De la sélection des idées

A propos de la mémétique et de l’une des raisons pouvant expliquer pourquoi cette approche est peu acceptée dans la communauté scientifique, la scientifique Susan Blackmore déclare :

« The third possible reason is maybe it’s a load of garbage. But we’ll find that out if we do the science and make testable predictions and compare memetics with other theories about culture; we’ll find out whether it’s true ».

Je trouve cette phrase intéressante puisque auto-contradictoire avec la mémétique elle-même. La mémétique est une approche théorique qui considère que certaines idées ou informations, les memes, se transmettent et sont sélectionnés en passant d’un individu à un autre. En fait, l’idée générale de la mémétique est de considérer que les memes évoluent suivant un processus darwinien combinant réplication, variation et sélection. En quoi la phrase ci-dessus est-elle contradictoire avec cela ?

En fait, la citation indique que la mémétique est en concurrence avec d’autres théories alternatives pour expliquer l’évolution culturelle. Comme, par définition, on ne peut savoir si une théorie est « bonne » avant de l’avoir testé et comparé à des théories concurrentes, le seul moyen de déterminer si la mémétique est pertinente est de laisser jouer la concurrence, de tester « impitoyablement » les théories, et de regarder à la fin laquelle aura passé avec le plus de succès les tentatives de réfutation. Il s’agit là d’un raisonnement très poppérien, ce qui n’a rien d’étonnant puisque Karl Popper est l’un des initiateurs de l’épistémologie évolutionnaire ; à savoir, l’idée que les idées et les théories scientifiques évoluent suivant un processus de sélection naturelle au cours duquel les mauvaises théories sont progressivement éliminées pour qu’il ne subsiste plus que les meilleurs.  C’est ce qui a fait dire à Popper que la science est une « révolution permanente ».

Superficiellement parlant, il semble y avoir une très grande affinitée entre cette conception évolutionniste des idées scientifiques et la mémétique. A vrai dire, la mémétique peut elle-même s’interpréter comme un meme ou un ensemble de meme, se transmettant d’individus à individus en étant dans l’intervalle répliqués et sélectionnés. Le problème, c’est que Blackmore indique elle-même dans son interview que les critères de sélection des memes sont multiples : « Lots succeed because they’re good for us or they’re true or beautiful or useful and we select them for those reasons. Some other memes succeed, in spite of not being beautiful or true or useful, by using tricks. So religions, for example, have some value, but by and large they’re false ideas that use tricks to get into people’s heads — threats of hell, promises of heaven, the allure of being a good person or of God loving you ». Un meme n’est pas forcément sélectionné parce qu’il est plus utile ou plus pertinent, mais parce qu’il repose sur des artifices et des ressorts de la psychologie humaine. Qu’est ce à dire ? Que le processus d’évolution des memes ne garantit logiquement pas que les « meilleurs » memes seront sélectionnés. Dans une perspective darwinienne, la propension à se répliquer d’un gène dépend de son potentiel adaptatif, c’est à dire de la capacité qu’il confère à l’organisme porteur à s’adapter à un environnement donné. Mais l’environnement est changeant : suivant le contexte, ce ne seront pas toujours les idées les plus pertinentes ou les plus justes qui proliféront. Parfois, le contexte fera que des idées populistes, archaïques ou autres se développeront.

La question est donc celle de l’environnement scientifique. Pour que le processus de sélection des idées scientifiques débouchent effectivement sur la sélection des meilleures théories, des plus « exactes », il faudrait que la sphère scientifique soit un domaine dans lequel l’environnement sélectif est uniquement animé par la quête de la Vérité. Nul doute que s’il existe un domaine où l’on cherche à tendre vers l’objectivité, c’est la science. Pourtant, comme de nombreux travaux de sociologie de la science l’ont montré, la Vérité est loin d’être le seul critère de sélection des théories. Cela est d’autant plus vraie qu’une théorie n’est jamais « vraie » ou « fausse » en elle-même. Elle est valide ou non valide (c’est à dire qu’elle satisfait au principe de non contradiction et que de manière plus générale elle est logiquement cohérente) et elle est plus ou moins pertinente. Le problème c’est qu’une théorie peut être plus ou moins pertinente suivant le point de vue et, surtout en sciences sociales, la quasi-impossibilité à mettre en oeuvre tout test critique rend très difficile toute évaluation définitive.

Les théories scientifiques sont bien sélectionnées. Elles le sont par la communauté scientifique elle-même. Le consensus scientifique est le résultat d’un processus de sélection à la suite duquel une proportion suffisament importante de la population scientifique juge une idée ou une théorie recevable en l’état, rendant quasi-impossible la propagation de théories dissidentes. Mais, à moins de croire en une certaine métaphysique, on ne peut pas dire d’un point de vue darwinien qu’en matière scientifique c’est à coup sûr les théories les plus proches de la Vérité qui survivent. Le fait qu’une théorie ait survécue alors que les autres a été éliminé n’est pas la preuve qu’elle est vraie. Cela indique juste qu’elle était plus adaptée aux multiples critères de sélection alors en vigueur.

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1 commentaire

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Une réponse à “De la sélection des idées

  1. Bonjour,

    Vous avez entièrement raison.
    Ce qui se propage, n’est pas forcément « vrai ».
    Ce qui fait consensus, n’est pas forcément vrai non plus.

    La vérité n’entre pas, directement, dans le processus de sélection.
    Et c’est l’étude de ces processus et critères de sélection, qui nous fera avancer, dans la compréhension de la mémétique. Car en creusant un peu, on s’aperçoit que la notion de vérité, et le besoin de vérité, c’est un peu comme la culture, c’est quelque chose qui différe d’un individu à un autre.

    Certains tiendront comme vrai ce qu’ils ont démontré (et ils ne peuvent pas tout démontrer), D’autres tiendront comme vrai, ce qu’une personne ou un groupe en qui ils ont confiance, ont dit. D’autres tiendront comme vrai, ce qu’ils ressentent instinctivement.

    Charles Mougel, Président de la Société Francophone de Mémétique

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