Est-ce la fin de la théorie ?

Cela fait plusieurs jours que je cogite sur cette affirmation de Tyler Cowen :

« In my possibly overdogmatic view, economics is most useful when its models are relatively simple and intuitive.  We’ve run out of new models which are simple and intuitive.  So the theory game is over.  The standard, old data sets have been data mined to death.  We’re now on to the « can you build/create your own data set? » game.  That game can and will last for a long time« .

A vrai dire, je ne suis pas d’accord et je suis à peu près sûr que Cowen a tort. En fait, pour Cowen les seuls modèles utiles sont des modèles simples et intuitifs, facilement formalisable sans que cela soit d’une complexité excessive. Il se montre beaucoup plus sceptique sur la pertinence des modèles plus complexes comme les modèles à base de simulation algorithmique informatique : il s’agit de modèle difficile à exploiter et à interpréter car extrêmement sensibles aux hypothèses et paramètres de départ. En clair, ils sont plus complexes à mettre en oeuvre et à saisir mais n’apportent pas beaucoup plus d’éclairage que cela car les résultats dépendent de calibrages plus ou moins ad hoc. Paul Krugman me semble avoir développé un peu le même point de vue.

Le point de vue de Cowen sur les « agent-based models » peut être discuté, mais admettons-le.  Cowen ne dit pas non plus que la théorie ne sert plus à rien, ce qui est un point de vue (bien naïf) que l’on peut lire ou entendre parfois. Il y a quelques mois, un article dans Wired annonçait ainsi que le développement du data-mining allait mettre fin à l’usage de la théorie. Je ne crois pas que Cowen dise cela. L’argument selon lequel la théorie n’aurait plus d’utilité parce qu’il y a abondance de données est faux à deux points de vue : d’une part, le problème de l’induction subsiste. Vous pouvez collecter la quantité que vous voulez de données, même si, par chance, vous arrivez à repérer certains pattern récurrents, vous n’êtes pas plus avancés. Sur un plan strictement logique, il est absolument impossible d’en inférer quoique ce soit, et le danger est même de se planter dans les grandes largeurs. D’autre part, et de manière encore plus fondamentale, le traitement des données repose d’une manière ou d’une autre sur des théories et des catégories analytiques. Même si vous faites usage de l’outil informatique, la manière dont les données vont être traitées et interprétées présupposent nécessairement une théorie. Qualifier un artefact de « donnée » est déjà en soi une expression théorique, et non empirique.

Le point de vue de Cowen est plus fin que çela. Nous avons à notre disposition des modèles relativement simples et heuristiquement pertinents, nous en aurons besoins pour traiter de manière adéquate les quantités croissantes de données, mais dans le futur on inventera probablement plus beaucoup de nouveaux modèles de ce genre. Bon, disons déjà que sur un plan purement statistique, Cowen a de fortes chances d’avoir tort. Ce genre de point de vue extrême, sur ce sujet et sur bien d’autres (du genre la croissance va s’arrêter), il en sort tous les jours. Statistiquement, très peu (aucun ?) se vérifient dans les faits. De plus, il s’agit par définition d’un point de vue spéculatif. Si Cowen pouvait imaginer le développement de nouveaux modèles, et bien il se serait probablement déjà appliqué (lui ou d’autres) à les développer. Sur un plan strictement logique, on ne peut pas anticiper le développement d’une nouvelle idée avant qu’elle n’émerge.

Cela veut dire que le jugement de Cowen n’est bâtie véritablement que sur une chose : un constat empirique qui voit le champ de la théorie progressivement se restreindre au profit des travaux empiriques. Il est vrai que depuis maintenant un peu plus de 20 ans on assiste à un véritable tournant empirique de la science économique. L’économie, assez justement accusée de ne s’être pendant plusieurs décennies appliquée qu’à développer des modèles élégants mais totalement éloignés de considérations empiriques, est en train de connaître une transformation sans précédent. Certainement pour la première fois de son histoire, ce sont maintenant les empiristes qui sont les plus reconnus et dont les travaux attirent le plus l’attention. Et, par un phénomène cumulatif, les choses risquent de s’amplifier : la reconnaissance croissante des travaux empiriques va inciter les jeunes doctorants à s’engager dans des recherches empiriques, ce qui sera rendu possible par l’accroissement des fonds mis à disposition par les Universités pour ce champ porteur. Cela va induire un accroissement des travaux empiriques et produire des effets externes positifs sous forme de données en quantité de plus en plus importantes, ce qui va inciter encore davantage à faire de l’empirique, etc. Ce phénomène est bien réel ; certains évoquent même le spectre d’un retour de quelque chose comme le « measurement without theory », du nom du débat qui a opposé plusieurs économètres dans les années 40.

Est-ce que cela suffit pour valider le point de vue de Cowen ? Non, et pour au moins deux raisons. Déjà, peut être n’assistons nous qu’à une forme de retour à la normale. Pendant plusieurs décennies, l’économie a été une science excessivement théorique et abstraite, le retour de l’empirique n’étant finalement qu’un rééquilibrage des choses. Le mouvement de balancier va peut être se stabiliser autour d’un certain équilibre. Par ailleurs, ce simple constat empirique ne prouve évidemment rien, puisque sans théorie les faits ne veulent rien dire. C’est là qu’il est souhaitable d’aller lorgner du côté de la troisième catégorie d’acteurs que l’on retrouve dans toute science : pas les théoriciens, ni les empiristes, mais ceux qui étudient leur science. Il s’agit des historiens de la pensée, des épistémologues, des sociologues des sciences, etc. Quand on regarde de manière générale ce qui s’y raconte, on peut découvrir quelque chose : faits et théories interragissent sans cesse. Cette découverte peut même permettre de faire une prédiction aux antipodes de celle de Cowen : la multiplication des données et des travaux empiriques, combinée aux transformations de nos économies (du genre celles issues de la crise financière) va au contraire induire une profusion de nouvelles théories et de nouveaux modèles, peut être plus complexes (pas sûr) mais forcément novateurs. Personne n’est devin, donc il est impossible de prédire ce qui va se passer. Mais j’ai comme l’impression que parier sur une extension de l’empirique au détriment de la théorie parce que la tendance est au développement des travaux empiriques revient à faire un peu la même chose que parier sur la hausse infinie de l’immobilier parce que cela faisait 10 ans que les prix montaient.

Bon, pour finir sur une note positive, je rejoins Cowen sur ses préférences en terme d’évolution de la science économique : plus d’histoire, plus d’anthropologie et de sociologie, bref un peu plus « d’open-mindness ». Il y a déjà de beaux progrès qui ont été fait ; continuons dans cette voie.

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11 Commentaires

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11 réponses à “Est-ce la fin de la théorie ?

  1. Il me semble qu’il faut interpréter l’idée de Cowen non pas comme une vision définitive, mais plus comme un état de l’art actuel. Si pendant un bon moment le progrès en matière économique est venu de raffinements théoriques, aujourd’hui, c’est beaucoup moins le cas. Il n’y a pas si longtemps, il était presque inconcevable de faire un article ou une thèse « mainstream » sans passage obligé par les intégrales triples; ce n’est plus vrai. On trouve aujourd’hui plus de choses avec des travaux empiriques et c’est admis. Et l’intelligence des phénomènes passe moins par la sophistication des modèles que par la simple compréhension de ce qui se passe, avec les modèles existant, souvent dans des versions pas trop sophistiquées. Ce qui se passe actuellement traduit la fin d’une façon de progresser dans l’accumulation des connaissances, et la nécessité de faire autrement.

    Cela n’exclut pas à terme un retour de la théorie, bien évidemment; mais pas tout de suite.

  2. isaac

    Le danger serait de penser qu’une étude empirique est dénuée de toute théorie, mesurer ce fait toujours à travers une certaine théorie qu’il faut expliciter et discuter. Le concept de theory ladenness explicite bien ce fait que même les ordinateurs des salles de marché, les appareils de cotation sont insérés dans un certain paradigme scientifique. L’exemple le plus fameux est celui de MacKenzie et la cotation des produit dérivé sur la base de la formule de Black et Scholes. Une approche empirique des variations des prix sur les marchés ne peut s’émanciper d’une déconstruction des outils à la source de l’info. Bref les faits sont encrés dans la théorie (des théories matérialisées pour reprendre l’expression de Bachelard), étudions cette encrage, l’anthropologie a de beaux jours devant elle…

  3. arcop

    Je suis pas du tout convaincu que c’est la fin de la theorie… bien au contraire (bon, evidemment je suis essentiellement un theoricien… alors…) Et j’ai meme l’impression (en plus du fait que la plupart des resultats crucieux dans ce format theorique ont ete montres, donc moins de trucs non-triviaux a mettre en avant peut-etre) que le ‘revival’ empirique est plutot le signe d’un grand desarroi pour l’economie (un peu dans le style de ce qui s’est passe en physique au debut du 20e, profusion de decouvertes empiriques, mais du moins pour un tant peu de cadres theoriques pour en rendre compte). Et pour etre tout a fait honnete, j’ai l’impression que ca pousse plein de brillants chercheurs a s’interesser a des problemes susceptibles d’avoir un traitement empirique satisfaisnt plutot qu’a des problemes interessants (par ex. savoir si les sumos trichent vs. le fonctionnement des marches financiers… OK, je suis un tout petit peu de mauvaise foi)

    Ensuite, n’importe quel modele econometrique de base est une theorie, sans meme parler de la constructions des variables… Donc je rejoins l’idee de theory laddenness completement…

    Maintenant, dans certains domaines, je sens pour etre en contact etroit avec la literature, des fremissements theoriques interessants, partiels encore, mais ca m’etonnerait pas qu’on assiste a des percees theoriques majeures bientot…

    Je ne dis pas par contre qu’il ne faut pas plus d’histoire, d’anthropo, et de sociologie, bien au contraire, mais je pense que ce sera plus le combustible d’avancees theoriques qu’une fin en soit (une fois encore je vous rejoins pour le probleme de l’induction « La crise de 29-30’s est seulement d’origine monetaire », so what now?… ok un tout petit peu exagere)

  4. J-E

    Je suis assez d’accord sur le fond, mais une chose m’échappe : comment mesure-t-on que « ce sont maintenant les empiristes qui sont les plus reconnus et dont les travaux attirent le plus l’attention » ? L’attention de qui, et dans quel champ ? La proportion de théoriciens n’a pas baissé parmi les derniers prix Nobel, Econometrica (qui en dépit de son titre publie surtout de la théorie) reste plus reconnu que le Journal of Applied Econometrics, alors où lit-on ce triomphe de l’empirique ?

    Je me demande s’il n’y a pas déjà un problème de champ. Peut-être par exemple qu’en macroéconomie les travaux empiriques prennent une place croissante, mais l’économie ne se résume pas à la macro. Peut-être que les économistes dont on entend le plus parler dans les médias et sur les blogs sont justement des macroéconomistes, de plus en plus empiristes.

    Une fois de plus les médias et la blogosphère elle-même me semblent avoir un point de vue très biaisé. Il est évident que dans son classement des jeunes économistes brillants The Economist ne va pas retenir des spécialistes des marchés biface ou de la théorie des enchères, ce sont pourtant des champs théoriques extrêmement dynamiques. De même on parle plus de la nomination d’Esther Duflo au Collège de France que de la nobélisation l’an passé de Hurwicz, Maskin et Myerson, qui sont des théoriciens pur jus. Pourquoi ? Parce que leurs travaux sont plus difficiles à comprendre et à faire comprendre au grand public, ce pourquoi on en parle nettement moins. Ce qui ne veut pas dire que dans le champ académique ils soient moins respectés qu’un Levitt.

    C’est un aspect des blogs qui à vrai dire me gêne beaucoup. Pour beaucoup de gens les « grands économistes » sont les économistes américains ayant des blogs reconnus. En France on prendra les économistes qui publient des livres grand public ou interviennent beaucoup à la télévision. Prenez des classements reflétant cette fois-ci le biais du monde académique, comme celui d’IDEAS, et vous ne retrouverez pas ces mêmes grands noms supposés à la même place. Aussi idiot que soit ce classement, on y trouve par exemple pour les Français Jean Tirole en numéro 9 mondial, Olivier Blanchard 13e, Jean-Jacques Laffont 44e, Roland Benabou 183e, Gilles Saint-Paul 207e, Roger Guesnerie 297e, Jean-Charles Rochet 328e, Thierry Verdier 344e, Guy Laroque 352e, et enfin des empiristes avec Esther Duflo 359e, Christian Gourieroux 369e (et encore, il fait de l’économétrie théorique) , François Bourguignon 385e. Alors d’accord ce classement est idiot, mais il reflète bien à mon avis la hiérarchie des économistes telle qu’eux-mêmes la conçoivent, et même si les empiristes ont une bonne place on n’observe pas non plus d’exclusion de la théorie, loin s’en faut.

  5. Jean-Edouard : d’accord avec ces remarques, mais :

    – Les classements du monde académique, les prix ont souvent un biais orienté vers le passé : par définition, se trouveront en haut de classement et obtiendront des prix les gens qui ont déjà eu une longue carrière, beaucoup de publications; ce n’est pas forcément là que l’on trouvera les tendances présentes et à venir.

    – Et le développement de l’empirique est une tendance nette. Il n’y a ne fût-ce que 20 ans, un travail empirique était tout simplement, à un certain niveau, impubliable. Faire une thèse empirique, c’était condamner sa carrière. Il me paraît difficile de nier la montée en puissance des travaux empiriques au cours des deux dernières décennies. Et c’est d’ailleurs probablement cela qui crée le biais rendant les empiristes plus visibles : ils sont « the new thing ». Est-ce que cela signifie que la théorie est finie? Evidemment non. Mais pour reprendre le classement de The Economist, c’est le fait 1-qu’il contienne une majorité d’empiristes et 2-que cela ne soit pas spécialement surprenant qui traduit une tendance nouvelle en économie. Il y a 20 ans le même classement n’aurait contenu que des théoriciens (d’ailleurs, ils l’avaient fait, cela mériterait d’aller vérifier). Face à une tendance on a toujours envie de l’extrapoler, ce qui conduirait à imaginer une « prise de pouvoir intégrale » des empiristes; sans aller jusque là, le développement de l’empirie est une tendance marquante de ces derniers temps.

    – Je ne suis pas certain qu’il y ait un biais médiatique, ou bloguesque, si affirmé. Après tout la médaille du CNRS de Tirole l’an dernier a donné lieu au même genre d’articles que Duflo au Collège de France cette année. Quant aux blogs, les plus lus traduisent soit des prime movers (genre marginal revolution), soit des célébrités comme Krugman ou Mankiw (théoriciens) et Levitt (mais parce qu’il est célèbre). Il est vrai que certains travaux théoriques sont difficiles à présenter (expliquer ce que fait Susan Athey est assez difficile) mais d’autres non (on aurait moins de soucis avec Acemoglu).

    – Comme l’empirie se développe, et que la production théorique est déjà bien développée, on a un phénomène de rendements décroissants : les nouveautés théoriques ont moins de poids que les nouveautés empiriques, parce que les empiristes ont plus de low-hanging fruits à leur disposition.

  6. J-E

    Je suis pour l’essentiel d’accord avec vous, sauf que se féliciter que la recherche empirique commence à rattraper son retard sur la recherche théorique est tout de même bien différent de proclamer la mort de la théorie.

    Le classement IDEAS est évidemment assez grotesque, je cherche simplement à montrer qu’on peut trouver pour appuyer l’idée que la théorie est en plein boom des preuves à peu près du même calibre que celles avancées pour proclamer que l’empirique est à la mode. Que veut dire le classement de The Economist, en quoi reflète-t-il l’opinion des chercheurs ? Penser que le nombre de thésards travaillant sur des sujets empiriques reflète l’intérêt scientifique marginal d’une contribution empirique supplémentaire, c’est supposer un peu vite que le rendement privé d’une thèse se confond avec son rendement social. On peut penser par exemple qu’il est plus facile de se reconvertir dans le privé avec une thèse empirique qu’avec une thèse sur la sélection des équilibres de Nash, ou que du point de vue des établissements recruteurs un jeune empiriste est un actif moins risqué : avec des données non encore exploitées on peut toujours finir par publier quelque chose, alors qu’un théoricien qui n’arrive pas à poser et résoudre des problèmes nouveaux ne publiera jamais rien.
    Surtout ce boom de la recherche empirique ne correspond pas vraiment à ce que j’observe avec ma lorgnette personnelle, même si mon fort biais théorique me conduit probablement à censurer les découvertes empiriques dont j’entends parler (quelles sont ces merveilleuses et formidables découvertes empiriques fondamentales de ces 20 dernières années ?).

    Il me semble en tout cas que le rapport « importance accordée à la recherche empirique / intérêt accordé à la recherche théorique » est bien plus important dans les blogs et les médias que dans les revues et sur les campus, ce qui n’est pas surprenant vu qu’il est quand même plus facile pour un journaliste sans formation d’économiste d’expliquer des travaux sur l’impact qu’a la taille d’une classe sur les performances des élèves que des modèles de contagion des crises financières. Sur les blogs le biais est moins prononcé, en revanche il y est clairement beaucoup plus question de macroéconomie que de microéconomie, or la recherche empirique s’est nettement plus développée dans la première branche que dans la seconde il me semble.

    Du coup je me demande quelle importance il faut accorder à des indices comme la place faite aux uns et aux autres dans les medias. On n’entend par exemple jamais parler des mathématiciens, est-ce à dire que les mathématiques sont en plein déclin ou que les mathématiciens vont très bien et aimeraient qu’on continue à les laisser travailler tranquillement ?

  7. C.H.

    Probablement y’a-t-il un biais dans la manière dont les médias et (à un degré moindre quand même) les blogs présentent l’état de la recherche en économie. Cela dit, il me semble quand même incontestable qu’il y a une évolution dans le sens d’une prise en considération de plus en grande de l’intéret des travaux empiriques. Il est quand même loin le temps des années 60-70 où il n’y avait point de salut en dehors de recherches toujours plus sophistiquées sur l’équilibre général (je caricature un peu beaucoup mais bon). Il y a toujours des travaux théoriques bien entendu, mais je crois que les empiristes n’ont jamais eu autant de reconnaissance dans et en dehors de la profession.

    Mais cette tendance ne prouve rien et du reste je suis persuadé que la théorie a encore beaucoup à nous apporter. Mais je crois qu’il faut soigneusement dissocier le problème épistémologique du problème institutionnel : sur le plan épistémologique, c’est un non-sens de dire que c’est la fin de la théorie. Sur un plan institutionnel, une approche en terme de sociologie des sciences (donc via une analyse théorique !!) semble dire quand même que, dans les années à venir, ont devrait quand même encore assister à une montée en grâce de la recherche empirique.

  8. Plus qu’une « fin de la théorie », un renouveau de l’empirique, donc, qui ne devrait pas nuire à la recherche théorique (au contraire ?). Ah, ces sales Frenchies qui voient toujours le verre à moitié vide…

  9. C’est en partie mon côté vieux schnock qui ressort, mais cette montée en puissance de l’empirique a quand même plus de signification qu’un « ajout » à ce qui se faisait déjà. Hiérarchiquement, il y a 20 ans, il fallait faire du théorique, et plutôt du théorique très matheux, parfois jusqu’à la caricature. Le développement récent des travaux empirique traduit un changement profond et rapide de la hiérarchie des normes dans la profession des économistes.

    Sinon, la grande découverte des travaux empiriques, c’est qu’on peut en faire… ce qui en soit est nouveau. Et sur le plan théorique – bon, j’ai peut-être mon biais macro qui ressort – ce n’est facile de trouver des découvertes significatives depuis une vingtaine d’années – surtout en comparaison de l’effervescence des années 80.

  10. @Alexandre : euh, pardon ? Depuis une vingtaine d’années, citons au hasard l’organisation industrielle (qu’utilisent lourdement tous les tribunaux et régulateurs chargés des problèmes de concurrence), et ses deux rejets que sont la théorie des enchères et le mechanism design. C’est de la théorie (qui va de modèles mathématiquement simples à des trucs assez atroces), qui non seulement reste très active, mais en plus a des applications pratiques de première importance. Et tiens, j’oubliais la littérature sur les marchés bifaces.

    Donc oui, effectivement, cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu de grand progrès en macro. Mais la macro théorique n’épuise pas la théorie, loin s’en faut (tiens, d’ailleurs je pense aussi à l’économie géographique – coucou Krugman) et à la nouvelle nouvelle théorie du commerce international (post-Krugman).

    Le jeu théorique, terminé ? Pas vraiment, il me semble. Il faudrait peut-être plutôt penser aux conditions matérielles qui favorisent l’émergence des études empiriques : plus de statistiques disponibles, et beaucoup plus de puissance de calcul pour les exploiter. Au milieu des années 1990, il fallait des semaines de calcul sur un serveur pour calculer trois pauvres effets marginaux. Aujourd’hui, deux minutes suffisent sur le premier ordinateur de bureau venu. On a donc une génération d’empiristes qui bénéficient qu’un quasi free lunch technologique. En d’autres termes, le coût relatif de l’empirie a diminué. Il n’est donc pas très étonnant de voir sa productivité augmenter, et son rang dans la discipline à l’avenant. Mais attribuer cela à un déclin de la théorie, c’est peut-être se tromper sur les facteurs qui sous-tendent ce changement.

  11. Il faut quand même revenir à l’argument de départ de Cowen, qui ne dit pas que c’est « la fin de la théorie » mais que l’on est arrivé à court de modèles théoriques simples et intuitifs, qui sont les plus utiles; c’est cela qui donne un avantage des empiristes (effectivement lié à un free lunch technologique) et explique l’évolution des dernières années.

    Ce qui pose finalement deux questions : est-ce qu’effectivement on est arrivé au bout de tels modèles « simples et intuitifs » et est-ce qu’effectivement en pratique, ce sont ces modèles qui sont utiles.
    Pour la première question, par définition on ne peut pas répondre, comme le dit CH. Pour déceler une tendance dans les évolutions récentes il faudrait faire un recensement exhaustif. Mon sentiment, c’est qu’effectivement les nouveautés simples et intuitives se font rares, en tout cas plus rares que dans la décennie 80; mais c’est un sentiment, qui ne demande qu’à être contredit. L’économie géographique, la nouvelle théorie du commerce, auxquelles on pourrait ajouter la théorie de la croissance, tout cela reste ancré dans des idées fortes datant des années 80-début 90. Je n’ai pas l’impression d’une créativité du même niveau depuis 15-20 ans (en matière de modèles simples et intuitifs bien évidemment).

    Pour la seconde question, oui, l’organisation industrielle, la théorie des enchères, le mechanism design, sont utilisés. Mais qu’est-ce qui est concrètement utilisé? Je ne suis pas certain qu’en matière d’application concrètes, les raffinements théoriques soient très demandés au delà d’idées raisonnablement simples et intuitives. Il y avait eu des discussions là-dessus, notamment au moment des mises aux enchères de fréquences de téléphonie, qui semblaient plutôt aller dans ce sens.

    Cela dit, peut-être que toute cette discussion n’est au fond qu’une question générationnelle. Après tout, « simple et intuitif » sont des concepts relatifs, et ce qui paraît simple à une génération ne l’est pas du tout pour les précédentes. Les modèles à anticipations rationnelles, dans les années 70, paraissaient imbuvables pour bon nombre de macroéconomistes formés dans les années 50-60 alors que la jeune génération se ruait dessus. Peut-être que c’est simplement cet effet qui se manifeste dans la remarque de Cowen (et pour mon point de vue).

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