Marché vs Etat

Ce matin, j’ai corrigé les copies de partiels de l’épreuve d’économie en master de gestion. Le sujet que j’avais donné, implicitement, devait amener les étudiants à réfléchir sur la supposée opposition entre marché et Etat. Des questions du genre « une économie de marché peut-elle se passer d’Etat ? » ou « assiste-t-on à un retour de l’Etat aux dépends du marché » étaient des questions que les étudiants pouvaient (devaient) aborder plus ou moins directement. Sans trop de surprise, quasiment personne n’a véritablement été en mesure de les traiter de manière adéquate. Dans le meilleur des cas, il y avait l’idée que Etat et marché s’opposent et que, suivant l’époque et le lieu, le rapport de force était variable.

Je dis sans trop de surprise parce que ce mode de réflexion binaire, que l’on retrouve également sur le thème « néoclassiques vs keynésiens », est très très répandu, même chez les personnes qui connaissent un peu l’économie. Bien souvent, elle s’accompagne en plus de jugements de valeurs du type Etat=bien, marché=mal, ou vice-versa. La crise financière et économique actuelle a fait revenir en force cette dichotomie. D’ailleurs, 75% des étudiants y voient la défaite du marché et le retour de l’Etat. A bien des égards, c’est un point de vue erroné, comme je l’avais déjà expliqué ici. Quel est exactement le problème ?

En fait, il me semble que l’erreur de beaucoup de personnes est d’assimiler de manière abusive la paire « marché/planification » à « marché/Etat » et, par conséquent, de penser qu’Etat et planification sont équivalents. Il y a un fond de vérité là-dedans : les formes de planification les plus ambitieuses ont été historiquement mises en oeuvre par des Etats, c’est à dire des organisations bénéficiant du monopole de l’exercice de la violence légitime sur un territoire donné, selon la célèbre définition de Max Weber. Par définition, le marché (le « vrai » marché, pas le marché walrassien) est l’antithèse de la planification, puisqu’il s’agit de « l’espace » où se rencontrent une offre et une demande de manière décentralisée, c’est à dire sans que quelqu’un n’ait besoin de faire lui-même les ajustements de prix pour coordonner l’offre et la demande. Par « espace », il ne faut pas seulement entendre lieu géographique, puisque le plus souvent le marché n’a pas de localisation géographique, mais plutôt un ensemble de règles et de normes délimitant ce qui est autorisé ou interdit dans l’activité de marchandage.

Ce dernier point permet toutefois de comprendre ce qui ne va pas dans l’égalité planification=Etat. D’une part, l’Etat n’a pas le monopole de la planification. En fait, toute organisation fait de la planification. C’est la fameuse distinction entre coordination marchande et coordination administrative (ou hiérarchique) mise en avant par Ronald Coase dans son article « The Nature of the Firm » (1937) et que la théorie des coûts de transaction a depuis systématisé. Il est vrai qu’il y a une différence fondamentale : une organisation planifie sa propre activité, tandis que l’Etat ambitionne parfois de planifier l’activité des agents qui lui sont extérieurs. Mais il s’agit uniquement d’une différence de degré et non d’une différence de nature. En clair, il y a une limite de complexité au-delà de laquelle réguler les activités par la hiérarchie et la contrainte administrative devient impossible ou relativement moins efficace que d’autres alternatives. Ce point est au coeur d’ailleurs de l’argument hayékien selon lequel l’Etat a toute légitimité pour recourir à des règles administratives (thesis), mais uniquement pour gérer sa propre organisation. En revanche, au-delà de cette frontière, l’Etat doit renoncer à toute velléité constructiviste et laisser les interactions sociales être régulées par les règles négatives ayant spontanément émergées (nomos). Il semble qu’il y ait opposition ici entre marché et Etat, mais ce n’est qu’une apparence.

Un second argument permet de comprendre pourquoi. Hayek fait partie de ces auteurs (il y en a beaucoup d’autres) à envisager le marché comme une institution. En d’autres termes, et comme le rappelle Daron Acemoglu, le marché (free-market) n’est pas un marché non régulé (unregulated market) : pour fonctionner, il lui faut pouvoir s’appuyer sur un ensemble de règles constitutives. Je ne reprend pas le terme de « règles constitutives » du philosophe John Searle par hasard : une règle constitutive est une règle qui définit l’activité qu’elle régule. Pensez par exemple aux règles du jeu d’échecs, tout du moins les plus importantes. Elle s’oppose aux règles régulatives, dont le contenu peut varier sans affecter la nature de l’activité régulée. Le fait pour un gardien de but au foot de ne pas avoir le droit de prendre le ballon avec les mains lors d’une pas en retrait d’un de ses coéquipier est un exemple de règle régulative. Tout le monde s’accorde pour dire que le marché a besoin de règles régulatives pour fonctionner. Mais l’argument clé, c’est que le marché a également besoin de règles constitutives. Deux des règles majeures sont les droits de propriété et la monnaie. En l’absence de ces deux éléments, aucun marché ne peut exister. Nous arrivons finalement au noeud du problème : d’où viennent ces règles ?

La réponse la plus probable à cette question est : d’un processus évolutionnaire au cours duquel elles ont progressivement émergé et se sont renforcées. Mais l’Etat lui-même, en tant qu’institution, est également le produit de ce même processus évolutionnaire au cours duquel il s’est progressivement constitué comme l’entité garante de ces règles. Les adversaires au monopole étatique pour ce qui concerne la monnaie diront qu’il s’agit là d’un monopole source d’inefficacité et que la monnaie doit pouvoir se passer de l’emprise étatique. D’autres diront au contraire que la monnaie et la propriété ne peuvent exister sans Etat. Entre ces deux points de vue, il est impossible de trancher. Dans une stricte perspective évolutionniste, le marché (c’est à dire les règles constitutives qui le régule) et l’Etat sont tous deux des produits spontanés de l’évolution. C’est un argument qui peut être difficile à comprendre et pourtant : au même titre que le marché en tant qu’institution, si l’Etat a pu émerger et se développer c’est que, d’une manière ou d’une autre, il était adapté à l’environnement. Marché et Etat ont donc évolué concomitamment et ce n’est probablement pas un hasard : pour se développer, l’un avait besoin de l’autre. J’ai notamment déjà fait mention des travaux d’Avner Greif qui montrent que le développement de l’Etat de droit a été favorisé, voir même rendu nécessaire, par l’importance des relations d’échange impersonnelles en Europe à partir du 14ème siècle.

Quand on réfléchit aux questions d’actualités concernant la crise financière et sur l’importance de la réglementation, on se rend compte alors que le problème n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins de régulation publique. Arguer qu’un accroissement de la réglementation n’est peut être pas une bonne idée ne veut pas dire fondamentalement qu’il faut « moins d’Etat ». Il s’agit plutôt de dire qu’il faut repenser les règles, pas les supprimer. Bien sûr, on peut prétendre que le marché peut en théorie se passer de toute régulation publique. On peut, à l’inverse, défendre l’idée que le marché n’est pas la fin de l’histoire et que l’on trouvera un autre mode d’allocation des ressources fondé sur d’autres arrangements institutionnels (étatiques ou non). Il y a des arguments théoriques et empiriques pour et contre ces thèses. Mais, ce que l’on peut dire, c’est que le processus d’évolution a favorisé l’émergence d’une étroite coopération entre marché et Etat prenant la forme d’une économie de marché aux formes diverses.

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6 Commentaires

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6 réponses à “Marché vs Etat

  1. elvin

    Non, l’Etat n’est pas le résultat d’un processus d’évolution spontanée au même titre que le marché, pour la bonne raison que la définition même de l’Etat est d’avoir « le monopole de la violence légitime » (on devrait plutôt dire « légale », car sa légitimité est contestable et contestée).

    Autrement dit, l’évolution de l’Etat fait intervenir la contrainte que cet Etat exerce sur les autres acteurs de la société et ne peut donc être qualifié de « spontanée ». Ce que vous dites serait vrai si l’Etat laissait chacun libre de respecter ou non les lois qu’il édicte et d’utiliser ou non ses services sans s’en arroger le monopole, ce qui en ferait une entreprise privée.

  2. Titan

    La coordination marchande et l’institution de règles juridiques, sont les seules qui peuvent définir les frontières Etat/Marché. Un théoricien autrichien ne peut rien apporter de plus aux termes de régulation et de constitution de l’Etat, qui sont des phénomènes historiques. Ce n’est pas les dernières réformes qui expliquent la crise du Marché, mais bien l’essor de la dérégulation entreprise depuis les années 1980.
    L’Etat n’est pas un ouvrage récent, ni un concept nouveau à définir. Il a été pensé à l’origine par Tocqueville, Voltaire, Montesquieu, puis à l’époque contemporaine par Raymond Aron. Ce ne sont pas les droits de propriétés qui l’ont défini, ils ont tout au plus parachevé sa construction théorique. La perspective évolutionniste des règles juridiques n’en n’est pas une. Leur construction résulte de décisions politiques, et aucun modèle théorique que je sache n’a été expérimenté ou mis en application. Tout au plus, des rapports du CESE ou d’autres ont été demandés pour savoir dans une conjoncture actuelle, quelles sont les mesures possibles, voir le tournant de Hollande dans sa politique..
    Par ailleurs, supposer la confrontation Etat/Marché demande de se placer dans un raisonnement doxologique. ( Vive l’Etat, ou vive le Marché, il ne doit en rester plus qu’un! ), ce qui constitue au final l’approche binaire que vous condamnez.. Sachant que le marché est une décision Etatique, comme la monnaie est institutionnalisé, ce qu’en font les agents à l’extrème ne pouvant être que des dérives, et donc non des institutions!
    Ce qui n’est pas dans le cadre des institutions ne devrait tout simplement pas exister.. Si les lois Américaines autorisent les dérives financières, c’est bien que l’institution Américaine ne contredit pas le Marché! Faire de la banque un organisme privé est un exemple parmi d’autres..

    • elvin

      Alors là, désolé, on nage dans la confusion et la contre-vérité.
      1. En ce moment, il n’y a pas une « crise du Marché », mis une crise de l’État.
      2 Tocqueville, Voltaire, Montesquieu et Aron ont certes pensé l’État, mais pour le limiter. Ils seraient unanimes pour condamner les formes contemporaines de l’Etat-providence interventionniste.
      3.Un État (limité) peut parfaitement coexister de façon harmonieuse avec le marché.
      4;Le marché n’est absolument pas une décision étatique. Le marchés se sont constitués indépendamment de l’État.
      5. Historiquement, lles banques se sont constituées en tant qu’entreprises privées. Ce n’est que beaucoup plus tard que les Etats, généralement après les guerres, les ont nationalisées pour s’approprier le monopole de la création monétaire.

  3. Titan

    Mais je suis entièrement d’accord avec vous pour ce qui est des vérités historiques.
    Par contre, il y a des questions multiples intéressantes à se poser, comme pourquoi y a t’il une crise de l’Etat? Peut-on situer la crise du marché qui est une crise systémique, de structure, en manque de réglementation, au même niveau? Je ne pense pas qu’une réflexion opposant ces deux institutions portent ses fruits.. Ce n’est pas un match de foot..
    Ce qui fait de l’opposition constante Etat/Marché une réponse veine, sachant que chacun de nous sait que l’un comme l’autre ne sont pas nés par un principe évolutionnaire darwinien, mais par des lois juridiques réglementant (pour l’Etat), ou dérèglementant=dérégulation (pour le Marché). Je le dis sous paroles d’experts qui sont plus forts que vous et moi, donc je considère ce débat clos

  4. Assani-Amana

    L’Etat peut-il s’effacer définitivement au profit du marché?
    Quelles solutions proposez- vous pour les réconcilier?

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