Faut-il plafonner la rémunération des dirigeants des grosses firmes ?

Bonne année 2009 à tous ! Après quelques jours d’inactivité, conséquence d’un cerveau ramollit par l’alcool et les jeux vidéos, le blog va se remettre doucement en marche.

Robert Frank se fend d’une tribune dans le New York Times au sujet de la question brûlante de la rémunération des grands patrons. Manifestement, aux Etats-Unis, on se pose les mêmes questions qu’en France puisque la possibilité d’instaurer un plafond de rémunération maximale serait envisager. On sait que dans notre beau pays, notre Président a déjà profiter de la crise financière pour avancer cette « lumineuse » idée. Ceux qui pensent qu’il s’agit d’une bonne mesure devraient lire l’article de Frank.

Je ne résumerai pas l’article mais me contenterai de quelques commentaires. Déjà, il convient de dissocier totalement ce problème général de la rémunération des grands dirigeants de celui de la crise financière. Cela avait été souligné ici et ailleurs. En revanche, comme le souligne Frank, il n’en va pas forcément de même lorsque l’on parle spécifiquement de la rémunération des dirigeants dans le secteur financier. Frank reproduit un argument qu’il avait déjà développé dans un autre article : dans l’industrie financière, la rémunération des dirigeants de fonds est souvent souvent du montant de fonds gérés, lui-même dépendant du rendement du fond. Logiquement, cela incite à la prise de risque via le recours à de forts effets de levier et à l’investissement dans des actifs plus risqués. L’incitation à la prise de risque est indéniablement un des facteurs explicatifs de la crise.

Pour le reste, vouloir instaurer un plafond de rémunération pour les dirigeants n’a pas beaucoup de sens. Le principal danger d’une telle mesure est de créer une distortion dans les prix (salaires) relatifs. Comme le souligne Frank, si l’on plafonne les rémunérations, les individus les plus talentueux iront utiliser leurs compétences ailleurs, là où les rémunérations ne sont pas plafonnées. Qui plus est, même si elles peuvent paraître indécentes, les rémunérations des grands dirigeants ont malgré tout une fonction. Dans son dernier ouvrage, Tim Harford explique ainsi que les modes de rémunérations des grands dirigeants servent d’incitation à la performance pour le dirigeant lui-même, mais aussi pour les autres membres de l’organisation dans une logique de « tournoi ». Ce type de dispositif incitatif a des limites évidentes (comme par exemple pousser de manière disproportionnée à maximiser la valeur actionnariale au détriment de perspectives à plus long terme) mais c’est encore ce que les actionnaires ont trouvé de mieux pour contrôler les dirigeants. Plafonner les rémunérations, c’est limiter les outils à disposition des propriétaires pour contrôler ceux à qui ils ont délégué leur pouvoir de gestion. Enfin, s’il est vrai que les rémunérations des grands dirigeants ont eu tendance à fortement augmenter ces dernières années, l’explication majeure a trait à l’accroissement de la capitalisation boursière des firmes.

Instaurer un salaire maximum est donc une mauvaise idée. Frank propose plutôt d’augmenter le taux d’imposition marginal sur les plus hauts revenus, ce qui a au moins pour avantage de ne pas modifier les prix relatifs entre les plus hauts revenus. Pour le reste, je mettrai un bémol sur l’argumentation plus générale de Frank est l’idée que la rémunération des grands patrons est le produit d’un marché du travail des grands dirigeants plutôt concurrentiel. Comme le souligne Mark Thoma, on ne peut pas dire que le marché soit parfait. A mon sens, il faut notamment voir l’importance de certaines spécificités institutionnelles dans certains pays, comme par exemple la généralisation participations croisées dans les conseils d’administration en France. Incontestablement, il y a là une forme de barrière à l’entrée susceptible de faire monter artificiellement les prix. Le marché du travail des grands dirigeants est un véritable marché interne, dont le fonctionnement n’est pas celui d’un marché du travail homogène. A d’autres endroits, la forte rémunération des dirigeants s’explique aussi par un actionnariat très dispersé, qui est incapable d’exercer un réel contrôle.

Au final, il n’en reste pas moins que le marché reste le dispositif institutionnel relativement le plus efficace pour déterminer les rémunérations des grands dirigeants. Mais, au vu des imperfections de la concurrence, on peut s’attendre à ce qu’il y ait une distortion dans les prix qui peut être corrigée par l’outil fiscal. Savoir ensuite si une telle correction doit être entreprise (et si oui, dans quelle proportion) ne relève plus vraiment de l’analyse économique.

 

 

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3 Commentaires

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3 réponses à “Faut-il plafonner la rémunération des dirigeants des grosses firmes ?

  1. Jean Helou

    Comme vous le soulignez, le problème est que le mode de rémunération actuel incite à maximiser la valorisation à court terme sans tenir compte des répercussions à long terme.

    Ne serait-il pas possible de modifier le mode de rémunération (plutôt que sa valorisation) pour inciter à une vision à long terme ?

    Que donnerait par exemple un système où une partie du salaire et/ou la totalité des primes des cadres soient déposés sur un fond où l’argent restera bloqué 3 ans. Chaque année, l’argent gagné 3 ans auparavant est libéré. cependant si la société subit des dommages financiers imputables à une mauvaise gestion où une mauvaise stratégie, l’argent de ce fond est utilisé en priorité pour boucher un peu les trous jusqu’à épuisement si nécessaire.

    Je suis cadre moi même et serait donc impacté par un tel système (encore que mon mode de rémunération ne compte qu’une faible part de variable)

    L’idée étant de créer une incitation pour les cadres à voir plus loin que le bout de leur nez.

    je suis conscient qu’il est difficile de définir la responsabilité et autre mais je n’ai pas trouvé mieux pour le moment. Je serais curieux de voir ces pistes explorées, car le système actuel pousse à des stratégies visant des termes de plus en plus court et je doute que ce soit durable et efficace.

  2. Skav

    C’est en gros ce que (je n’arrive pas à trouver de source, mais je l’ai lu plusieurs fois) fait Warren Buffet avec la plupart de ses sociétés : bonus sur la moyenne glissante des performances des 5 dernières années, qui plus est bloqué quelques années.

  3. Bonne année à vous aussi !

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