Combattre l’irrationalité ?

Robert Shiller propose de subventionner massivement le développement d’un secteur du conseil financier accessible à toute la population. L’argument de Shiller est le suivant : l’une des causes de la crise financière a été les mauvais choix faient par des ménages n’ayant pas les connaissances et les compétences suffisantes pour évaluer correctement les risques qu’ils prenaient. Autrement dit, il s’agit d’aider les individus à agir rationnellement. Pour ma part, je suis assez sceptique : outre le fait que la particularité de cette crise est que (presque) personne ne l’a vu venir et que par conséquent il est peu probable que des conseillers financiers l’ait également anticipé (Shiller le reconnait), un tel système créerait d’autres problèmes. D’abord, comment être sûr que les conseillers sont compétents ? Tout un tas de dispositifs sont envisageables (licences, certification, etc.) mais tous achoppent sur le même problème d’asymétrie d’information. La solution reste donc imparfaite, même si elle est peut-être pareto-ameliorante. Plus fondamentalement, le problème est qu’un tel secteur de conseil financier existe déjà. Il est vrai que ne peuvent en bénéficier que les ménages les plus aisés. Cela dit, comme à chaque fois que l’Etat subventionne une activité, se pose le problème de déterminer le montant optimal de subventions. A moins de connaître les préférences des agents, c’est impossible. Le risque est quand même gros de créer une nouvelle bulle, celle du « conseil financier ». L’ajustement optimal passe probablement (je dis bien « probablement », parce que c’est impossible à anticiper) plutôt vers une décroissance de l’activité financière, notamment celle impliquant des populations peu informées ou ayant peu de moyens, plutôt que par un maintien coûte que coûte de son niveau à coup de subventions.

Plus fondamentalement, se pose ici un problème épistémologique que j’ai déjà souligné ici : l’irrationalité des individus impliquent-elle que les processus de marché doivent nécessairement déboucher sur des résultats sous-optimaux ou carrément mauvais ? C’est un problème très difficile auquel l’économie comportementale devra se confronter. Pour ma part, je penche plutôt (pas totalement) en faveur de la thèse de la « rationalité écologique » que Vernon Smith a mis en avant dans ses travaux expérimentaux : un marché aux institutions fonctionnant correctement doit progressivement « éliminer » les comportements non adaptés et finir par promouvoir un résultat relativement efficient. Le problème n’est pas celui de la rationalité ou de l’irrationalité des agents mais de l’efficacité des institutions et de la présence ou non de défaillances de marché. Concernant ce dont parle Shiller, il y a clairement un problème d’asymétries d’information qui doit peut-être être corrigé. Il n’est pas évident que la solution proposée par Shiller soit la meilleure. En revanche, lorsque l’on parle d’asymétries d’information, on ne présuppose pas que des agents sont irrationnels. L’irrationalité des agents est un autre problème (il me semble que Mark Thoma fait une certaine confusion sur ce point) : on peut agir rationnellement en présence d’asymétries d’information. Il est donc fondamental de bien distinguer ces deux aspects et de savoir lequel est vraiment problématique et, dans le cas où il s’avère que certains agents sont réellement irrationnels, déterminer si cela est vraiment un problème en terme d’efficacité du marché.

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11 Commentaires

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11 réponses à “Combattre l’irrationalité ?

  1. arcop

    Euh… J’ai l’impression que Shiller pense surtout au probleme des Subprimes, ou il me semble, avec un conseil meme moyennement avise, meme avec toutes les asymetries d’info que vous voulez, on aurait au moins pu inviter les menages concernes a une certaine prudence (en gros, il etait sur ou presque que les menages individuellement auraient tres peu de chances de pouvoir payer leurs traites a echeance…).

    Le probleme de la these de Vernon Smith c’est qu’elle suppose une elimination progressive des comportements ‘irrationnels’, mais progressive comment ? Des mois ? Des annees ? Et qu’est ce que veut dire ‘elimination’ ? Les agents changent de comportement (ou de regles de decision) ou disparaissent de ce marche ?

    Troisieme point, les resultats experimentaux de V. Smith sont tous bases sur des hypotheses restrictives dont au moins deux posent probleme quant a leur potentielle validite ‘in the field’: il montre effectivement la potentielle formation de bulles speculatives qui finalement explosent, mais cela ne peut se faire parce que le marche est construit comme un jeu repete de maniere finie, et dont la fin est connue (avec evidemment une vraie valeur pour les ‘assets’ au final). Or en ‘vrai’, on est plutot dans un jeu repete de maniere infinie… Et la…. pffff. personne ne sait ce qui peut ou doit se passer… Deuxieme limite (c’est plutot pour les marches de ‘biens’ de consommation cette fois), les preferences sont specifiees de maniere exogene (ce ne sont pas les preferences des agents), et de telle maniere qu’il y a un seul equilibre… or ces contraintes sur la nature des preferences sont loin d’etre verifies sur les consommateurs de tous les jours…

  2. DUFOUR SEBASTIEN

    Quand je vois ces arguments je comprends mieux pourquoi il y a la crise! Je suis convaincu que la crise actuelle ca s’accantuer d’ailleurs, les actions bancaires n’ont jamais été aussi basses.

  3. hungry bear

    Autre solution : interdire l’usure (dans le sens, taux d’interêts trop élevés).
    Les emprunteurs les plus risqué sortent du marché, et s’ils veulent vraiment une maison, il se syndiquent, ils votent en fonction, ils ne mangent plus etc.
    US :
    part du décile supérieur dans le total des revenus : 50%
    part du centile supérieur dans le total des revenus : 20%
    Piketty et Saez, rien de bien neuf.

    Pas possible de tout avoir: une nation avec 90% de propriétaires et des inégalités de ce niveau… faut arrêter la déconnade.

    Je suis sur qu’en GB les résultats ne serait pas si éloignés (on parie?).

    J’ai trois manuels de micro à la maison, aucun ne signale qu’avant d’épargner, de jouer avec les subtilités des asymétries d’information etc, les gens doivent manger, avoir un toît (loué ou pas), se chauffer, avoir de l’eau propre, fournir une éducation à leurs enfants, se soigner (un peu) et tant de choses si « primaires ».

    Les économistes mainstream vont finir par se faire écharper à force de disserter sur la rationalité et tuti quanti.

    Des papiers sur ces sujets y en a des tas et des tas (voir les simulation avec des populations d’algorithmes génétiques par exemple, ça date pas d’hier), est-ce que ça a fait avancé le schmiliblik? Franchement?

    Y a des gens bien dans la profession d’économiste, et je ne préjuge pas de votre probité mais collectivement, ça manque un peu (euphémisme) de courage…

    Je dis pas ça pour vous en particulier, mais là, à lire votre billet, ben j’ai un peu les boules.

  4. isaac

    à hungry bear :

    Pour la petite histoire le modèle Arrow-Debreu, pour des raison purement mathématique i.e permettre l’application des théorèmes de points fixes, font l’hypothèse que chaque individu se voit d’un panier lui permettant de vivre sans échanger… cette hypothèse est purement ad hoc mais c’ets plutôt marrant de ce dire que ce modèle de marché au combien important suppose que celui-ci ne fonctionne au fond que sur des surplus… autrement dit l’agent n’a pas besoin d’échanger pour vivre…

  5. marc0

    C’est quand meme marrant cette masturbation cerebrale plutot limitee : ya pas un economiste qui arrivera a dire qu’une croissance infinie (surtout en mode exponentiel) dans un monde fini, c’est impossible et que l’on est maintenant arrive a ce point d’inflexion ?…

    ya personne pour dire que maintenant il va falloir consommer moins, etre moins nombreux, etc… ?

    c’est quand meme assez etonnant un economiste…

  6. isaac

    a marco

    Ha ben si il y a le beau livre d’Albert Jacquard « l’équation du nénuphar », mais sur le plan économique il faut voir Latouche :

    Mais à ça il est possible de répondre que la création de richesse ne passe pas que par la richesse matérielle.

  7. hungry bear

    @marco

    la décroissance en soi ne veut rien dire, pour des propositions un peu sérieuses sur l’énergie voir:
    http://www.negawatt.org/V4%20scenario%20nW/scenario.htm
    actualisé par le wwf:
    http://www.wwf.fr/content/download/4064/20989/version/1/file/EMPLOI+CLIMAT+BD_1.pdf

  8. C.H.

    @ arcop : je vous rejoins totalement sur les limites que vous signalez. Le problème est : quelles sont les alternatives théoriques. J’aime beaucoup l’économie comportementale, mais pour l’instant elle est loin d’avoir systématisée ses résultats. Elle consiste essentiellement pour l’instant en un énoncé d’une série de biais comportementaux. Et je ne suis pas sûr qu’elle puisse aller beaucoup plus loin que ça…

    @ marco :
    Je prendrai les décroissants au sérieux le jour où ils arriveront à me prouver que nous avons atteint aujourd’hui ce fameux point d’inflexion. Les apocalyptologues, il y en a depuis la nuit des temps. Vous n’êtes pas différents.

    @ hungry bear :
    Par principe, je me méfie toujours de ceux qui arrivent avec une solution toute faite. Comment définissez vous un « taux d’intérêt trop élevé » de manière générique ? Qui décide et selon quel critère ? Si vous ne précisez pas ces points, votre proposition n’a aucun intérêt.
    Par ailleurs, « disserter » sur la question de la rationalité n’empêche pas de réfléchir à d’autres points tout aussi important. J’attend votre contribution à ce sujet. Et oui, toutes ces réflexions sur la rationalité ont fait avancer le schmilblick. Et de toutes façons, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, je n’ambitionne pas ici de solutionner la crise financière. Je parle des choses sur lesquelles je crois avoir quelques connaissances, point. Le sauvetage du monde, je laisse ça à d’autres.

  9. marc0

    @isaac : merci pour les liens

    @hungry bear : je ne parle pas le decroissance, je parle de croissance negative (ca fait mieux de dire ca il parait, vive la novlangue ! )

    @C.H. : facile !… comme tout est fonction du petrole, prends la courbe de production du petrole et oh qu’est ce que l’on voit, un point d’inflexion pour 2007/2008…

    @all : c’est marrant comme le mot decroissant a l’air de terroriser sur ce blog !… c’est marrant comme des gens hyper specialises finissent par etre totalement deconnecte des realites…

  10. C.H.

    @marc0 :

    Désolé, ça ne prouve strictement rien. La courbe de production de pétrole peut s’être infléchie pour des milliers de raisons, y compris conjoncturelles. C’est une faute de logique que de penser que cette inflexion est définitive. Par ailleurs, seul quelqu’un qui n’a rien compris à l’essence du processus de croissance économique peut dire « tout est fonction du pétrole ». La croissance repose précisément sur la capacité à innover et notamment à trouver d’autres sources d’énergies ou à économiser l’usage de celles que l’on exploite. Personne n’est devin et personne ne peut anticiper les innovation technologiques futures. Votre point de vue n’est donc qu’une opinion, qui vaut ce qu’elle vaut, qui peut-être se vérifiera un jour (mais quand ?), mais que vous ne pouvez appuyer sur aucun élément tangible. Bref, vous êtes dans l’idéologie (discours normatif : « il faut que »), pas dans la science.

  11. isaac

    Je suis plutôt d’accord avec CH sur ce point en ce que la « décrsoissance » en soi de ne veux rien dire. Si certain soutienne que le PIB n’est qu’un indicateur médiocre de richesse alors quoi en penser en tant qu’indicateur « écologique ». Si demain un pays se lance dans une décroissance accompagné, par exemple, d’une régression technologique il est fort probable que cela ne change pas grand chose… Parler de « croissance négative » n’as de sens que dans la cadre effectivement, d’un projet idéologique concernant le type de société que l’on construit (projet louable mais non scientifique et heureusement que ce degré de liberté existe).

    Par contre il ne me semble pas que l’on puisse prendre pour argent comptant une séparation stricte science/idéologie. Un travail scientifique ne vient pas de nul part, il est porté par une communauté avec ses règles et ses codes, il est porté par une société avec à sa tête un état (qui choisit la distribution des crédits de recherche), et par des chercheurs qui ont leurs propres convictions et leurs biais culturels (Tycho Brahé et et Kepler ne voient pas la même chose lorsqu’ils regardent les étoiles, ce changement de point de vue n’a rien à voire avec la science et pourtant il y participe, je crois que Kuhn parle de « gesalt switch »). J’aime bien cette idée de Pickering consistant à résumer une théorie à un ajustement entre trois choses : la théorie (disons le modèle), le fait et la phénoménologie du fait. Partant de là une réfutation par l’expérience ne touche pas forcément le modèle lui même mais cet ensemble global. Comment se défini cet ajustement? Si l’on parle de theorie Ladenness je pense qu’il serait possible d’aller plus loin avec « l’ideologie ladenness ».

    Ceci est encore démultiplié en ce qui concerne les sciences humaines au sein desquelles chaque création de concept performe notre monde social.

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