Imbécilités protectionnistes

« The popular view that free trade is all very well so long as all nations are free-traders, but that when other nations erect tariffs we must erect tariffs too, is countered by the argument that it would be just as sensible to drop rocks into our own harbours because other nations have rocky coasts » – Joan Robinson.

Les pouvoirs publics Etats-Uniens feraient bien de méditer là-dessus, ça leur éviterait de sanctionner leur population. Que l’interdiction du boeuf aux hormones en Europe relève du protectionnisme déguisé ou non, qu’elle soit ou non justifiée en terme de santé publique, il n’y a rien de plus stupide que de prendre ce genre de mesures de « rétorsions ». Quel est donc cet étrange mécanisme évolutionnaire ayant permis aux idées mercantilistes de survivre jusqu’à nos jours ?

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9 Commentaires

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9 réponses à “Imbécilités protectionnistes

  1. J-E

    N’oublions pas que dans un monde de concurrence imparfaite on peut avoir beaucoup à gagner via des politiques protectionnistes puisqu’il s’agit de s’approprier une rente de monopole. Si cela permet effectivement de faire pression sur l’Europe pour que les Européens acceptent d’importer du boeuf aux hormones, le coût social que se priver d’importations de roquefort a pour les Américains pourrait bien être compensé par des rentes futures sur l’exportation de boeuf. Le mécanisme évolutionnaire qui permet aux idées mercantilistes de survivre parmi les hommes politiques est leur manque de formation en économie.

    Même sans rentes de monopoles d’ailleurs et si ma mémoire est bonne, un pays capable comme les Etats-Unis d’influer sur le prix mondial de par la taille de son marché a en général intérêt à mettre des tarifs non nuls pour changer les termes de l’échange à son avantage.

    Il serait intéressant de voir d’ailleurs si dans la population des économistes l’évolution amène une vision stratégique et subtile des bienfaits du libre-échange (telle que défendue par Krugman) à remplacer la vision très naïve (valable uniquement en concurrence parfaite et quand aucun pays ne peut influer sur les prix mondiaux) qui domine peut-être encore.

  2. moramarth

    Quel est donc cet étrange mécanisme évolutionnaire ayant permis aux idées mercantilistes de survivre jusqu’à nos jours ?

    Peut-être tout simplement le même qui a permis à la possibilité d’expliquer les qualités des composés chimiques a survécu à la phlogistique jusqu’à nos jours malgré le règne du paradigme de Lavoisier il fut un temps. Cf Kuhn, La structure des révolutions scientifiques.

  3. Le problème c’est pourquoi cela ferait « pression » sur l’Europe : après tout grâce au protectionnisme américain il va y avoir plus de roquefort en France, donc celui-ci me coûtera moins cher. Par ailleurs, la « rente » en question n’en est pas une, puisqu’elle devrait être partagée avec les autres producteurs de boeuf hormoné. C’est pas facile de comprendre ce genre de pratiques avec les outils de base : en gros, les américains se tirent une balle dans le pied et avantagent l’europe, dans l’espoir d’obtenir un changement qui bénéficiera largement à d’autres pays producteurs de boeuf.

    On peut comme Jean-Edouard aller rechercher le bon vieux « terms of trade argument » de Robert Torrens qui indique qu’un grand pays peut, de façon opportuniste, appliquer des tarifs douaniers et en bénéficier par action sur ses termes de l’échange; et voir alors le mécanisme de rétorsions automatiques de l’OMC comme une façon de se protéger de ce genre de pratique opportuniste. Une très bonne synthèse de ce genre de réflexions sur la politique commerciale est dans cet article :

    http://www.econ.wisc.edu/archive/wp2019.pdf

    Sur le dernier point de JE : cela fait très longtemps que la réflexion stratégique sur les échanges existe (Torrens a décrit le terms of trade argument au début du 19ème siècle) et que l’analyse économique contient des éléments à ce sujet. Depuis le début (et bien avant l’article de Krugman sur « free trade has lost his innocence ») c’est toujours revenu au même point; un point de vue cosmopolite (essayer de faire des choses qui apportent un avantage au détriment de ses voisins, c’est mal) et un questionnement d’économie politique (difficulté des gouvernements à identifier la politique théoriquement « nationale optimale », risque de soumission aux groupes de pression, problèmes de comportement vis à vis des autres pays).

  4. J-E

    Oui, donc au final je suis d’accord pour dire que « il n’y a rien de plus stupide que de prendre ce genre de mesures de “rétorsions” » si on pense au bien-être mondial, en revanche dire la même phrase en pensant au seul bien-être des Américains est un peu court. Sans compter que si on prend en compte des arguments d’ « économie politique » il est très possible qu’effectivement cette menace marche, non pour de sombres histoires de termes de l’échange mais en raison du seul poids politique des producteurs de roquefort.

  5. C.H.

    @J-E :
    En créant des tarifs douaniers sur plusieurs dizaines de produits européens (puisque le Roquefort n’est pas le seul concerné), les pouvoirs publics américains pénalisent l’ensemble des consommateurs américains. Dans l’éventualité (peu probable je pense) où cela suffirait à faire plier les européens pour autoriser l’importation de boeufs aux hormones, seraient essentiellement gagnant les producteurs américains de boeufs aux hormones, ce qui ne doit pas représenter une grande partie de la population américaine. Donc, la mise en balance est la suivante : une sanction au moins temporaire avec une probabilité de 1 contre l’ensemble des consommateurs américains sous forme de prix plus élevés versus une faible probabilité de faire croitre les débouchés pour une portion infime de l’économie américaine. Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle oeuvrer pour le bien être de sa population !!

  6. Il y a quand même des choses bizarres dans cette histoire. Le différend « hormones » dure depuis 1996 (ça doit être un des premiers depuis l’existence de l’ORD) et en pratique, depuis l’interdiction européenne des hormones en 1985. L’UE a perdu deux fois, une première fois en 99 et une seconde fois l’été dernier en appel. Le timing de cette décision, quelques jours avant le changement d’administration, ressemble franchement à une façon de pourrir la vie de l’administration suivante en lui mettant une UE énervée sur les bras (Clinton avait fait la même chose en ratifiant Kyoto juste avant de partir d’ailleurs). Ou alors une façon de faire le méchant alors que l’UE envisage de porter les subventions à l’automobile américaine devant l’ORD. Les négociations à l’OMC, c’est comme les saucisses, vaut mieux pas savoir ce qu’il y a dedans…

    Au passage d’ailleurs, la vraie question est la suivante : pourquoi l’UE pénalise-t-elle ses consommateurs en interdisant l’importation de viande aux hormones?

  7. Gu Si Fang

    « Pourquoi l’UE pénalise-t-elle ses consommateurs en interdisant l’importation de viande aux hormones? »

    La raison officielle est de protéger la santé des consommateurs, mais en lisant votre question j’ai un doute!

    Par ailleurs, je trouve que l’usage excessif du mot « pays » dans ce fil est source de confusion. Alexandre a raison de mettre des guillemets à « nationale optimale » : ce ne sont généralement pas des « pays » qui gagnent aux mesures protectionnistes, mais des groupes à l’intérieur de ce pays qui gagnent au détriment des autres groupes. Connaît-on un cas tordu où une barrière protectionniste serait pareto-optimale?

  8. Des cas de barrières protectionnistes pareto-optimales à l’intérieur d’un pays, il y en a plein. L’effet sur les termes de l’échange pour un grand pays (en gros, si un grand pays applique un tarif sur un bien, il peut faire baisser la demande mondiale de ce bien, donc le prix mondial, donc au total en retirer un gain); l’argument de la politique industrielle stratégique (s’il existe un secteur dans lequel la technologie fait qu’il ne peut y avoir qu’un seul site de production pour toute la demande mondiale, une subvention bien calculée peut faire en sorte que ledit producteur sera chez soi); et des tas de modèles à équilibres multiples dans lesquels les barrières douanières peuvent « pousser » l’équilibre mondial vers un point plus favorable que le libre-échange (par exemple en présence de préférences non homothétiques, ne demandez pas). Le point commun de tous ces modèles, c’est qu’ils supposent une absence d’incertitude et une connaissance telle pour les pouvoirs publics qu’il est difficile de trouver des cas concrets d’application.

    Sinon pour la viande aux hormones, on se demande rarement (chez nous du moins) pourquoi on a toujours perdu sur ce sujet à l’OMC, alors qu’on a souvent gagné sur d’autres sujets. L’UE argue de deux choses : premièrement, des raisons médicales (consommer des hormones peut être dangereux); deuxièmement, des raisons de non-discrimination (les producteurs européens sont aussi soumis à l’interdiction, donc ce n’est pas une discrimination envers les producteurs étrangers).
    Le contre-argument tient en deux temps : premièrement, certes, à haute dose, consommer certaines hormones est dangereux; mais pour les hormones incriminées, le taux que l’on trouve dans la viande est de plusieurs dizaines de fois inférieur à celui qu’on trouve dans des aliments à l’état naturel, comme le jaune d’oeuf. Donc le danger spécifique de la viande hormonée n’est pas présent (pour les quelques hormones et dosages autorisés aux USA et au Canada en tous les cas). Et sur la non-discrimination, les plaignants font remarquer que l’UE a interdit les hormones pile l’année de la mise en place des quotas laitiers, qui ont conduit à l’abattoir de nombreuses vaches laitières et fait considérablement baisser le prix; interdire les importations sous le prétexte des hormones était donc une façon de soutenir les producteurs domestiques.

    Je ne sais pas ce que valent les arguments des uns et des autres; mais l’argument adverse n’est que rarement expliqué par chez nous.

  9. Gu Si Fang

    @ Alexandre

    Merci pour ces explications très instructives sur la viande aux hormones…

    Pour le protectionnisme, je comprends l’exemple du tarif douanier mais il fait abstraction des préférences des consommateurs. Après la mise en place d’un tarif douanier sur le roquefort, les consommateurs achètent moins de roquefort, et l’Etat perçoit des taxes douanières qu’il peut redistribuer sous forme de subventions sur le blé, par exemple. Pour conclure que les consommateurs sont gagnants, il faudrait comparer l’utilité marginale du roquefort et du blé, et savoir sur lequel de ces deux produits le consommateur mettrait son revenu marginal si il avait le choix. Mais justement, on ne peut pas comparer l’utilité un échange forcé avec un échange volontaire…

    Sauf erreur, dans cet exemple, tous les habitants du pays protectionniste diminuent leur consommation de roquefort. Et si un consommateur qui est allergique au gluten ne bénéficie pas de la subvention sur le blé. Ce n’est pas pareto-optimal. Au mieux, si personne n’est allergique au gluten c’est un cas tordu pareto-optimal au sens du welfare economics; au pire ce n’est pas pareto-optimal.

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