Vers un catastrophisme financier éclairé ?

En lisant ce matin cet article du Financial Times sur notre incapacité à correctement anticiper l’avenir, je me suis souvenu d’une lecture qui m’a pas mal marqué : Pour un catastrophisme éclairé, de Jean-Pierre Dupuy (on peut trouver une bonne note de lecture ici). Dupuy y développe une thèse qui me semble assez pertinente pour comprendre pourquoi il nous a été impossible d’éviter la crise financière. Pour schématiser, il y a deux explications complémentaires : d’une part, nous avons des biais cognitifs qui font que l’on a tendance à avoir une mémoire sélective, sinon la mémoire courte. Ces biais font que nous ne parvenons pas à croire à une catastrophe, même si nous pouvons l’imaginer, tant qu’elle ne s’est pas produite. D’autre part, nous nous appuyons sur des outils quantitatifs d’aide à la décision qui ne parviennent pas bien à saisir les phénomènes hautement improbables. Dupuy se fait donc le défenseur d’un « catastrophisme éclairé » : il faut partir du principe que l’impossible est certain et agir dans le présent pour qu’il ne se réalise pas.

La crise financière est un phénomène qui se prête bien à cette analyse. L’une des questions brûlante est de savoir si oui ou non il s’agissait d’un événement prévisible ou non. Peu de personnes ont anticipé la crise financière et surtout encore moins ont réussi à imaginer ses conséquences désastreuses à si grande échelle. Ex ante, la crise de cette années apparaissait impossible pour beaucoup, à tel point que beaucoup n’ont pas pu la concevoir. Ex post, maintenant qu’elle s’est produite, on sait qu’il s’agit d’un événement relevant par définition du domaine du possible. Mais cela ne résout pas notre problème. En effet, ex post, nous pouvons dire que la crise financière était un événement hautement improbable mais pas nécessairement imprévisible. Nassim Taleb considère par exemple que cette crise n’était pas un « black swan » précisément parce qu’elle était prévisible. Taleb et d’autres accusent les modèles mathématiques financiers pour avoir induit les acteurs en erreurs alors que, fondamentalement, on pouvait anticiper la catastrophe. Rétrospectivement, cela semble être le cas mais, à bien y regarder, les modèles ne sont pas fondamentalement la cause de l’aveuglement collectif.

Le vrai problème réside-t-il dans le fait que nous avons, ex ante, des difficultés à concevoir le hautement improbable ? Pas seulement à mon avis. En fait, il faut distinguer deux situations qui nous pose problème mais qui n’appellent pas forcément à la même solution. La première situation est celle où nous pouvons ex ante, anticiper l’existence d’un risque mais où nous sommes incapables de le probabiliser. En ce sens, nous pouvons « prévoir » le phénomène, mais nous sommes dans l’incapacité d’évaluer sa probabilité d’occurence. Lorsque l’on parle de phénomènes aux conséquences potentiellement systémiques, être incapable de dire si la probabilité d’occurence est de p = 0,1 ou de p = 0,01 peut avoir de fortes implications. On parle ici de phénomènes improbables mais pas imprévisibles. Il existe une seconde catégorie de phénomènes qui sont problématiques, celles des phénomènes authentiquement imprévisibles. Il s’agit d’évènements auxquels on ne peut assigner de probabilité pour la bonne et simple raison que nous sommes dans l’incapacité de concevoir l’existence même de ce type de phénomène : nous n’avons en fait pas conscience de notre ignorance.

Ces deux situations relèvent de ce que certains économistes appellent l’incertitude radicale et que l’on oppose à une situation de risque. Dans une situation de risque, on est en mesure d’assigner une probabilité certaine à l’occurence d’un événement. Il n’en va pas de de même en situation d’incertitude radicale : on est dans l’incapacité d’évaluer avec certitude la probabilité d’occurence d’un évènement. Pour en revenir à la discussion initiale et à l’ouvrage de Jean-Pierre Dupuy, il me semble que, si l’on accepte la distinction ci-dessus entre les deux types de phénomènes relevant de l’incertain, alors seule la première catégorie est prise en compte par Dupuy. En effet, faire en sorte de considérer l’impossible comme certain revient à concevoir l’existence de l’impossible. En fait, on ne parle pas d’événement impossible mais improbable ; il est en théorie alors possible d’imaginer son occurence et d’adapter nos comportements en conséquence. En revanche, il est par définition impossible de faire de même avec les évènements authentiquement imprévisibles, ceux dont il est impossible de les concevoir tant qu’ils ne se sont pas produits.

Deux questions se posent : à quelle catégorie appartient la crise financière et surtout, cette distinction a-t-elle un sens ? Concernant la première question, étant donné les Cassandre, on ne peut pas faire de la crise financière un événement authentiquement imprévisible. Le problème n’a pas été que personne n’a été capable de l’anticiper mais plutôt qu’il était impossible d’assigner une probabilité certaine à cet évènement et de dire quand et comment il se produirait. On peut même considérer que, par un processus bayésien, l’ensemble des acteurs a du progressivement réviser à la hausse la probabilité d’apparition de la crise. Dès lors, pourquoi ne pas développer un « catastrophisme financier éclairé » et partir du principe que les crises financières sont inévitables pour, in fine, les éviter ? Deux raisons font que cela n’est pas si simple. La première, qui sort un peu du cadre de ce billet, est tout simplement que personne ne tire les mannettes des marchés financiers, que ces derniers sont le produit de millions d’actions quotidiennes qu’il est impossible de controler et d’anticiper. Prévenir les crises financières, cela veut dire orienter les comportements de manière à ce que ne se forment pas de bulles spéculatives. Cela nécessiterait une sorte de Démon de Laplace des marchés financiers. Le second argument, c’est qu’il n’existe en fait peut être pas de ligne de démarcation aussi claire entre événement improbable et événement imprévisible parce qu’inconcevable. A posteriori, événement improbable et imprévisible sont identiques : une fois produit, cela veut dire que par définition, ils avaient tous deux une probabilité d’occurence non nulle. Ex ante, il est vrai que l’un est inconcevable et pas l’autre. Mais, d’une part, les événements authentiquement inconcevables, s’ils sont réels, ne sont peut être pas très importants (on ne peut le savoir). Surtout, d’autre part, quelle est la différence sur un plan cognitif entre un événement que l’on ne peut imaginer et un autre dont on estime à 50% que la probabilité d’occurence est de p = 0,01 et à 50% de p = 0,001 ? De plus, un événement improbable mais concevable est généralement un événement qui s’est déjà produit dans le passé. Notre conception va donc souvent se construire par analogie avec cet événement passé. Le problème est que l’on vit dans un monde non ergodique, où le même évènement ne se reproduit jamais deux fois à l’identique.

Le problème du catastrophisme éclairé est qu’il est cognitivement difficile à mettre en oeuvre et épistémologiquement quasi-impossible. Il est difficile à mettre en oeuvre car sur le plan cognitif nous avons tendance (à tord) à appréhender un événement hautement improbable comme impossible. Corriger ce biais parait bien délicat. Sur le plan épistémologique, au delà du problème des événements authentiquement imprévisibles, c’est qu’imaginer la possibilité d’occurence d’un événement ne suffit pas. Il faut être capable d’évaluer la probabilité de son apparition et aussi d’évaluer ses conséquences. Du problème épistémologique, on passe alors à un problème éthique : comment être sûr que notre catastrophisme est « éclairé »  et pas excessif  ? Les crises financières sont en fait à la fois improbables et imprévisibles : elles sont improbables car rares bien que l’on parvienne à les concevoir ; elles sont imprévisibles dans leurs conséquences et leurs formes car elles ne se répètent jamais à l’identique. Il pourrait alors être tentant de défendre une sorte de « principe de précaution financier » : puisque l’on sait que des crises financières vont se produire dans notre système financier dans l’avenir mais que l’on ne sait pas sous quelle forme et dans quelles proportion, faisont en sorte de prévoir le pire pour s’y préparer. Deux solutions sont envisageables : transformons notre système financier pour qu’il n’y ait plus de crises (mais comment être sûr que d’autres problèmes ne surgiront pas ?) ; ou alors, mettons en place des dispositifs faisant en sorte que les pertes engendrées par les crises financières ne se répercutent pas à toute l’économie. Laquelle des deux solutions est la plus éclairée ? 

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2 Commentaires

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2 réponses à “Vers un catastrophisme financier éclairé ?

  1. JLS

    Je ne comprends pas trop, je ne suis ni économiste ni financière, et je savais que la crise allait arrivé et sous quel forme, plein d’économistes l’avait prédit en France Pierre Leconte, Loic Abadie http://tropicalbear.over-blog.com/, aux USA Nouriel Roubini, Dean Baker, et surtout les articles de Kurt Richebacher http://www.gold-eagle.com/editorials_03/willie091503.html qui explique tout , et prédit la crise à partir de 1999.

    Cela fait depuis 1984 au moins que les Etats-Unis déraille, il y avait le temps d’analyser.

    Le problème est que beaucoup d’économistes travaillent dans la finance et ceux là il ne y a rien a en tiré, Richebacher venait de la finance mais il était à la retraite, il est décédé en 2007 à 88 ans.

    Les raisons du silence :

    1) Tant que les banques gagnaient des intérêts en prêtant à des gens insolvables, ils ne faut pas demandé aux analystes financiers de réfléchir,

    2) Beacuoup de médias en particuleir aux Etats-Unis , en France aussi appartiennent à des grand groupes Génréral Electric possèdent je ne sias plus qule médias aux Etats-Unis, il ne faut pas donc attendre d’eux qu’il dévoilent que GE n’est qu’un hedge fund déguisé.

    3) A partir du moment ou certains, Madoff pour prendre un exemple caricatural, promettent 10 voir 15% de rendement, il est difficile pour les autres de promettre moins.

    3) il y a aussi la domination intellectuelle des pays Anglo-saxons dans le domaine de l’économie, beaucoup de gens se calent sur ce que ces gens disent.
    Curieusement, enfin pour moi c’est pas curieux, les pays les plus mal en point sont ceux qui on produit le plus de prix Nobel d’économie : UK et USA.
    Par contre on ne parle jamais des travaux d’économistes Japonais, Chinois , Coréens, Taiwanais, Singapourien, pourtant leurs économies fonctionnent bien.

  2. C.H.

    Bien sûr que de nombreuses personnes, économistes compris, avaient annoncé la crise. Mais pour comprendre pourquoi personne n’a pris cela au sérieux, il faut mettre ces quelques anticipations éclairées avec les milliers de prophètes de l’apocalypse du dimanche qui depuis 50 ans annoncent la chute du capitalisme… et qui se sont toujours plantés. En soi, avoir prédit la crise ne prouve rien : on peut l’avoir prédit pour de mauvaises raisons (à ma connaissance, aucune personne n’avait précisément anticipé le point de départ de la crise et son déroulement, même Roubini), sans compter que quelqu’un qui annonce en permanence l’occurence d’un événement a statistiquement de fortes probabilités d’avoir « raison » un jour ou l’autre.

    Le problème fondamental est que dire « ça va péter bientôt, il va y avoir une crise » n’a guère de valeur si vous n’êtes pas capable de probabiliser votre prédiction et de la préciser (quand et comment). C’est la condition de la crédibilité. Le truc, c’est que c’est ni plus ni moins impossible : une crise est un événement peu probable dont on peut plus ou moins anticiper la survenance mais dont il est impossible de savoir quand et comment elle émergera. C’est tout le problème : on sait que ça va arriver (c’est « prévisible ») mais on ne peut concevoir comment. C’est dans ce sens là qu’il faut comprendre la notion de catastrophisme éclairée mais aussi qu’elle pose problème.

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