)

    ça ne veut évidemment pas dire que dans ces actions, les individus ne tiennent pas compte de leur environnement particulier du moment, qui peut leur imposer des contraintes, ni que les conséquences de ces actions ne sont pas elles-mêmes déterminées par des lois naturelles qui sont autant de contraintes

    par extension, on peut appeler « ordre spontané » un ordre social qui résulte entièrement d’actions spontanées, ce qui exclut explicitement que certains individus ne fassent qu’exécuter les ordres d’autres individus ou groupes d’individus. C’est l’acception qui me semble généralement retenue par les « autrichiens »

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