Economie du développement et ordre spontané

L’économiste William Easterly vient de recevoir le « Prix Hayek » pour son ouvrage The White Man’s Burden, publié en 2006. Le texte de son discours à l’occasion de la remise du prix est disponible ici et est vraiment très très intéressant. Easterly y développe ce qui est devenu maintenant sa spécialité : la critique de l’hubris des experts du développement économique. Bien que Hayek n’ait jamais abordé les questions de développement économique, la filiation entre les thèses d’Easterly et les écrits de Hayek est assez claire : depuis plus de 50 ans, tous les experts du développement économique s’appuient sur une vision top-down du développement et de l’évolution économique, à savoir l’idée qu’il est possible de planifier quelles sont les institutions nécessaires. Or, le grand apport théorique de Hayek est d’avoir souligné la dimension largement spontanée des phénomènes économiques et sociaux, le caractère imprévisible de l’évolution économique, et la nécessité de s’appuyer sur des règles et institutions promouvant la liberté individuelle.

Le texte d’Easterly aborde plusieurs questions intéressantes et ceci, pour ne rien gâcher, dans une perspective évolutionniste que j’affectionne. Outre le bilan relativement désastreux qu’Easterly dresse des résultats auxquels est parvenu l’économie du développement pour aider les pays en voie de développement, il pose la question de la raison pour laquelle les individus, qu’ils soient « experts » ou non, ont besoin de croire dans une vision top-down des choses. Autrement dit, pourquoi tendons-nous à préférer des explications téléologiques des phénomènes économiques et sociaux (du genre « la croissance est liée à l’action du gouvernement » ou, dans la version extrême, les théories du complot en tout genre). Je me suis déjà interrogé ici sur ce biais. Easterly mentionne l’explication donnée par le philosophe Daniel Dennett, selon laquelle le mode de pensée téléologique a été favorisé par la sélection naturelle : selon l’exemple de Dennett, à l’époque des sociétés de chasseurs, les individus voyant un lion et pensant que ce dernier a la volonté de les mangers ont plus de chance de survivre que ceux n’adoptant pas un tel raisonnement intentionnel. Je ne sais pas si l’explication est valable, c’est une une conjecture (infalsifiable) qu’autre chose, mais toujours est-il qu’il est un fait que le cerveau humain a beaucoup de mal à saisir et accepter la dimension spontanée des phénomènes naturels comme sociaux. Cela est d’ailleurs également vrai concernant le hasard.

Comme Easterly le souligne, la dynamique des règles, normes et institutions est donc largement une affaire d’évolution spontanée. One peut évidemment ici s’empêcher de faire le parallèle avec Darwin – et d’ailleurs Easterly mentionne la théorie des jeux évolutionnaires. Notons toutefois que l’évolutionnisme hayékien n’est pas véritablement darwinien. Chez Hayek, le facteur central de l’évolution sociale est en effet le mécanisme de sélection de groupe. Mais cela n’est qu’un détail. Selon Easterly, et dans un style très hayékien, cela indique que l’action étatique consiste essentiellement à acter et formaliser les règles et normes ayant émergé du processus d’évolution. Comme on dit, « evolution is smarter than you are » : le processus d’évolution va toujours être capable de trouver la « meilleure » solution relative, bien mieux qu’un esprit conscient et intelligent.

Cela amène sur le troisième point clé de l’intervention d’Easterly : tant le marché que l’Etat (et les règles qu’il promulgue) doivent être le résultat de ce processus d’évolution spontané. Ce point est intéressant car il montre que chez hayek, il n’y a pas véritablement d’opposition entre marché et Etat contrairement à ce qui est souvent affirmé (même si ce point est fluctuant chez Hayek, il faut bien l’admettre). L’Etat lui-même est un ordre spontané : l’émergence de règles comme celles protégeant les droits de propriétés n’est pas issue d’une planification mais d’une processus sélectif non intentionnel. Au final, Easterly ne laisse qu’un rôle marginal aux experts : essayer d’accélérer le processus d’évolution, mais nullement le détourner.

Que peut-on dire de tout ça ? Outre qu’Easterly n’aime manifestement pas Sachs et a beaucoup d’humour (« Sachs even gained the support of movie stars. Sachs cited Hayek’s support for his ideas, but unfortunately his support came not from Friedrich Hayek but from Salma Hayek« ), que son interprétation de l’évolutionnisme est peut être un tantinet excessive. Bien sûr, Easterly a fondamentalement raison : il y a bien un processus de sélection des règles et des normes qui fait que, au bout du compte, c’est bien l’évolution spontanée qui décide. Si on interprète de manière adéquate le concept de sélection naturelle, le fait que l’homme agisse de manière intentionnelle ne change rien à cela. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’évolutionnisme ne défend pas de fait le laissez faire. Même si l’on admet qu’un esprit intentionnel seul ne parviendra jamais à faire mieux que l’évolution, on ne peut pas se départir d’une caractéristique fondamentale de l’évolution sociale : le phénotype agit sur le génotype. En d’autres termes, l’individu a le pouvoir d’anticiper et d’agir consciemment pour adapter les règles. Le gros problème il me semble avec l’évolutionnisme hayékien est que l’on a l’impression que, pour Hayek, un bon individu est celui qui met « en veille » son cerveau et se contente de suivre naïvement les règles (c’est l’aspect conservateur de la pensée hayékienne). Mais c’est totalement illusoire.

Cela veut dire que l’on ne peut échapper au constructivisme : le simple fait de faire ce que fait Easterly (condamner le paradigme des experts), est déjà, en soi, une forme de constructivisme et de comportement d’expert. Il faut admettre que beaucoup de recettes n’ont pas marché, mais le laissez faire n’est qu’une recette de plus, et elle est perfectible également.

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8 Commentaires

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8 réponses à “Economie du développement et ordre spontané

  1. isaac

    Bonjour,

    Ce qui me dérange toujours avec les « autrichiens » c’est l’ambiguïté constante dans leur définition de ce qui est « naturel », et ce qu’est une loi naturelle en général. Il y a, il me semble, un glissement sémantique important faisant que l’on passe sans trop de justification de « ce qui est » à « ce qui doit être ». Le terme « loi » à en effet deux sens distincts : dans une première acception il désigne ce qui est, les règles qui régissent les éléments d’un ensemble dont l’homme fait partie ou non ( la Nature ) ; dans une seconde acception, un « Loi » est un principe normatif désignant ce qu’un homme doit ou ne doit pas, peut ou ne peut pas faire. Sur cette seconde acception, où « loi » rime avec « éthique », de grandes doctrines se sont affrontées afin de déterminer quelle principe suprême était le plus adéquat à l’échafaudage des principes moraux. L’utilitarisme considère le principe du plus grand bonheur, les doctrines du « droit naturel » considèrent les actes comme devant respecter un dessein transcendent émanant soit d’une instance suprême (Turgot) ou de la déduction rationnelle (Kant). A la lecture des « ultra libéraux » nous avons l’impression que la pierre de touche utilisée n’est rien d’autre que le libéralisme, suivre la « nature ». Hors qu’est ce que la « nature » ? Là encore deux définitions peuvent être donnée. 1/ un système comprenant l’homme lui même, dans ce cas tout ce qu’entreprend l’homme est par définition « naturel ». 2/ le monde tel qu’il est sans l’homme. Les partisans du « droit naturel » se adoptent la seconde définition en tant qu’il observe la nature et tante d’appliquer ses principes en les considérant « bon ». Les « autrichiens » sont à placer dans la première catégorie, mais alors qu’est ce que suivre les principes de la nature à part peut être de suivre le principe d’Alexander Pope « ce qui est, est bien »… autrement dit, du pur conservatisme.

    Ce problème de la guillotine de Hume, il me semble que vous l’évoquez dans un précédent billet, est ce pourquoi je ne comprend pas l’argumentation ultralibéral, notamment celui des minarchistes : à partir de quel point une société minarchiste devient un état ?

    Un des personnage d’André Gide dans « Corydon » résume parfaitement ce que je tente d’exprimer, lorsqu’il cite Pascal :

    « J’ai bien grand peur que cette nature ne soit elle même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature »

  2. elvin

    sur l’ambiguïté du mot « loi », elle n’existe que chez les lecteurs superficiels des « autrichiens ».

    Mises (le plus grand des « autrichiens »), et Hayek après lui, distinguent au contraire soigneusement entre les différents types de lois. Pour eux comme pour Kant, la part normative de la loi naturelle se résume à « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse », ou toute autre variante de ce principe, qui, il faut y insister est purement négatif, une interdiction et non une prescription.

    Cette loi naturelle n’est évidemment pas celle du monde sans l’homme, puisqu’elle concerne l’homme et lui seul. Donc ce que dit isaac en proposant deux définition de la « nature » est inexact

    Les « autrichiens », en tant que tels, ne prennent pas position sur les autres principes moraux et laissent chacun décider de ce qui est « bon » ou « mauvais » pour lui, tant qu’il ne cherche pas à imposer ses propres choix aux autres.

    A partir de là, un ordre social est bon s’il résulte des interactions volontaires en l’absence de toute contrainte de certains sur les autres. Donc oui, la pierre de touche est le libéralisme, mais réduit à une seule maxime : « tu n’empêcheras personne de penser et d’agir selon sa volonté » et à un seul critère, l’absence de contrainte.

    Sur société et état, une société ne « devient » pas un état. Elle peut ou non se doter d’un état, et celui-ci peut avoir des pouvoirs plus ou moins étendus. Les minarchistes disent que ces pouvoirs doivent se limiter à garantir la liberté des individus, les anarcaps disent que même ça est illégitime.

  3. isaac

    « la part normative de la loi naturelle »

    je pense que vous vous contredisez dans vos termes même, ce qui prouve bien la confusion que je souligne.

    « A partir de là, un ordre social est bon s’il résulte des interactions volontaires en l’absence de toute contrainte »

    Deux questions me viennent alors à l’esprit : 1/A partir de quel principe cet état de fait est-il jugé? autrement dit au non de quoi dit-on que cette société est la meilleur possible (hormis l’argument du « touché fatal » de hayek, ou alors celui consistant à dire que toute intervention est nécessairement moins efficace que le « marché » c’est au sein de la création libre des prix que l’information est disponible)? 2/ un ordre social émerge, ok, mais comment celui-ci évolue-t-il? Ce que je veux dire c’est à partir de quel moment une institution « naturelle » devient-elle artificielle et néfaste ? Qui juge de cela et à partir de quoi?

  4. elvin

    @isaac

    Je ne vois pas où est la contradiction. Je voulais distinguer les lois au sens normatif (fais ceci, ne fais pas cela) des lois de type causal (tel évènement a telles conséquences) dont vous parlez avec « les lois du monde sans l’homme ».

    quand à juger un état de la société, les autrichiens disent justement qu’un tel jugement est nécessairement subjectif. Autrement dit, à votre dernière question « qui juge ? » leur réponse est « chacun en ce qui le concerne » – et ils s’empressent d’ajouter que personne n’a le droit d’imposer son jugement aux autres, même pas (surtout pas) les politiques, ce qui rend la question sans grande importance puisque le jugement est sans conséquences.

    toujours pour les autrichiens, la meilleure société possible est celle où chaque individu jouit de la plus grande liberté possible, et ils le disent au nom du principe de liberté qu’ils considèrent comme fondamental.

    l’ordre social évolue comme il émerge : en tant que résultante des actions
    des individus. Il devient néfaste dès qu’un ou plusieurs individus commencent à attenter à la liberté des autres, quel qu’en soit le prétexte (y compris celui d’avoir été élus)

    mais là je sens que je m’approche dangereusement des thèses libertariennes…

  5. isaac

    Elvin

    Ce que je veux dire c’est qu’il n’existe pas de loi normative naturelle, c’est en ce sens que suivre la « nature des choses » par exemple est un non-sens dés lors que l’homme est amené à faire des choix, c’est ce que nous dit Mill dans un texte que je trouve brillant :

    « Peut-on considérer que le cours spontané des choses, quand elle sont laissées à elles-mêmes, constitue la règle à suivre lorsque nous cherchons à les mettre à notre service? Il est tout de suite évident que le précepte (…) n’est pas seulement superflu et dénué de signification (…) mais qu’il est manifestement absurde et contradictoire dans les termes » (La Nature. p61)

    Deuxièmement oui, le principe suprême affirmé par des ces auteurs est le principe de liberté :

     » Ce principe suprême : la politique de la liberté individuelle, seuls politique vraiment progressive, reste aussi valable aujourd’hui qu’au XIXe siècle » (Hayek, La route de la servitude p172) mais force est de constater qu’il oubli bien vite se principe devant la question de la progressivité de l’impôt :

    « En dernier ressort, le problème de l’impôt progressif est, bien sûr, un problème éthique (…) qu’une majorité (…) soit autorisée à appliquer à une minaurité une règle qu’elle ne s’applique pas à elle même , constitue une infraction d’un principe (…) il s’agit d’un abandon du principe fondamental de l’égalité devant la loi » Il est ici remarquable de constater la manière avec laquelle il abandonne bien vite son principe de liberté… pour la simple raison, selon moi, que ce principe est inopérant dés lors que l’on vie en société.

    Enfin si le but est bien le maximum de liberté quelqu’un doit trancher dans chaque situation, Hayek souligne l’importance du juge à cet effet, parce que, précisément, si chacun juge, des situations litigieuses émergent, même la liberté est subjective… ce qui nous ramène à la question des institutions. Dans ces conditions la contingence de la norme émergente est patente… et dire que « ce qui est est bien » n’est ni plus ni moins qu’un principe conservateur non avoué. Cela me rappelle ce livre de Hank Riecken et Stanley Schachter , L’échec d’un prophétie, dans lequel est analysée le discours des sectes par essence infalsifiables.

    http://www.scienceshumaines.com/-0al-echec-d-une-prophetie-0a_fr_12965.html

  6. elvin

    peut-être y a-t-il une confusion entre loi naturelle et droit naturel. (mea culpa)

    les autrichiens s’inscrivent dans la philosophie du droit naturel, pour qui il existe des normes dérivées de la nature humaine, préexistantes à toute législation et qui s’imposent à tous. Le principe de liberté sous sa forme négative (tu n’attenteras pas à la liberté d’un autre) en fait partie. C’est ça que, peut-être par abus de langage, j’appelle la part normative de la loi naturelle.

    sur « quelqu’un doit trancher », je me répète : chacun tranche pour lui-même en ce qui concerne ses propres actions. Quant au juge, il ne tranche que des cas particuliers et ne porte en aucun cas un jugement sur la société dans son ensemble.

    et je ne crois pas avoir jamais lu chez un autrichien « ce qui est est bien ». En revanche, ils disent que ce qui est et qui est un produit de l’ordre spontané ne doit pas être changé par la force, mais peut l’être par l’action spontanée. L’émergence de l’ordre est un processus qui n’a pas plus de fin que de finalité.

  7. isaac

    Pourquoi il me semble qu’un tel discours revient à dire « ce qui est est bien ».

    Le monde social n’est qu’une sommes de cas particuliers, Si l’on prend le principe de la plus grande liberté pour tous il est inévitable qu’il faille un jour choisir entre la liberté de l’un et celle de l’autre, ce choix il va se faire, pas forcément par qqun, mais il va se faire, c’est inévitable. Imaginons que ce choix fasse jurisprudence, la norme est posée, dans cette situation on fait ça. Alors cette norme sera considéré comme la meilleur … ce qui est est bien, au nom de quoi? de rien, le premier décide et le reste suit. Devons nous changer cela? non cette règle à émergé de façon spontanée. Le problème est que ce principe est très subjectif, hayek dénonce le socialisme(communisme) alors que l’on pourrait considérer qu’il est le fruit de le spontanéité. C’est ça que je ne comprend pas… mais je tient à préciser que je ne connais pas bien ni Mises ni Hayek, quelques textes par-ci par là mais pas plus. Promis je vais m’y mettre…

  8. elvin

    « … on pourrait considérer qu’il (le socialisme ( communisme)) est le fruit de le spontanéité. »
    non. On peut à l’extrême rigueur penser que la naissance d’un régime socialiste ou communiste peut résulter d’une évolution spontanée, encore qu’à mon sens toute l’histoire montre que ce n’est jamais le cas, Mais ensuite, son évolution, son contenu réel et son maintien résultent avant tout de la contrainte (les autrichiens disent de la violence) qu’il exerce. C’est donc le contraire d’un ordre spontané au sens de Mises ou Hayek.

    si je peux me permetre des conseils de lecture:
    pour Hayek, l’ouvrage de référence est évidemment Law, Legislation and Liberty. Mais c’est épais et ardu,
    pour Mises, tout ou presque est dans L’Action Humaine. Mais Mises est plus exclusivement économiste que téoricien du droit. Il accepte le principe de liberté mais sans vraiment le discuter, et s’attache à montrer que l’organisation sociale qui en découle est en même temps la plus efficace. Si l’AH t’effraie (c’est aussi gros et ardu) tu peux essayer Libéralisme ou l’abrégé que j’ai fait de l(AH (en français aux Belles Lettres) .

    excusez la pub perso – c’est pour la bonne cause…

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