Repentez-vous pauvres pécheurs

C’est la réflexion que m’inspire cette tribune de Guido Hülsman dans La Tribune. La Tribune semble d’ailleurs être prise d’une poussée d’acné autrichienne puisque hier on avait droit à un article de Pierre Lemieux. Les membres de cette école, qui se plaignent souvent d’être persécutés, doivent être contents. Moi, ça ne me dérange pas du tout, partisan que je suis du pluralisme méthodologique et de la conversation trans-paradigme. Cela dit, quand je lis le papier de Hülsman, je ne peux m’empêcher de penser à l’article de Krugman sur la « hangover theory ». Parce que n’en déplaise aux quelques lecteurs « autrichiens » de ce blog, je vois quand même une correspondance entre la caricature que fait Krugman de la théorie autrichienne du cycle et l’article de La Tribune : nous avons commis des erreurs dans le passé et nous devons nécessairement passer par une période de disette, accepter sans broncher le chômage de masse, et attendre que cela passe.

Ce genre d’argumentation est de toute façon intenable en pratique : aucun pouvoir politique ne peut se permettre d’expliquer à sa population qu’on ne peut rien faire d’autre qu’attendre. Vous me direz, ce n’est pas une raison. C’est vrai. Mais le vrai problème, c’est que cette thèse repose sur une forme de naturalisme totalement intenable. Il existerait un sentier naturel de croissance déterminé par l’état des institutions et de la technologie et par le partage consommation/épargne. La croissance effective d’une économie doit nécessairement converger vers ce sentier, toute tentative de s’en écarter (l’odieux péché de l’interventionnisme) devant se traduire par un brutal et douloureux réajustement. Ce qui me frappe dans ce raisonnement, c’est que, en dépit de son caractère apparemment déterministe (on ne peut pas s’écarter du taux de croissance naturel), il est incroyablement optimiste :

« Le résultat du laisser-faire serait une thérapie de choc avec des effets exactement contraires à ceux des politiques actuelles. A court terme une spirale déflationniste avec effondrement des marchés financiers et banqueroute de ceux qui ont financé leurs investissements largement par la dette. Puis des ventes d’usines et d’immeubles à bas prix à ceux qui n’ont pas, ou peu, de dettes. Pendant que les nouveaux propriétaires s’installent, il y aurait un chômage massif, une chute de la production et donc une réduction des revenus réels de la population. Après cette tempête, au bout de deux ou trois ans, on pourrait cependant s’attendre à une très forte relance de la croissance et à la disparition du chômage, la déflation ayant purgé l’économie des investissements insoutenables« .

Une fois que nous aurons expiés nos fautes, tout va repartir, comme si de rien n’était. Jugement optimiste, probablement trop. Après tout, pourquoi une fois la réallocation du capital et des ressources opérée, tout devrait nécessairement rentrer dans l’ordre ? Seule une croyance dans un certain ordre téléologique peut amener à être sûr de ça. La vérité, c’est que l’on ne sait pas ce qu’il peut se passer. Si la période de récession est trop forte, trop brutale, il peut y avoir une importante destruction de compétences au sein de l’économie. Etre au chômage, ce n’est pas seulement ne plus avoir de revenus, c’est voir ses compétences devenir progressivement obsolètes. De manière générale, la mobilité et la susbtituabilité des facteurs de production sont largement imparfaites, et les pouvoirs publics ne sont pour rien là dedans. Les ajustements n’ont rien d’automatiques. De plus, quand bien même on peut penser que les mécanismes de marché permettent un réajustement progressif des prix relatifs, encore faut-il pour cela que le marché fonctionne correctement. Hors, ce fonctionnement repose sur un système bancaire efficace. Sans un tel système, la réallocation du capital prendra beaucoup plus de temps, pour la bonne et simple raison qu’il sera plus difficile de mobiliser des ressources. Enfin, dans le pire des cas, une récession trop forte peut même entrainer une dégradation des institutions majeures, jusqu’à mettre en péril la fourniture de certains biens publics essentiels. Si tout cela se produit, ce n’est pas un retour à la normale qui va se produire, mais une longue descente aux enfers alimentée par un phénomène d’hystérèse.

A mon avis, il est absolument essentiel de discuter de la pertinence des plans de relance, tant il est vrai que, de leur côté, les keynésiens fondamentalistes manipulent à l’excès les valeurs du multiplicateur pour sortir les chiffres qui les arrangent. A ce stade, la macroéconomie n’est alors plus une science. Il est absolument essentiel de s’interroger sur la valeur comparée des différentes modalités de relance (baisse des taxes et impôts, dépenses publiques). Il ne faut également pas perdre de vue les aspects plus structurels. Mais arguer que, non seulement on ne peut rien faire, mais qu’en plus tout va rentrer dans l’ordre si on sait être patient, ne fait guère avancer les choses. Cette thèse repose sur une ignorance complète des processus cumulatifs. J’ajouterai une dernière chose : beaucoup de craintes sont actuellement soulevées concernant la montée de l’endettement des Etats suite à ces plans de relance (voir ici par exemple). Ces craintes ne sont pas totalement illégitimes dans le contexte actuel tant les anticipations sont fragiles. Toutefois, ne rien faire pourrait être pire : en période de récession, les dépenses publiques augmentent mécaniquement en raison notamment des effets sociaux liés au chômage. En revanche, les recettes déclinent. En d’autres termes, une période de récession est très couteuse pour les finances publiques. Sauf à croire à la fable de la « hangover theory », cela indique qu’il ne faut pas s’arrêter à ce problème de l’endettement. 

Publicités

11 Commentaires

Classé dans Trouvé ailleurs

11 réponses à “Repentez-vous pauvres pécheurs

  1. Passant

    D’un autre côté, il est objectivement difficile de faire confiance à une économie qui reste pilotée par ceux qui auront commis les erreurs signalées.

    Donc, si les responsables ne s’en vont pas d’eux mêmes et ne purgent pas leurs dettes eux-mêmes, puisqu’on ne peut pas les y forcer, il ne reste plus qu’à espérer que le marché fasse le travail et se préparer à ramasser les miettes : tout simplement parce qu’il n’y a rien d’autre qu’on puisse faire.

  2. Gu Si Fang

    De quel phénomènes cumulatifs parlez-vous?

  3. Nanarf

    il y aurait un chômage massif, une chute de la production et donc une réduction des revenus réels de la population. Et puis des fois y a la Révolution aprés

  4. C.H.

    @GSF :
    Du type de ceux dont je parle dans ce billet : https://rationalitelimitee.wordpress.com/2008/12/09/la-tragedie-de-la-causalite-cumulative/

    L’économie est pleine de phénomènes cumulatifs : par exemple, vous vous retrouvez au chômage, vos compétences deviennent obsolètes, vous avez du coup plus de difficulté à trouver un emploi, ce qui augmenter la duré de période de chômage, ce qui rend vos compétences encore plus obsolètes, etc. L’exemple de la fourniture de biens publics essentiels est également révélateur : pour bien fonctionner, une économie a besoin d’un certain nombre de biens publics couteux à financer. Une économie en forte récession/dépression risque de ne plus avoir les moyens de financer ces biens publics, ce qui renforce la probabilité que l’économie s’enfonce dans la dépression, etc.

    A priori, on ne peut pas dire qu’il existe à coup sûr un équilibre stable (beaucoup de processus évolutionnaire ne converge vers aucun équilibre) et encore moins que cet équilibre est de plein emploi. Affirmer le contraire relève de la croyance métaphysique. En d’autres termes, après la pluie ne vient pas nécessairement le beau temps !

  5. J.D

    Bonjour,

    Pourriez-vous nous dire quels processus évolutionnaires ne « convergent vers aucun équilibre »? Et nous en dire un peu plus (ou un simple lien, hein…)?

    Merci beaucoup…

  6. C.H.

    @J-D :
    Il y a de nombreux exemples, suivant le type de processus évolutionnaire que l’on étudie. Je n’ai pas le temps d’élaborer, mais voici un papier (un peu ardu) qui en parle :
    http://www.eecs.harvard.edu/~parkes/cs286r/spring06/papers/fosteryoung_ncfp98.pdf

    Quand il n’y a pas d’équilibre, on rentre dans un processus cyclique où il n’y a jamais coordination. Le « merry-go-round game » est un exemple parmi d’autre. Parmi les exemples concrets, on peut notamment penser à la mode, du moins en partie. Je reviendrai élaborer plus tard.

  7. tangi

    “Le résultat du laisser-faire serait une thérapie de choc avec des effets exactement contraires à ceux des politiques actuelles. A court terme une spirale déflationniste avec effondrement des marchés financiers et banqueroute de ceux qui ont financé leurs investissements largement par la dette. Puis des ventes d’usines et d’immeubles à bas prix à ceux qui n’ont pas, ou peu, de dettes. Pendant que les nouveaux propriétaires s’installent, il y aurait un chômage massif, une chute de la production et donc une réduction des revenus réels de la population.  »
    Dès lors, les partis politiques populiste auraient des chances d’être portés aux pouvoirs en désignant des boucs émissaires et en promettant des mesures protectionnistes, voir dans les pays les plus touchés en promettant du pain et du travail à la place la liberté. Des conflits, d’abord économiques puis militaires risqueraient d’éclater.
    « Après cette tempête, au bout de deux ou trois ans, on pourrait cependant s’attendre à une très forte relance de la croissance et à la disparition du chômage, la déflation ayant purgé l’économie des investissements insoutenables“.

    Oui, bon, je caricature un peu ; mais bon, c’est pas (un peu) ce qui s’est passé dans les années trente ?

  8. jean

    @tangi
    La plupart des pays n’ont pas tenté l’expérience jusqu’au bout:
    _1931: dévaluation de la livre Sterling,
    _1933: élection de Roosevelt. Nomination d’Hitler à la chancellerie,
    _1936: arrivée du Front populaire au pouvoir (après la déflation Laval de 1935 qui n’avait pas été un grand succès…).

    Du coup, je ne sais pas s’il y a de grands pays qui aient tenté la potion classique jusqu’au bout. Mais le temps qu’elle a été essayée, çà n’a pas que du bien.

  9. elvin

    j’avoue que je ne sais pas trop ce qu’il convient de faire en période de crise, car ça se résume à choisir entre la peste et le choléra. De toute façon ça aura des conséquences douloureuses. La position de Hulsmann et de la majorité des « autrichiens » est que:
    1. le moins mauvais, c’est que ça dure le moins longtemps possible
    2. sous prétexte de soigner la crise, il ne faut rien faire qui en fabrique une suivante encore plus grave.

    En revanche, il convient de tout faire pour éviter les crises, et pour ça la seule solution est d’éviter qu’il y ait des bulles, et surtout ne pas les gonfler par une création monétaire et surtout de crédit irresponsables. Et tout bien pesé, la meilleure solution est bien celle de Hulsmann : la liberté bancaire et la concurrence entre les monnaies. Lisez « The ethics of money production », qui devrait bientôt sortir en français.

    Et ça, c’est le contraire de ce qui est actuellement proposé.

  10. Gu Si Fang

    OK, ainsi présentée, la « causalité cumulative » ressemble à la notion de « dépendance de sentier ». Les Autrichiens la présentent souvent dans l’autre sens, comme une sorte de « loi des conséquences inattendues » qui entraîne des mesures correctrices qui not elles-mêmes des effets imprévus, etc. Par exemple :

    1) Pendant la guerre de nombreux logements ont été détruits et les loyers montent. Un plafonnement des loyers est instauré par la loi. Ceci rend l’investissement immobilier moins rentable et décourage les propriétaires d’entretenir les logements, et cela décourage les investisseurs potentiels. D’où une pénurie de logements, etc.

    2) L’Etat prend le contrôle de la monnaie et autorise la banque à réserve fractionnaire. Il s’ensuit une expansion monétaire causée par la banque centrale, les banques privées, ou une combinaison des deux. Ceci provoque une bulle, des erreurs d’investissement, et finalement un krach. Pour « relancer » l’économie, les taux directeurs sont abaissés à 0%, etc.

    Par ailleurs, dans votre lecture de l’article de G.Hülsmann il me semble qu’il y a une confusion entre taux d’intérêt naturel (wicksellien) et taux de croissance. On ne parle pas de taux de croissance « idéal » ou « naturel » dans la théorie autrichienne. Le taux naturel est juste le taux d’intérêt réel déterminé par les préférences temporelles des gens.

  11. elvin

    pourquoi ce titre ? la thèse autrichienne ne parle jamais de « punition ». Si je veux aller à Marseille et que je « commets l’erreur » de partir de Paris en direction de Lille, il faut bien qu’à un moment je fasse demi-tour et ça me fera perdre du temps, et ça me fera peut-être rater un rendez-vous crucial. Ca n’est pas une « punition » et ça n’exige pas une « repentance », c’est simplement une correction de trajectoire inévitable. La morale n’a rien à voir là-dedans.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s