Hors-sujet sportif : pourquoi les saisons de football américain se suivent-elles mais ne se ressemblent pas ?

Note : ceux qui n’entendent rien au foot US et/ou qui ne sont intéressés que par l’économie iront directement au dernier paragraphe ; attention toutefois, ils rateront mon « implacable démonstration ».

J’adore les sports US et en particulier le basket et le football américain. Depuis que je suis ce dernier sport, j’ai remarqué quelque chose qui m’a toujours interpellé : d’une année sur l’autre, les équipes du haut de tableau ont tendance à changer beaucoup plus que dans les autres sports. Il est très rare qu’une même équipe gagne plusieurs années consécutives le titre, alors que cela arrive assez régulièrement dans les autres sports US. Il arrive même assez souvent que les deux équipes finalistes de la saison précédente ne se qualifient pas pour les phases finales la saison suivante. De manière générale, il est beaucoup plus difficile dans ce sport de dégager des équipes dominantes sur le long terme que, par exemple, dans le basket (il y a bien sûr des exceptions : dans les années 90, on a eu les dynasties des San Franciso 49ers et des Dallas Cowboys et plus récemment celle des New England Patriots). Sur les 25 dernières années, il y a eu 15 équipes différentes championnes. A comparer avec le basket où, sur la même période, il n’y a eu « que » 8 champions différents. Cette saison ne déroge pas à la règle : 3 des 4 équipes finalistes de conférence ne s’étaient pas qualifiées pour les play-offs l’an passé, à l’exception notable des Pittsburgh Steelers, d’ailleurs l’une des rares équipes régulières sur la durée. 

Comment peut-on expliquer cela ? On peut invoquer un certain nombre de possibilités plus ou moins plausibles. La première qui vient à l’esprit est la nature de la réglementation sur le plafonnement de la masse salariale et le renouvellement des contrats. La NFL (le championnat nord-américain de foot US) est en effet connue pour avoir des règles qui rendent très difficile pour une équipe la conservation dans la durée d’un effectif stable en raison des limitations placées sur la masse salariale. Quand une équipe performe bien sur une saison, des joueurs sont révélés et voient leur « valeur marchande » s’accroître, et il est quasiment impossible pour l’équipe de tous les conserver. Cependant, cette explication n’est pas satisfaisante car une réglementation similaire existe pour le hockey et le basket.

Une seconde explication, relativement évidente, peut être invoquée : une saison de foot US est relativement courte dans la durée et surtout sur le plan quantitatif puisque chaque équipe ne dispute que 16 matchs en saison régulière. Ici, il faut comparer avec les 82 matchs en basket et en hockey, et les 162 (!!!) matchs en baseball.  A cela s’ajoute qu’en foot US, chaque tour de playoff est joué en un seul match, alors qu’au basket et au hockey chaque tour est joué au meilleur des 7 matchs et au baseball au meilleur des 9 (je crois, que les spécialistes me corrigent dans le cas contraire). Le nombre réduit de match par saison peut expliquer la relative volatilité des résultats des équipes de foot US d’une saison à une autre. Lancez 16 fois une pièce de monnaie, il y a fort à parier qu’elle tombera sur un des deux côtés plus de 8 fois, même si la pièce n’est pas truquée. Sur 82 lancers ou 164, cela est également valable mais, par définition, plus vous lancez de fois, plus les résultats seront lissés. En d’autres termes, même une équipe relativement bonne peut facilement connaître une saison cauchemardesque par un simple manque de chance. A l’inverse, même une équipe faiblarde peut connaître une bonne saison étant donné le faible nombre de matchs joués. Le fait que chaque tour de playoff se joue sur un match est également décisif : sur un match, tout est possible ; sur une série en 4 manches gagnantes, le hasard occupe une place moindre.

Cette dernière explication est plausible, mais insuffisante à mon avis. Initialement, j’avais pensé à une autre raison : le foot US est un sport où les blessures sont relativement fréquentes. Ici encore, le caractère aléatoire des blessures peut expliquer en partie l’instabilité des résultats. Cependant, on parle ici d’un sport avec des équipes de 54 joueurs, où les rôles sont très spécialisés (le foot US est celui qui pousse le plus loin la division du travail !) et où, contrairement à ce que pourrait laisser croire le traitement médiatique de ce sport, les résultats reposent rarement sur les épaules d’un ou de quelques joueurs. En fait, l’explication décisive est la suivante : le foot US est un sport où les performances individuelles sont fortement interdépendantes. Où, pour s’exprimer en économiste, il s’agit d’un sport où la performance collective repose sur des performances individuelles productrices d’externalités positives. Ainsi, prenez n’importe quel poste de foot US, en attaque et en défense. Il est très aisé de montrer que la propension d’un joueur à ce poste à faire une bonne performance est étroitement corrélée aux bonnes performances de ses coéquipers. Cela est valable pour tous les sports collectifs dans une certaine mesure, mais au foot US cet effet atteint son paroxysme. Prenez le quarterback, c’est à dire le chef d’orchestre de l’équipe (celui qui annonce les tactiques et lance le ballon vers ses coéquipiers). La NFL a quelques quaterback de renom (Favre, Brady, Manning, etc.) et beaucoup d’anonymes. Il est indéniable que certains ont plus de talents que d’autres. Cela dit, quand vous regardez les performances des quarterback d’une saison sur l’autre, vous contatez également une certaine volatilité statistique, parfois très prononcée. Pourtant, il n’est pas raisonnable de faire reposer cette volatilité sur une éventuelle variation du talent et des compétences du joueur. Talent et compétences sont des choses relativement stables dans le temps. Mais, quand on regarde bien, pour être performant, un quaterback a besoin de beaucoup de choses : une ligne offensive qui le protège bien et des receveurs performants lui offrant des solutions de passe. Indirectement, un quaterback bénéficiera du fait de jouer aux côtés d’un coureur efficace sur lequel il puisse se reposer et une défense solide ne concédant pas trop de points afin de ne pas l’obliger à ne pas trop prendre de risque pour coller au score. Bien souvent, la performance affichée d’un quaterback n’a que très peu à voir avec son talent et sa prestation en tant que telle : elle est largement fonction des performances de ses coéquipiers. Cela est valable pour quasiment tous les postes.

Quand on y réfléchit bien, tout ça est très logique : en poussant au bout la division du travail, le foot US est un sport qui engendre une forte interdépendance, bien plus que dans les autres sports. Et que se passe-t-il quand il y a forte interdépendance ? Eh bien, il y a plus d’instabilité, on se trouve en présence d’un système quasi-chaotique, où un dysfonctionnement à un endroit peut engendrer des effets cumulatifs et faire converger le système vers de nombreux équilibres potentiels. L’évolution d’un tel système est très difficile à prévoir car elle est très sensible aux conditions initiales. En d’autres termes, il est extrêmement difficile de faire des pronostics sur les performances des équipes de foot US car elles sont le produit de phénomènes systémiques très instables.

Ce billet ne serait pas complet si je ne faisais pas un parallèle avec notre système économique. Comme le note Jean-Marc Vittori dans cet édito, nous vivons dans un monde de plus en plus interdépendant, et pas seulement au niveau financier. Les pratiques d’externalisation, d’outsourcing et de sous-traitance relèvent d’un approfondissement de la division du travail. En tant que telle, elles sont sources d’efficacité. Mais elles induisent aussi une certaine instabilité et une totale imprévisibilité. Un dysfonctionnement à un endroit et c’est tout le système qui peut tomber par terre. Le monde économique est en train de ressembler de plus en plus à une équipe de foot US. Je vais donc me risquer à une prévision : dans l’avenir, l’évolution économique sera de plus en plus difficile à anticiper et sera de plus en plus instable !  

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8 Commentaires

Classé dans Divers

8 réponses à “Hors-sujet sportif : pourquoi les saisons de football américain se suivent-elles mais ne se ressemblent pas ?

  1. Kant1

    No comment!
    Je ne parle plus de foot avec toi…
    La dernière fois qu’on en a discuté, les Jets avaient quasiment tout gagné mais plus rien ensuite…
    Notre rêve d’une finale new-yorkaise ne sera encore pas pour cette année…
    Allez, un pronostic CH??? Qui en finale? Pittsburgh, Baltimore, Arizona ou Philadelphia???

  2. Le rugby est aussi un sport avec beaucoup d’interdépendance et pourtant les résultats sont loin d’etre aussi volatiles qu’au foot US. C’est donc la cumulation de tous ces facteurs qui engendre de l’instabilité.

  3. intermittent du spectacle

    je suis également grand fan de sport US et je suis pas convaincu par la théorie de l’interdépendance et ce d’autant que les équipes de foot américain sont peut être les plus segmentés des équipes de sports co (équipe offensive, défensive, spéciale) chacune d’entre elles étant susceptibles à elle seule de ramener la victoire. il me semble que le faible nombre de match, un système de draft performant et des carrières de joueurs relativement courtes (à l’exception de Favre bien sur) suffit à expliquer la volatilité des résultats.
    Cependant laissez-moi me hasarder à une théorie capilotracter. J’ai toujours pensé que ce sport était le plus scientifique des sports co, y a qu’à voir la taille des staffs le secret qui entoure les tactiques mises en place, les déplacements millimétrés de chaque joueur et la spécialisation ultime des taches. Dans ce contexte se peut-il qu’une équipe qui va loin en playoff une année t livre ainsi beaucoup d’information sur ses choix tactiques, ses forces, ses faiblesses et se retrouve l’année t+1 relativement plus prévisible que la précédente, les outsiders bénéficieraient alors d’un avantage informationnel important qui dans se sport hyper tactique peut faire une grosse différence. Cela pourrait également expliqué la domination des équipes ayant de fortes esquades défensives puisque la défense doit anticiper les choix offensifs et moins l’inverse.
    Le championnat NCAA pourrait consituer un bon objet de comparaison mais le mode de sélection des Bowls expliquent à lui seul la récurence des résultats.

  4. C.H.

    @ Kant1 :
    Une finale Pittsburgh/Philadelphie me semble probable. Et une victoire des Eagles me ferait plaisir.

    @ Léna :
    Je pense que l’interdépendance est encore plus prononcée au foot US. Sur chaque action de jeu, la performance d’un joueur est étroitement dépendante de celle de ses coéquipiers. Au rugby, il y a pas mal de phases de jeu « individualistes » qui consistent essentiellement en un 1 contre 1 entre un attaquant et un défenseur. Au foot US, un coureur va par exemple toujours être dépendant de l’action de ses bloqueurs qui doivent lui ouvrir une brèche dans la défense.

    @intermittent du spectacle :
    Je pense que votre hypothèse est plausible. Cela dit, la segmentation entre les différentes escouades que vous mettez en avant n’annule pas forcément ma thèse de l’interdépendance. Par exemple, je pense que la prestation d’un QB dépend indirectement de la qualité de sa défense : une défense trop poreuse va prendre beaucoup de points, ce qui obliger en retour le QB à prendre plus de risques dans le jeu de passe. Immanquablement, il commettra plus d’erreurs. Evidemment, un QB de talent fera moins d’erreurs qu’un QB standard mais l’histoire de ce sport à prouver à maintes reprises qu’un QB, aussi fort soit-il, n’est pas grand chose s’il n’a pas autour de lui un casting à la hauteur.

  5. James

    Bonjour . Il faut ajouter que dans ce sport plus que dans aucun autre une victoire se joue à quelques détails , ce qui tend à rendre les matchs toujours trés sérrés . Si on exempte les 4 ou 5 pires équipes de la ligue , qui sont soit en reconstruction , soit mal gérées ( Browns , Bills , Raiders …) le niveau des 25 autres est relativement proche et de trés haut niveau . Ce qui donne un championnat trés ouvert . En NBA , il n’y à rarement plus de 5 prétendants au titre , alors qu’en NFL les pronos sont plus dures .
    En bref pour moi je pense qu’en plus des détails cités dans l’article , on peut ajouter que le niveau de jeux de 80% des équipes est extraordinaire . ha oui , aussi les World series de baseball se jouent en 5 matches pour le premier tour et 7 pour les deux d’aprés .

    a+ Life , Football ….

  6. félix

    ouai mais fau pas oublier que dans le foot chaque jeu est importan pi qui faut les fair a 100% all the time ,tout peut dépendre de un joeur si le qb fait une passe raté a un receveur démarquer pi que la passe est intercepter sa peut détruire le moral de léquipe celom le score ou si un line backer manque un plaquer qui donne un first and ten pi que sa donne la chance a lautre team de marquer sa peut lui fair perde confiance pi squi faut dans se temp la cest que son équipe reste avec lui pour lui redonner confiance le foot cest 90% mentale 10% physique faut pas loublier sa fait 4 ans que je joue pi sa fait quatre en que je lentend sa pi yon raison

  7. Kian

    Comme l’a dit félix, il y a en effet un gros effet psychologique que les américains appellent « momentum » (ou inertie en français) qui traduit les répercussions des actions d’éclat sur le moral global d’une équipe sur l’autre pendant un match…
    Mais sinon, pour l’explication qui me semble la plus prépondérante, je pense qu’en effet, comme l’a précisé alexandre delaigue, le système des poules ou plutôt celui de la sélection des calendriers de matchs de chaque équipes qui y est dû y est aussi pour beaucoup. En effet, les équipes que vont rencontrer une équipe donnée pendant une saison dépendent de : son implantation historique (matchs a/r contre les 3 autres équipes de sa poule), ses résultats de l’année précédente (match a/r contre l’équipe de l’autre conf qui avait le même classement à la fin de la saison précédente) mais surtout du hasard (matchs aller contre les 4 équipes d’une des trois autres poules de la même conf + matchs aller contre les 4 équipes d’une des quatres poules de l’autre conf…) ainsi, seulement 6 matchs sur 16 sont constants d’une saison sur l’autre…
    Après pour ce qui est de la constance des résultats NCAA, le problème c’est que les résultats sont entre autre dus plus ou moins à ce que l’on pourrait apparenter à des élections qui ne sont donc pas uniquement dû aux résultats d’une équipe mais aussi à la « difficulté »/ »coriacité » de son calendrier (bonne chose…) et malheureusement aussi un peu à la réputation/popularité d’une université… Ainsi la tendance est que les universités footballistiquement moins populaires sont plus rapidement sanctionnées (leur rank à tendance à faire un bond en arrière plus important) à la moindre erreur/défaite… Du coup, ce système laisse vachement moins de place aux outsiders, mais il y a quand même pas mal de grosses écuries dans les différentes grosses conférences, donc il y a quand même une certaine non-constance des résultats d’année en année.
    Bref c’est sûr qu’aucun de ces deux système n’est parfait, mais vu l’engagement physique qui est obligatoire pour jouer à ce sport, il ne peut y avoir plus de matchs, et les équipes ne pourront jamais toutes se rencontrer pendant une saison… (en universitaire : seulement 12 matches par équipes pour un certain nombre de conferences de 8 à 17 équipes et en pro : 16 matches par équipes pour 32 équipes au total…)
    C’est donc, je pense, en effet à cause du faible nombre de matches comme l’a dit CH, mais plutot à cause de leur sélection en partie aléatoire que de leur faiblesse statistique…

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